Quelle place prennent les coutumes 
saisonnières dans la vie quotidienne 
des Coréens d’aujourd’hui ?

Par Il-Yul LEE
Directeur du Centre Culturel Coréen à Paris

Quelle place prennent les coutumes 
saisonnières dans la vie quotidienne 
des Coréens d’aujourd’hui ?

Des enfants font une partie de Yunnori lors de la fête du Nouvel An Lunaire.
© Jeon Han / Ministry of Culture, Sports and Tourism



En Corée, l’expression sesi pungsok désigne les coutumes saisonnières, plus précisément les célébrations rituelles qui se réitèrent d’année en année. Le mot sesi renvoie aux différentes périodes de l’année, et ces célébrations tiennent compte à la fois du calendrier lunaire et des vingt-quatre « périodes solaires » (jeolgi) du calendrier traditionnel coréen. Ces dernières caractérisent le fonctionnement d’une société agricole en rythmant le cycle annuel des cultures, constituant un système temporel dont dépendent les activités cycliques et répétitives et laissant entrevoir une conception du temps très ancienne.

En dépit d’une superficie relativement réduite (un peu plus de 220 000 km²), la péninsule coréenne est composée de territoires à la géographie et au climat variables, où sont cultivés des produits d’une très grande variété suivant des cycles propres. Marquées de plusieurs différences selon qu’elles s’appliquent à une communauté agricole ou à un village de pêcheurs, les coutumes saisonnières sesi pungsok comportent par conséquent des nuances régionales sous l’influence de leurs conditions environnementales.



Combat de ssireum, la lutte traditionnelle coréenne. © Ministry of Culture, Sports and Tourism Republic of Korea

Les témoignages écrits sur l’histoire de ces coutumes datent majoritairement de la fin de la période Joseon (1392-1897). Se sont intéressés au sujet plusieurs lettrés de l’« École des savoirs pratiques » (silhak), tels que Jeong Dong-yu (1744-1808), Yu Deuk-gong (1748-1807), Kim Mae-sun (1776-1840) ou encore Hong Seok-mo (1781-1857).

Chacune des quatre saisons est composée de trois mois à partir de janvier selon le calendrier lunaire. Les sesi pungsok du printemps sont concentrées sur la période allant du premier au quinzième jour (pleine lune) de janvier. Il s’agit d’un temps de repos pour les agriculteurs qui en profitent pour pratiquer divers rituels dans le but d’obtenir une année prospère. Un des exemples les plus représentatifs en est la construction d’une hutte en paille, appelée daljip, « maison de lune », et sa destruction par le feu. C’est le jour de la pleine lune de janvier qu’a lieu cet acte incantatoire pour faire venir la paix et les richesses, tout en chassant les soucis et les mauvais esprits.

Les rituels pour se protéger de l’adversité et obtenir une bonne récolte se poursuivent pendant l’été, saison de croissance pour les cultures. Parmi ceux-ci, la fête appelée dano a une importance particulière. Elle est célébrée le cinq mai lunaire, jour où l’énergie yang est à son maximum grâce à la répétition du chiffre impair cinq. On fait le plein de cette énergie par le biais de plusieurs gestes : cueillir de l’armoise (ssuk) et de l’agripaume (ingmocho), se laver les cheveux dans une infusion de roseau aromatique (changpo) ou encore fabriquer des talismans. On consomme également un gâteau de riz (tteok) spécialement confectionné pour l’occasion, sa couleur verte étant due aux feuilles de la plante herbacée surichwi - appelée scientifiquement Synurus deltoides - que l’on y mélange.

Le jour du Dano, Shin Yun-bok, entre 1780 et 1810. © Kansong Art Museum / KoDB / CC BY-NC-SA 2.0 KR

Autrefois, à la cour, le roi offrait à ses sujets des éventails provenant de Jeonju ou de Namwon. La balançoire constitue un autre symbole de la fête de dano. Accrochée au plus grand arbre du village avec des cordes tressées pour l’occasion, elle fait la joie de tous, femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, qui peuvent aussi se lancer dans une compétition. À cette même occasion, la lutte (ssireum) fait également l’objet de joutes spectaculaires.

Toutefois, dans la Corée du Sud d’aujourd’hui, le festival dano n’a plus la notoriété qu’il avait autrefois. Contrairement à la Corée du Nord qui en a fait un jour férié, le Sud a toujours accordé une plus grande importance à une autre célébration traditionnelle, la fête des moissons appelée chuseok. Malgré tout, le festival dano de la ville de Gangneung est inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco, tandis que celui de Jain, commune de la ville de Gyeongsan, a récemment été ressuscité afin de préserver cette coutume ancienne.

Les rituels se poursuivent à l’automne, traduisant le souhait des habitants d’avoir une longue vie paisible et exempte de maladie. Célébrée le quinzième jour du mois d’août du calendrier lunaire, la fête de chuseok, également appelée hangawi, en constitue l’apogée, faisant partie des deux plus grandes festivités traditionnelles du pays avec le Nouvel An Lunaire. On rend hommage aux ancêtres avec des mets frais, des fruits et des gâteaux fabriqués avec les premiers grains de riz récoltés. C’est également l’occasion d’un rassemblement familial qui provoque un « grand déplacement » de la population : aujourd’hui encore, 75% des Sud-Coréens rendent visite à leurs parents ou vont honorer leurs tombes durant cette période.

A droite : Une variété de songpyeon dégustés lors de chuseok. © Kim Sunjoo / Ministry of Culture, Sports and Tourism - A gauche : Fabrication de la boisson traditionnelle sikye lors de chuseok. © Jeon Han / Ministry of Culture, Sports and Tourism

Les jeux ont une place à part entière dans les cérémonies, qui traduisent l’aspiration du peuple à la prospérité. De nos jours, l’agriculture n’étant plus le premier secteur économique de la Corée du Sud, les sesi pungsok ont un peu perdu de leur signification d’origine. Pourtant, quelques grandes fêtes comme le Nouvel An Lunaire ou la fête des moissons sont toujours autant célébrées, avec des mets spéciaux qui leur sont associés comme la soupe aux pâtes de riz (tteokkuk) pour le Nouvel An Lunaire ou les gâteaux de riz appelés songpyeon pour chuseok. Ces deux célébrations font également l’objet de distractions telles que les cerfs-volants, les toupies ou le yunnori, une sorte de jeu des petits chevaux utilisant des bâtonnets à la place des dés. La tradition est par ailleurs profondément ancrée dans la vie quotidienne des Coréens à travers des plats à l’origine festifs, mais qui sont aujourd’hui consommés plus couramment, parmi lesquels on peut trouver les confiseries traditionnelles (hangwa), les végétaux assaisonnés (namul) ou encore la boisson à base de riz et de malt (sikye).

Cependant, dans ce monde actuel à l’évolution galopante, les jeunes générations sud-coréennes ont tendance à moins bien connaître que leurs aïeux la culture traditionnelle de leur pays. Ainsi, je crois que les sesi pungsok peuvent jouer un rôle d’affirmation de l’identité nationale en tant que contenus culturels permettant de redécouvrir, au cœur de la vie moderne, le sens de ces rituels qui témoignent de la sagesse du peuple coréen. Les produits culturels qui s’inspirent des sesi pungsok et qui offrent des expériences originales contribuent à alimenter l’intérêt pour la tradition chez les jeunes Coréens qui pourront ainsi en assurer la continuité.

Par ailleurs, on ne peut négliger le potentiel des sesi pungsok dans le domaine du tourisme. Une culture traditionnelle exprime la sensibilité et le « genre de vie », selon l’expression consacrée du géographe français Paul Vidal de La Blache, communs aux membres d’une société, formés au fil d’une longue histoire. Elle n’est pas immuable, mais subsiste en assimilant de nouveaux éléments. Grâce à la « vague coréenne » actuelle, l’intérêt pour la culture traditionnelle coréenne va en augmentant. De nombreuses personnes à travers le monde découvrent par divers canaux le mode de vie des Coréens d’aujourd’hui et se sentent parfois intrigués par la culture ancienne du pays après ce qu’ils découvrent. La tradition ne doit donc pas être conservée uniquement pour les Coréens : grâce aux expériences des sesi pungsok que l’on peut présenter aux étrangers, celles-ci sont également susceptibles de jouer un rôle dans la reconnaissance internationale du pays et de susciter des inspirations et des échanges dans le prolongement de la vague coréenne.

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