A l’intérieur des apartments coréens
Par Thomas HAHN
Journaliste

En Corée du Sud, les agglomérations de tours résidentielles que les Coréens appellent « apartments » hébergent plus de la moitié de la population. Elles sont aujourd’hui le symbole même du mode de vie moderne au Pays du matin calme. Loin d’entasser leurs occupants, ces logements offrent confort, espace et sérénité. Voici comment on y vit au quotidien.

Mari heureux d’une Coréenne, j’ai souvent le plaisir de séjourner dans divers appartements occupés par ma belle-famille, mais aussi chez des amis ainsi qu’en location à court terme, à Séoul comme ailleurs dans le pays, passant de lotissements récents à des immeubles voués à la démolition, et de résidences purement fonctionnelles à de véritables cocons, décorés avec l’amour du détail. Au fil des ans, j’ai pu me rendre compte des différences qui existent naturellement entre divers styles et modes de vie, dans un pays où les habitudes évoluent avec chaque génération. Mais au-delà de ces différences, force est de constater que les Coréens organisent leur chez-soi, et donc leur quotidien, d’une manière qui ne correspond pas tout à fait à la nôtre. Si on peut dire que l’habitat parisien est identifié, dans le monde entier, par l’immeuble haussmannien, les villes coréennes ont alors un symbole commun : les apartments. Impossible d’y échapper ! En approchant Séoul depuis l’aéroport d’Incheon, on est immédiatement frappé par les grands ensembles de tours résidentielles, regroupées tels des géants échangeant des confidences. En s’élançant vers le ciel, les apartments incarnent les ambitions de la nation. Identifiés à l’aide de noms tels des marques commerciales – Park View, Hanium, Sky Ville, Ricenz et tant d’autres – ces constellations donnent parfois leurs noms à des arrêts de bus et éditent un magazine, uniquement pour leurs propres habitants. Chaque complexe regroupe plusieurs milliers de ménages, répartis sur des dizaines de tours, dont chacune est désignée par un numéro, inscrit en grand sur la façade et visible de loin. Le regard européen ne s’y adapte pas tout de suite. On y projette soit l’idée caricaturale des mégapoles asiatiques bondées, où la population travaille comme des fourmis, soit une image, tout aussi caricaturale, des barres d’immeubles dans les banlieues françaises, plus coloriées et beaucoup moins bien entretenues...
En Corée, les façades sont quasiment immaculées et les rivalités entre cités n’existent pas. En levant la tête dans l’une des larges avenues de Séoul, on remarque immédiatement l’aspect verdâtre d’absolument toutes les vitres extérieures. En été, ce verre spécial permet de limiter la surchauffe à l’intérieur. « Et les femmes peuvent s’approcher de la fenêtre sans perdre leur beau teint pâle », ajoutent ironiquement mes hôtes, au 10e étage d’une tour modèle.
Un mode de vie qui séduit
Selon le bureau national des statistiques, en 2000, la moitié des Coréens vivaient dans des maisons individuelles. Aujourd’hui, ils sont moins d’un tiers. Sur la même période, le taux des personnes vivant dans des apartments a augmenté à plus de 50%. Alors, comment vit-on dans ces villes dans la ville, également appelées condominiums ? Réponse : Bien confortablement, une fois qu’on a réussi à s’y loger. Ce qui ne va pas de soi, car le prix du mètre carré flambe. Numbeo, une sorte de Wiki du coût de la vie dans le monde, signale une augmentation à Séoul de 56,6% entre fin 2016 et juillet 2020, et ce serait carrément un record mondial. Par comparaison, les prix auraient augmenté de 23% à Paris sur la même période. Mais les remèdes - et les terrains à bâtir - sont bien rares, à moins de revenir sur l’interdiction existante de dépasser trente-cinq étages ou de sacrifier ce qui fait, justement, la qualité de vie dans les apartments. Car ce qui frappe de l’extérieur, c’est l’étendue de ce qu’on appellerait, en France, les parties communes. à Séoul, on se promène entre les tours presque comme dans un parc paysager avec ses arbres et peut-être un petit étang ou un ruisseau. Ces espaces publics permettent de marcher d’un quartier à l’autre, d’y faire du jogging ou du vélo. Un groupe scolaire ou des magasins peuvent être inclus ou directement adjacents. Comme le disait un jour un ami venu de Tokyo : « à Séoul, on a vraiment l’impression d’avoir de l’espace. » Venant de Paris, on ne peut qu’acquiescer. Il ne viendrait à l’esprit de personne de s’enfermer derrière de hautes grilles, comme dans les gated communities de plus en plus répandues chez nous. Et si les apartments offrent de l’espace en surface, c’est aussi parce que les voitures sont rangées dans d’énormes parkings souterrains dont certains sont équipés d’un système d’alerte, capable d’identifier les plaques d’immatriculation des véhicules entrants. Et comme tout est informatisé et connecté, un signal retentit dans l’appartement concerné, où le ou la conjoint(e) est ainsi averti(e) de l’arrivée de sa « meilleure moitié ». La voiture garée, on emprunte l’ascenseur, et on arrive devant son petit royaume. Mais comment ouvrir la porte ? Tout simplement en composant un petit code. Et la serrure électronique s’ouvre, libérant une aimable mélodie. Conclusion : les Coréens n’ont pas besoin de clés et ne risquent donc pas d’en perdre, ni de s’en encombrer.
Chaleur et tranquillité
Le deuxième geste, avant de se mettre à l’aise, c’est bien sûr de se déchausser. Les Coréens sont sensibles à la propreté du sol et un sas est obligatoire pour accueillir les chaussures de tous. Logiquement, les Coréens privilégient des modèles à enfiler en un clin d’œil. Petit problème quand on part ensemble : l’Européen qui doit nouer ses lacets oblige tout le monde à l’attendre. C’est fastidieux, mais j’ai fini par trouver la solution : ne faire mes lacets qu’une fois arrivé dans l’ascenseur ! Le souhait d’éviter la moindre trace de la rue à l’intérieur se comprend aisément quand on sait que, traditionnellement, les Coréens mangent et dorment près du sol. Et le sol est chauffé ! En Corée, pas de radiateurs. Le chauffage au sol, jadis réservé à la chambre, est aujourd’hui appliqué dans toutes les pièces. Une nuit passée au célèbre Hahoe Folk Village d’Andong, dans une maison traditionnelle, m’a par ailleurs permis de faire l’agréable expérience du chauffage par le sol à l’ancienne, où l’on allume un feu dans une cuve adjacente à la maison pour faire circuler l’air chaud sous le plancher de la chambre. En Corée, on n’a donc pas froid aux pieds. Autre avantage : puisque tout le monde marche en chaussettes ou en pantoufles, on entend à peine les pas des voisins du dessus. On trouve le même principe de discrétion dans le fait que les chambres sont distribuées en étoile. Mieux : elles sont toujours séparées les unes des autres par une salle de bains ou un couloir. Cette organisation de la vie offre à chaque partie de la famille un maximum d’intimité. Tout le monde se réunit dans l’espace central, composé d’un séjour et d’une cuisine ouverte. L’élément le plus typique est ici une commode à un seul étage alignant plusieurs tiroirs. Quel qu’en soit le style, plus traditionnel ou résolument contemporain et sobre, ce meuble bas et étendu est avant tout destiné à présenter le poste de télévision.

On remarquera ensuite que tous ces appartements sont traversants. à gauche comme à droite, une véranda s’ajoute aux pièces centrales, offrant ici la possibilité de prolonger le séjour, et en face, un espace pour laver et sécher le linge. Nous voilà donc de retour aux fenêtres, cette fois vues depuis l’intérieur. Et cette vue est pour le moins impressionnante : la fenêtre coréenne occupe l’épaisseur entière du mur, avec un double vitrage doublé par un autre double vitrage, en vue des hivers rigoureux. Et pourtant, les Coréens gagnent de la place par rapport aux fenêtres avec volets, car la fenêtre coréenne moderne est coulissante. Elle repose sur un système à rails pour quatre éléments vitrés, couvrant chacun une partie du cadre. Si cependant vous souhaitez l’ouvrir, veillez à laisser fermée la moustiquaire extérieure sans laquelle l’appartement, même en pleine ville, serait rapidement envahi d’insectes, de hannetons et de cigales. Ces dernières savent ici se faire entendre comme en Provence, et profitent parfois des moustiquaires pour y accrocher leurs œufs, ce qui réjouit particulièrement les enfants observateurs d’insectes. Mais les fenêtres restent souvent fermées et on allume la climatisation, et éventuellement le purificateur d’air, dont l’usage s’est complètement généralisé après les épisodes de pollution par micro-particules venant de l’industrie chinoise, dont la Corée a tant souffert en 2019. Les Coréens se sont alors auto-confinés dans leurs appartements, bien plus qu’en 2020 avec le coronavirus.
Toutes ces petites choses bien pratiques...
L’espace central héberge aussi un panneau de contrôle électronique où l’on règle la température de l’air et de l’eau. Il est aussi normal de voir une lumière s’allumer automatiquement dans le sas, quand on entre dans l’appartement. De même, on profite volontiers de l’interrupteur central pour éteindre ou allumer la lumière dans toutes les pièces par un seul geste. Dans la cuisine, on remarquera aussi l’énorme taille des réfrigérateurs, de plus en plus souvent en version connectée, permettant d’automatiser les commandes alimentaires. Dans un pays comme la Corée du Sud, où le système de livraison à domicile est aussi développé, cela représente l’avenir, indéniablement. On apprécie aussi le compartiment pour boissons, directement accessible par une petite porte. Pas besoin d’ouvrir le frigo entièrement pour se servir un verre ! Dans beaucoup de cuisines, on trouve par ailleurs un second réfrigérateur, spécialement conçu pour ranger et conserver au mieux les kimchi. Et puis, pas de ménage coréen sans son cuiseur de riz, ça va de soi. Cet appareil programmable optimise la cuisson et permet de garder pendant plusieurs jours du riz cuit et prêt à servir. Sans parler de cet appareil qui ressemble à un petit lave-vaisselle, mais contient un énorme bac où le riz non cuit est conservé à température et humidité optimale, traitement que l’Occident n’offre qu’aux grands crus en vins et en cigares. Et le four ? Une option, tout au plus un appareil d’appoint, éventuellement intégrant le micro-ondes. Ce qui fait que la ménagère coréenne considère généralement la fabrication maison de gâteaux, tartes ou quiches comme une science mystérieuse. Quoi qu’il en soit, fruits et légumes font bien sûr partie du régime. Et là, on produit des épluchures. Au lieu de partir directement à la poubelle, elles restent ici dans un bac circulaire étonnamment large, au centre de l’évier. Pourquoi ? Tous ces déchets organiques finissent dans un sachet en plastique, et ceux-ci ont leur prix, car ils sont souvent à jeter dans une poubelle spéciale où les dépôts de chaque ménage sont pesés par un système informatisé qui répercute chaque kilo sur les charges à payer. Et on suit en temps réel, sur internet, l’évolution de son compte personnel.

...et leurs contreparties
Avec tous ces détails bien pratiques, il faut tout de même veiller à éviter certains pièges. Dans la salle de bains, par exemple ! En voulant juste me laver les mains, il m’est arrivé, plus d’une fois, de prendre une douche involontaire ! Car le plus souvent, toute la salle de bains sert de bac à douche et l’inverseur se trouve sur le lavabo, pour basculer entre le robinet et le pommeau. Gare donc à celui qui oublierait d’en vérifier la position, avant d’ouvrir le robinet… Mais une inversion d’un autre type gagne les esprits : si l’Europe expérimente la douche intégrée pour l’espace qu’elle sait offrir, les Coréens, notamment dans les apartments, commencent à aimer les baignoires et les cabines de douche, peut-être fatigués de devoir enfiler des claquettes pour aller aux toilettes quand le sol est encore mouillé par la dernière séance de douche. Ils ont aussi une autre approche des serviettes de bain, qui sont ici de petit format et changées chaque jour. Il faut donc en avoir beaucoup et les laver souvent, mais l’hygiène est parfaite.
L’espace central aussi apporte ses surprises, quand l’interphone transmet des messages de service : une sorte de concierge anonyme diffuse des annonces. Tantôt on recherche le propriétaire d’une voiture mal garée, tantôt une coupure d’électricité est à prévoir le lendemain. Les annonces sont générées par un serveur vocal. D’où le ton mécanique de la voix, même si un effort est fait pour lui conférer une douceur féminine. Vu depuis l’Europe, c’est un brin orwellien. Est-on encore chez soi quand une voix non sollicitée peut s’inviter à tout moment ? Et si ce système pouvait aussi servir à surveiller les habitants ? Certains occupants des apartments le redoutent. Il est par ailleurs possible de couper les fils d’alimentation et certains le font, mais c’est au risque de passer pour des rebelles et de ne pas être au courant de certaines choses. En cas de coupure d’électricité, il vaut mieux être averti car l’alimentation en eau est dépendante du réseau électrique ! Pas de courant ? Pas d’eau courante ! On remplit donc quelques seaux, comme les grands-parents le faisaient tous les jours.


