Les transports en commun coréens : entre technologie et art de vivre

Par Irène THIROUIN-JUNG
École Normale Supérieure de Paris, Korean Literature Translation Institute

Les transports en commun  coréens : entre technologie et art de  vivre

Du rouge au bleu, on distingue les bus coréens en fonction du parcours qu’ils empruntent. Heureusement qu’ils disposent de leurs propres voies pour échapper à toute cette circulation !



Qu’y a-t-il de plus banal que les transports en commun ? Trains, bus, métros : on en trouve dans toutes les grandes capitales du monde. Mais quand on circule à Séoul et en Corée du Sud, on n’est pas à l’abri de quelques surprises.



Patriotisme à la coréenne

Il est certaines particularités d’ordre strictement technique : lorsqu’on prend le bus ou le métro en Corée, il faut « valider » sa carte à deux reprises, au moment de monter et de descendre – le prix est calculé en fonction de la distance parcourue. Mais il ne s’agit là que de règles de fonctionnement bien vite apprises : 
le plus insolite réside ailleurs, dans certains détails moins flagrants. On trouve bien sûr des sièges réservés aux personnes âgées ou à mobilité réduite – 
les vieillards sont rois dans ce pays aux mœurs confucéennes. Mais une particularité coréenne vient peut-être de la présence de sièges réservés aux femmes enceintes. D’une couleur rose flashy, ils sont ornés d’une inscription qui indique : « Voici la place des héros du futur » – formule un peu grandiloquente, certes, mais qui laisse deviner tout l’amour et la fierté des Coréens pour leur nation. De fait, il ne viendrait pas à l’idée d’un Coréen de s’asseoir sur ces places réservées, même en l’absence de femme enceinte et aux heures de pointe. Au détour d’un couloir de métro, on pourra également découvrir de petites maquettes de Dokdo, un îlot rocheux que la Corée se dispute avec le Japon : on peut voir là une forme de propagande, certes, mais aussi la manifestation d’une réelle unité nationale. Ce sentiment d’appartenance commune se traduit par un très grand civisme, que les usagers étrangers ne manqueront pas d’apprécier. Pas de bousculades aux heures de pointe, comme nous les connaissons : des queues se forment devant chaque porte de métro ou de bus, et chacun attend son tour pour monter à bord. Les passagers se comportent avec retenue, veillent à ne pas élever la voix – 
ce qui donne l’impression de transports en commun très silencieux.

Autre phénomène surprenant pour nous autres Français : 
il n’y a pas de contrôleurs dans les bus et les métros. Lorsqu’un jour, je m’en suis étonnée, mon mari m’a répondu : « Pourquoi y en aurait-il ? Quand on monte dans le bus, on passe devant le conducteur. On aurait trop honte de ne pas payer ». Cela ne gêne pourtant pas les resquilleurs dans les transports en commun français, qui passent sans le moindre état d’âme sous le nez du chauffeur de bus, ou bien qui sautent par-dessus les portillons d’entrée du métro au vu et au su de tous ! En Corée, on le sait, les relations sociales reposent sur une conscience exacerbée du regard d’autrui – et il serait déshonorant de perturber l’ordre public. Chacun est responsable de ses actes, selon un credo civique qu’on prône avec moins de succès dans nos contrées. Ainsi, les bus coréens arborent une petite pancarte au-dessus des portes réservées à la descente : 
il s’agit d’une fiche d’identification du chauffeur, indiquant son nom, la date où il a obtenu son permis de conduire, son expérience en tant que conducteur et l’immatriculation du véhicule. Ce dispositif permet de signaler aussitôt aux autorités compétentes le moindre incident – non que la nécessité s’en fasse souvent sentir. En contrepartie, les passagers voient eux aussi leur responsabilité engagée : en temps de pandémie, il est entendu que tous les usagers doivent rigoureusement porter leur masque. Il m’est arrivé d’entendre un conducteur de métro annoncer par haut-parleur qu’il ne démarrerait pas tant qu’un certain passager n’aurait pas remis son masque.


Les charmes de l’Orient

De même que le métro parisien reflète dans son pittoresque toute l’histoire de la ville-lumière, le métro de Séoul est à l’image de la capitale coréenne : propre, moderne, efficace, pratique. Mais il n’en est pas dénué de tout charme pour autant. Séoul est une ville unique au monde par sa géographie, toute en collines et en pentes escarpées, parsemée de gratte-ciels autant que de parcs naturels : d’une station de métro à l’autre, on est propulsé d’un quartier commerçant noir de monde à l’entrée d’un chemin de randonnée. Les bus ont dû s’adapter à cette géographie : on distingue plusieurs types de véhicules de couleurs différentes (bleu, vert, rouge, jaune), selon la zone où ils circulent. Par exemple, les « bus de village » (qu’on trouve aussi bien dans les grandes villes) sont conçus pour gravir les collines : ils ont l’allure et la taille de petits vans, avec d’énormes roues et une dizaine de sièges seulement, ce qui leur permet de gravir des pentes inaccessibles aux bus traditionnels.

Mais le plus frappant est sans doute le sentiment de sécurité parfaite qui règne dans ces transports en commun. En France, les passagers sont bombardés d’annonces les mettant en garde contre les pickpockets – 
une recommandation qui serait tout à fait superflue en Corée. Il m’est arrivé plusieurs fois d’oublier un sac avec des objets précieux dans un métro ou une gare ferroviaire, pour les retrouver intacts quelques heures plus tard. Autre histoire plus surprenante encore, celle d’une amie française qui visitait la Corée avec sa mère : 
se sentant l’âme aventureuse, elles montent dans le premier bus qui passe, puis descendent sur un coup de tête dans un quartier qui leur paraît intéressant. Seulement, tandis que le bus s’éloigne, la mère de mon amie se rend compte qu’elle a oublié son portable flambant neuf sur une banquette. Mon amie appelle alors une hotline en anglais : elle n’a presque aucune information à donner – elle ne connaît pas le numéro de la ligne du bus qu’elle a pris, encore moins le numéro d’immatriculation du véhicule concerné. Tout ce qu’elle peut dire, c’est le nom de l’arrêt où elle se trouve. Mais son interlocuteur retrouve aussitôt le bus en question, contacte le chauffeur pour qu’il mette le précieux portable en sûreté, et une heure après, voilà l’appareil de nouveau entre les mains de sa propriétaire. Souvent, lorsque j’étais assise dans un bus, il m’est arrivé que le chauffeur se lève brusquement et circule entre les sièges, en demandant par exemple : « Vous n’auriez pas vu un sac blanc ? On m’a appelé pour me prévenir qu’un collégien a oublié son sac de cours ».


Chacun son tour : les passagers coréens font civilement la queue pour monter dans une rame de métro.

« Voici la place des héros du futur » : impossible d’ignorer ces sièges réservés aux femmes enceintes

Parés à toute éventualité

Ces anecdotes montrent bien le redoutable sens de l’organisation à la coréenne. Il y a là une logistique à toute épreuve : lorsqu’il pleut dehors, et que le sol du métro devient glissant, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, de longs tapis rouges antidérapants sont déroulés le long des couloirs d’accès. De petits engins disposés à l’entrée des bouches de métro permettent également d’envelopper son parapluie dans une pochette de plastique, pour éviter de tremper les autres passagers. Quant aux imprudents qui n’avaient pas prévu que la météo se gâcherait, ils peuvent facilement acheter des parapluies dans les couloirs du métro pour trois ou quatre mille wons (deux ou trois euros) : les vendeurs ont vite sorti ces parapluies devant leurs échoppes, alors qu’ils les remisent à l’intérieur les jours de grand soleil. Quand il fait trop froid l’hiver, on dresse des tentes fermées aux arrêts de bus pour s’abriter du vent ou de la pluie. Avec l’épidémie du « corona » (comme on l’appelle en Corée), un nouveau type d’arrêts de bus a fait son apparition : il s’agit de sortes de cabines en verre, équipées d’une porte coulissante automatique. Pour ouvrir le sésame, il faut se placer face à une caméra thermique, qui mesure votre température – on notera là encore le souci pratique des Coréens, puisqu’il y a une caméra à hauteur d’adulte, et une autre à hauteur d’enfant. Si l’on a moins de 37,5°C (limite officielle de la « fièvre » en Corée), la porte s’ouvre automatiquement. L’intérieur de la cabine est climatisé, ce qui est tout à fait bienvenu pendant les canicules estivales ; il comporte également des sièges, des tables, des prises de courant pour recharger divers appareils électroniques, et des écrans qui montrent en temps réel le flux des voitures à proximité, pour que les passagers voient leur bus arriver de loin et sortent à temps de la cabine.

Pendant l’été, bien sûr, tous les transports en commun sont climatisés – le climat torride et humide de la Corée ne laisse guère le choix. Mais certains voyageurs, moi la première, n’apprécient pas les courants d’air froid : une partie des wagons est donc moins climatisée que les autres, comme cela est indiqué par avance sur les quais, pour permettre à chacun de choisir sa place selon sa préférence. Au centre de certains wagons, il y a aussi une série de sièges qui sont 
« deux degrés plus chaud » (comme une petite affiche le signale), pour les personnes fragiles ou celles qui craignent le froid. L’automne approchant, la climatisation est arrêtée ; mais si, lorsque le métro est particulièrement bondé, les passagers trouvent que la chaleur se fait trop forte, ils peuvent envoyer un SMS au service des transports en indiquant leur numéro de rame et de wagon (qui est indiqué au-dessus de chaque porte), pour demander que la climatisation soit activée. Il est possible également de signaler par SMS qu’un wagon est sale, ou qu’un passager incommode les autres. Si l’on écrit par exemple « train 1358, porte 3-2, un bac de kimchi s’est renversé par terre » (situation ô combien coréenne, que j’ai réellement vécue), des agents interviennent aussitôt pour nettoyer le sol.


Sans perdre une seconde

Les Coréens sont toujours à la recherche d’une plus grande efficacité, mais c’est avant tout pour simplifier la vie des usagers. Leur premier souci est donc de diminuer au maximum le temps « perdu » dans les transports en commun. Quelques applications mobiles très célèbres permettent de prévoir son trajet de la façon la plus rationnelle possible : on peut savoir à la seconde près dans combien de temps le prochain métro ou bus va arriver ; des cartes interactives permettent de vérifier combien de bus sont en circulation, où ils se trouvent en temps réel, et le nombre de places vides encore disponibles à l’intérieur. Les applications vous indiquent également quels wagons du métro sont les plus proches des sorties ou des couloirs de correspondance. Sur le quai, chaque porte du métro est en effet numérotée au sol, ce qui permet de se placer d’avance à l’endroit qui vous permettra de réaliser votre changement ou de sortir du métro au plus vite.


Un aperçu des centres commerciaux souterrains qui parsèment le métro séoulite.

Car le métro en Corée n’est pas qu’un réseau de transport : c’est tout un monde souterrain, dans lequel il serait facile de se perdre si tout n’était pas indiqué et fléché avec une rigoureuse précision – une ville comme Séoul ne compte pas moins de 22 lignes de métro et 684 stations. On y trouve, bien sûr, des toilettes publiques, toujours impeccablement nettoyées (les Coréens se plaignent beaucoup de la rareté des WC publics en France !) ; mais aussi des supérettes, des stands de snacks, ou même des restaurants, ainsi que des magasins de fleurs, de cosmétiques et de vêtements – cela va de deux ou trois échoppes à de véritables centres commerciaux souterrains. Le tout est agrémenté de spots insolites : des mini-bibliothèques en libre accès, des plantes vertes au détour d’un escalator, et même des fermes souterraines où l’on fait pousser des salades vertes. Quand on retrouve quelqu’un, il faut bien préciser à quelle sortie du métro on se donne rendez-vous : il y en a parfois quinze ou vingt pour une même station !


Pour le plus grand confort de tous

Un tel microcosme souterrain, surtout dans un pays aussi humide l’été, pourrait vite devenir insalubre : pourtant, tout est d’une propreté irréprochable. Il faut dire qu’il est interdit de consommer de la nourriture à bord des métros ou des bus : les chauffeurs peuvent refuser les passagers qui portent une boisson à la main et risqueraient de salir leur véhicule. Cette propreté est l’une des raisons pour lesquelles les transports en commun coréens sont si agréables. Mais la palme du confort revient peut-être aux bus intercités, avec leurs fauteuils individuels en cuir moelleux, munis de larges accoudoirs et de repose-jambes – le tout pour une somme si modique ! Ces bus circulent d’ailleurs sur des voies rapides qui leurs sont réservées, ce qui leur permet d’échapper aux bouchons sur les autoroutes et de ne jamais prendre de retard sur leur planning. Bien sûr, les passagers ont accès gratuitement au wifi ; 
dans le métro également, on capte le réseau téléphonique et les données mobiles à haut débit, où que l’on soit. Ce confort matériel est essentiel pour aider les usagers à supporter les longs trajets en transports en commun : dans une ville aussi immense que Séoul, il est inévitable de passer une partie de sa journée à se déplacer en bus ou en métro – et l’on remercie le Ciel que tout soit si bien organisé.

Certes, la technologie est omniprésente dans ces transports en commun ; mais c’est toujours à la recherche du plus grand confort. Il ne s’agit pas là d’une technologie stérile, handicapante, ou menaçante, comme on la ressent parfois en France : elle est ici au service d’un idéal de société confucéenne, avec pour unique objectif de contribuer au bien-être de tous et à l’harmonie de la société. Ce tableau que je viens de faire des transports en commun coréens peut donc paraître bien anecdotique, mais il reflète à mes yeux ce qui fait toute la saveur d’un pays comme la Corée – un pays non seulement d’une modernité enthousiaste, mais, surtout, d’une 
grande humanité.

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