Six pianistes coréens au sommet de leur art

Par Michel LE NAOUR
Critique musical

Six pianistes coréens au sommet de leur art

Le XIXe siècle voit l’éclosion d’une génération de pianistes solistes dans le sillage de Liszt et de ses thuriféraires. Le milieu musical, alors centré sur l’Europe, s’élargit ensuite à d’autres continents : aux Etats-Unis d’abord puis dans la deuxième moitié du XXe siècle au Japon et à la Chine. Kun-Woo Paik, Premier Prix à vingt-trois ans du Concours Ferruccio Busoni en 1969, stupéfie la galaxie musicale par sa maîtrise et son autorité. Installé en France, il revient régulièrement dans son pays natal et exerce une influence déterminante sur les jeunes pianistes coréens formés dans les meilleures institutions du pays, désireux d’intégrer les Conservatoires les plus prestigieux d’Europe et d’Amérique du Nord. Parmi eux : Yeol Eum Son et H.J. Lim (toutes deux nées en 1986), Kim Sunwook (né en 1988), Yekwon Sunwoo (né en 1989) et Seong-Jin Cho (né en 1994), bien connus du public français, retiennent particulièrement notre attention tant leur carrière internationale s’est envolée d’une manière fulgurante durant cette dernière décennie.

Kun-Woo Paik : un parcours exemplaire

Puissance et poésie se mêlent sous les doigts de Kun-Woo Paik dont le répertoire enveloppe toutes les époques de la musique pour clavier. Son art s’inscrit dans une tradition qui remonte à la fin du XIXe siècle. à dix ans, il joue déjà le Concerto en la mineur de Grieg puis obtient en 1961 le Prix spécial au Concours Dimitri Mitropoulos à New York où il séjourne jusqu’en 1971, et suit les cours à la Juilliard School de Rosina Lhévinne qui fera de lui l’un des héritiers de l’école russe de piano. Parallèlement, il travaille à Londres, en Italie (avec Guido Agosti, disciple de Busoni, ainsi qu’avec Wilhelm Kempff). Victorieux au Concours Busoni en 1969 et Walter Naumburg en 1971, il triomphe lors d’un récital new-yorkais en jouant l’œuvre intégrale pour piano seul de Ravel. Les portes de la renommée s’ouvrent alors avec des récitals au Carnegie Hall et à la Philharmonie de Berlin. Il décide pourtant de s’installer en France où il réside encore, mais conserve une relation très forte avec ses origines. Véritable icône dans son pays, il aura le privilège de jouer devant le Pape François lors de sa venue le 15 août 2014 à Séoul. Directeur artistique du Festival de la Côte d’Emeraude de Dinard de 1995 à 2014, ami proche du compositeur polonais Krystof Penderecki, sa générosité, son humilité et son tact l’ont fait apprécier du public de la cité bretonne qui l’a adoubé ainsi que son épouse l’actrice charismatique Yoon Jeong-hee. Etablir l’inventaire de sa carrière relève d’une mission impossible tant il sillonne le monde. Ses enregistrements publiés chez différents éditeurs (dont l’intégrale des Sonates de Beethoven, des Concertos de Rachmaninov à Moscou avec Vladimir Fédosseev, l’intégrale Ravel, les Nocturnes et les Concertos de Chopin, des pièces de Fauré, des transcriptions de Bach/Busoni…) ont reçu de multiples récompenses ; sa version des Cinq Concertos de Prokofiev a été élue Diapason d’Or de l’année 1993 et Grand Prix de l’Académie du Disque français. Dans son Dictionnaire des Indispensables du Disque Compact (chez Fayard), Jean-Charles Hoffelé écrit à ce sujet : « Cette lecture anguleuse et décapante insiste sur le modernisme de partitions que l’on a le sentiment de redécouvrir ». Subjectives, profondément pensées et d’un équilibre rare, les lectures que Kun-Woo Paik propose appartiennent d’ores et déjà à l’histoire tant elles ouvrent des perspectives nouvelles et donnent à rêver. Ce fut le cas à Taipeh en décembre 2020, six soirs de suite, devant 4000 spectateurs réunis pour célébrer le 250e anniversaire de la naissance de Beethoven.

H.J. Lim : un esprit libre

Les rêves artistiques de H.J. Lim ont fini par se réaliser malgré un parcours particulièrement semé d’embûches. Elle l’a décrit en 2016 dans un récit autobiographique intitulé « Le son du silence » (chez Albin Michel). Née dans une famille marquée par les conséquences des deux guerres, elle a su vaincre les écueils pour devenir la virtuose exceptionnelle que l’on connaît. En effet, cette surdouée quitte la Corée au seuil de l’adolescence, grâce à la compréhension de ses parents, pour s’installer en France et étudier le piano. Sans parler le moindre mot de français, elle ne cède jamais au désespoir malgré les conditions précaires de son installation en Normandie et parvient même à s’inscrire au Conservatoire National de Musique de Rouen. Elle en sort diplômée à l’âge de quinze ans, mais captivée par la religion, décide de devenir nonne bouddhiste sans recevoir l’approbation de son maître. Elle s’oriente alors vers des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris qui accepte sa candidature en dépit d’un tempérament fondamentalement attaché à la liberté. Son professeur Henri Barda, célèbre pédagogue, la prend en charge et protège une personnalité volontiers sauvage, la laissant respirer à son rythme.

Après un Premier Prix brillamment obtenu, elle rejoint le pianiste Alexandre Rabinovitch-Barakovsky proche de Martha Argerich. Avec lui, elle poursuit sa quête d’absolu et sa réflexion philosophique. Dès lors, son aptitude à déchiffrer les partitions les plus ardues avec une facilité déconcertante, sa capacité à appréhender tous les styles, attirent immédiatement l’attention y compris auprès de pianistes plus chevronnés. En 2007, coup d’essai, coup de maître… H.J. Lim remporte à l’unanimité le Premier Prix du Concours International Flame à Paris et fait sensation à Bâle deux ans plus tard lors d’un concert mémorable consacré aux 24 études de Chopin et aux études-tableaux de Rachmaninov, filmé sur Youtube. Véritable défi à l’entendement, le cycle des 32 Sonates de Beethoven bouclé en huit jours dans la capitale française par une jeune femme de vingt-quatre ans la fait entrer dans la légende et le label EMI lui propose, l’année suivante, de les enregistrer sur piano Yamaha. Un second disque Scriabine et Ravel suivra. Désormais, cette soliste bénie des dieux collabore avec les orchestres les plus fameux et participe à différents festivals : Salzbourg, Naples, Bayreuth… Installée en Suisse, HJ Lim mène de pair des activités autant musicales que sociales ou spirituelles. En 2017, le journal Le Temps l’a élue parmi 
« les 100 personnalités qui font la Suisse ».

Yeol Eum Son : des doigts de fée

à l’occasion de la parution de son CD Mozart en 2018 chez Onyx avec l’Ensemble de l’Académie Saint Martin in the Fields dirigé par Sir Neville Marriner (dont ce sera le dernier enregistrement), le journal Times s’extasiait devant ce « modèle de clarté et de légèreté ». Le jeu de Yeol Eum Son, sensible et intemporel, déclenche immédiatement l’émotion. Cette native de Wonju dispose en réalité d’un répertoire à large spectre allant de Bach à Ligeti en passant par les romantiques allemands, russes et américains. Dotée de moyens digitaux d’une rare énergie, elle est capable d’aborder des œuvres de grande envergure (Concertos de Rachmaninov ou de Tchaïkovski) avec fougue et dynamisme. Le chef Lorin Maazel, fasciné par ses dons, l’invite comme soliste en 2004 avec l’Orchestre Philharmonique de New York, aboutissement d’un travail méthodique effectué en Corée. Son parcours est édifiant : elle débute le piano à trois ans et demi puis, à l’adolescence, suit un cursus à l’Université Nationale des Arts de Corée avant de partir en 2006 étudier à la Hochschule de Hanovre auprès d’Arie Vardi. Entre-temps, elle enregistre les 24 études de Chopin chez Universal. Son itinéraire est jalonné de multiples récompenses (en 1997 un 2e Prix au Concours Tchaïkovski pour Jeunes musiciens, en 2001 un Premier Prix à Ettlingen et l’année suivante la victoire au Concours Viotti, puis en 2005 le 3e Prix au Concours Arthur Rubinstein), mais elle acquiert une notoriété internationale grâce à une Médaille d’Argent en 2009 au 30e Concours Van Cliburn (avec un Prix pour la Meilleure performance en Musique de chambre) et surtout le 2e Prix Tchaïkovski à Moscou en 2011. Yeol Eum Son complète ce palmarès élogieux par des activités de plume en assurant une chronique mensuelle depuis 2010 dans le journal JoongAng Sunday, très lu en Corée. En outre, depuis 2018, elle est directrice artistique de la Musique à PyeongChang, le plus grand festival de musique de Corée, et programme les festivals d’été et d’hiver sur le site olympique. Ses engagements vont des états-Unis, du Japon, de la Russie et d’Israël à l’Europe tout entière et particulièrement l’Allemagne où elle vit actuellement. Malgré le ralentissement de l’activité musicale, elle vient de publier un CD Schumann en 2020 chez Decca, et en mars dernier, on a pu l’entendre interpréter à la Philharmonie avec l’Orchestre National d’Île-de-France dirigé par le chef américain Case Scaglione le Concerto en fa de Gershwin dans un concert radiodiffusé.

Kim Sunwook : dans la cour des grands

Plus jeune vainqueur du Concours de Leeds en 2006, le pianiste Kim Sunwook est aussi le premier asiatique à remporter cette prestigieuse épreuve où avaient triomphé, avant lui, Radu Lupu, Murray Perahia ou Michel Dalberto. Sa force intérieure, son remarquable contrôle de la sonorité et sa perfection technique avaient impressionné les membres du jury parmi lesquels le chef d’orchestre britannique Sir Mark Elder qui dirigeait le Concerto n°1 en ré mineur de Brahms lors de la finale concertante. Auparavant, en 2004, ce brillant virtuose s’était distingué au Concours d’Ettlingen en Allemagne et en 2005 au Concours Clara Haskil de Vevey (où l’on ne décerne qu’un Premier Prix), compétition qui exige musicalité, poésie et subtilité dans le droit fil de l’illustre pianiste roumaine. Kim Sunwook apparaît à présent comme une étoile du clavier capable d’aborder sans frémir les œuvres les plus ardues du répertoire (Sonates de Beethoven, Sonate n°3 de Brahms…) dont il a laissé, pour le label Accentus, des versions de référence. Sa gravure du Concerto pour piano d’Unsuk Chin a reçu plusieurs prix en Grande-Bretagne et son CD du Concerto « L’Empereur » de Beethoven ainsi que du Concerto n°1 de Brahms avec la Staatskapelle de Dresde, sous la direction de Myung-Whun Chung en septembre 2020, ont été plébiscités par la presse. Doté d’un répertoire très vaste, il aime se confronter autant à Haydn, Schumann, Bartók, Beethoven, Schubert, Franck, Debussy, qu’aux compositeurs contemporains (en 2009, il a créé à Londres Joule, une pièce du Japonais Dai Fugihara).

Son aîné Kun-Woo Paik l’apprécie particulièrement et l’a invité à plusieurs reprises en Corée, et dès 2008 au Festival de Dinard. Après des études à l’Université Nationale des Arts de Corée auprès de Kim Dae-Jin, il entre à la Royal Academy of Music de Londres dont il est devenu membre en 2019. à la suite d’un concert à la Philharmonie de Paris en remplacement de Murray Perahia, le site Resmusica se faisait l’écho de son interprétation de la Sonate « Clair de lune » de Beethoven : « La force émotionnelle est évidente dans le doigté et il s’y joint une superbe ductilité des accords de la main droite […] que jamais sans doute le pianiste d’abord prévu ce soir n’aurait pu interpréter avec tant de fluidité. » Kim Sunwook a également été formé à la direction d’orchestre. Même si un projet en cours avec l’Orchestre Symphonique de Bournemouth n’a pu être réalisé en raison de la pandémie, la réouverture des salles de concert devrait lui permettre de réaliser son rêve. En France, il sera présent prochainement à la Scène Musicale de Boulogne-Billancourt avec l’Insula Orchestra de Paris, et en mars 2022 au Théâtre des Champs-Elysées dans les Trois dernières Sonates pour clavier de Beethoven.

Yekwon Sunwoo : le prix de l’excellence

Avant sa Médaille d’Or au 15e Concours International Van Cliburn en 2017 à Fort Worth, Yekwon Sunwoo s’est déjà fait remarquer à plusieurs reprises d’abord en Floride au Concours William Kapell, à Sendai au Japon, à Interlaken, au Concours Reine Elisabeth de Belgique et au Festival de Verbier. En outre, en 2015, il a obtenu le Premier Prix du Concours International allemand de piano. Né à Anyang, il débute l’apprentissage de son instrument à l’âge de huit ans et, sept ans plus tard, fait ses débuts en récital et avec orchestre à Séoul où il fréquente l’Université de Musique. à quinze ans, il déménage à Philadelphie et fréquente les plus grandes institutions (Curtis Institute, Juilliard School, Mannes School), étudiant avec Robert Mc Donald ou Richard Goode, puis décide de s’installer à Hanovre. Musicien de chambre actif, Yekwon Sunwoo se produit avec des solistes tels Edgar Moreau, Gary Hoffman, ou le violoniste Benjamin Beilman avec lequel il a enregistré deux CD : les Sonates de Prokofiev en 2011 (pour Analekta) et un récital Schubert intitulé « Spectrum » chez Warner en 2016. En soliste, il a publié un enregistrement public (chez Genuin) où il se confronte à des œuvres de Beethoven, Chopin, Liszt et Tchaïkovski. On a pu l’écouter à de nombreuses reprises dans des lieux de prestige (Wigmore Hall de Londres, Elb Philharmonie de Hambourg ou Philharmonie de Berlin). L’avenir appartient à cet interprète complet et prometteur, amoureux de Schubert – compositeur qui figure souvent dans ses programmes – car pour lui « il parle à ses émotions ».

Seong-Jin Cho : un art quintessencié

En remportant en 2015 la Premier Prix du 17e Concours International Chopin à Varsovie, Seong-Jin Cho s’inscrit dans les pas de Maurizio Pollini, Martha Argerich ou Krystian Zimerman. Il est, avec le Vietnamien Dang Thai Son en 1980 et le Chinois Yundi Li en 2000, le troisième asiatique à remporter cette légendaire compétition. Cette victoire avait été précédée de galops d’essai concluants : à Moscou, Premier Prix Chopin pour Jeunes interprètes en 2009 et en 2011 à dix-sept ans, 3e Prix du Concours Tchaïkovski. Ce virtuose aux doigts ailés a débuté le piano à Séoul dès l’âge de six ans et donné son premier récital cinq ans plus tard. C’est à Paris qu’il se perfectionne au CNSMD dans la classe de Michel Béroff de 2012 à 2015. S’il vit aujourd’hui à Berlin, il n’en est pas moins amoureux de la France et parle la langue de Molière avec aisance. Sa discographie (chez Deutsche Grammophon) est exemplaire par la distinction du phrasé (dans Chopin), l’élégance (dans Mozart), la sensibilité (chez Schubert) et la subtilité (dans Debussy) ; il y fait preuve d’une impressionnante maturité. Sa carrière le conduit aux quatre coins du monde (New York, Amsterdam, Berlin, Tokyo, Los Angeles, Salzbourg, Paris…). La reprise des concerts devrait le mener au Festival de Salzbourg, au Wigmore Hall de Londres, ainsi qu’en Corée dans une tournée de récitals au Seoul Arts Center et au Busan Cultural Center. Il va sans dire que son jeu éminemment poétique, équilibré et naturel creusera le ciel.

Les mélomanes français manifestent leur attachement à l’égard de ces pianistes de haut vol pour lesquels, comme le disait Samson François : « Acheter une place de concert, c’est prendre un billet pour l’aventure. »

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