Les noms
des Coréens

Par JEONG Eun Jin
Maîtresse de conférences, Inalco

Les noms
des Coréens

La moitié des Sud-Coréens portent le nom de Kim, Lee (Ri / Rhee), Park (Pak / Bak) ou Choi (Choe).





Entrer dans l’univers des noms des Coréens, c’est pour l’Occidental se confronter à l’inconnu, tant du point de vue phonétique que graphique. C’est aussi le reflet des divers épisodes de l’histoire de la Corée.




Les Français éprouvent souvent de l’embarras lorsqu’ils se trouvent confrontés aux noms coréens. Quand ils sont amenés à les lire à haute voix d’après une transcription en alphabet latin, ils s’y hasardent prudemment tout en s’excusant par avance de leur maladresse qu’ils pressentent inévitable. Si le patronyme vient en premier comme il est d’usage en Corée, ils tomberont avec un peu de chance sur un « Kim » ou un « Lee », mais le répit sera bref car il faudra aller jusqu’au bout de l’exercice et se risquer sur le prénom. La situation s’avère également épineuse et frustrante quand il s’agit de se rappeler un nom coréen. « Comment s’appelle le cinéaste qui a réalisé le film magnifique que j’ai regardé l’autre jour ? » Pas étonnant que les stars de la K-pop se dotent d’un nom d’artiste facile à retenir, Jin, Jimin, Rosé, etc. Enfin, un dernier problème qui laisse perplexes les étrangers – et parfois les Coréens eux-mêmes : le prénom ne permet pas toujours de savoir si la personne est une femme ou un homme, à moins d’être utilisé dans un contexte comme dans « Han Kang, autrice... »

À défaut, hélas, d’une solution pour vous tirer d’affaire, nous proposons dans cet article quelques explications à propos de la manière dont les Coréens se nomment. Commençons par la transcription qui vient d’être évoquée. La langue coréenne s’écrivant à l’aide d’un alphabet particulier, la nécessité s’impose dès qu’on sort de la sphère coréenne de transcrire les noms propres dans une écriture plus universelle pour permettre aux non-coréanophones de les reconnaître. La question se pose en général lors d’une première demande de passeport. Les citoyens sud-coréens sont libres de choisir, dans les limites de l’acceptable, la façon dont leur nom doit s’écrire en alphabet latin et ne sont pas obligés d’appliquer le système de romanisation en vigueur dans le pays. Depuis le début du nouveau millénaire, l’Institut national de la langue coréenne publie régulièrement des recommandations en la matière, mais aucune règle n’est imposée par la loi. La situation devient parfois un peu confuse, comme celle de cet écrivain qui a voulu modifier l’orthographe occidentale de son nom entre deux publications de traductions en français de ses œuvres pour s’aligner sur le choix qu’avait fait entre temps son traducteur anglais… L’anglais est d’ailleurs souvent pris comme langue de référence par les Coréens quand ils doivent décider de la romanisation de leur nom et c’est la raison pour laquelle la voyelle 勻 correspondant au son « o » ouvert est fréquemment transcrite « u » (Kim Ki-duk) et la voyelle 厄 « oo » (Hong Sang-soo) et non « u ». Alors que la correspondance 梯-Kim suscite un consensus quasi unanime, rares sont les étrangers qui savent que le patronyme « Rhee » de Syngman Rhee, ancien président de la République, est en réalité le même que celui qu’on écrit la plupart du temps « Lee » ou, plus rarement, « Yi » et pour lequel les Nord-Coréens, plus respectueux que les Sudistes des normes de romanisation de leur pays – par ailleurs, différentes de celles du Sud – optent pour « Ri ». Il en va de même pour l’orthographe des prénoms, ainsi que pour la façon d’assembler les syllabes : Sangsoo, Sang-soo, Sang-Soo, Sang Soo, etc.

Vous rencontrez un Coréen. Avec les intentions les plus amicales, vous lui déclarez : « Mon voisin aussi est coréen. Il s’appelle Kim. Vous le connaissez peut-être ? » Cette question risque de provoquer un éclat de rire amusé chez votre interlocuteur. D’après le recensement de 2015, les « Kim » représenteraient 21,5 % de la population sud-coréenne, soit un peu plus d’un Coréen sur cinq… Le pourcentage total atteindrait 44,6 % si on ajoutait ceux des « Lee » (Yi, Rhee…) et des « Park » (Pak, Bak…) qui arrivent respectivement en deuxième et en troisième position. Il n’existe dans le pays que trois cents patronymes « locaux » environ, excluant ceux des étrangers naturalisés coréens. Ils sont généralement formés d’une seule syllabe comme nous venons de le constater, mais de deux parfois, comme c’est le cas de l’acteur Namkoong Min. Ils proviennent d’un long processus d’assimilation de la civilisation chinoise - notamment de l’écriture chinoise - par l’élite coréenne, entamé à l’époque dite des Trois Royaumes, entre le 4e et le 7e siècle. Aujourd’hui en Corée du Sud, l’utilisation exclusive de l’alphabet coréen hangeul créé au 15e siècle est en vigueur. Cependant, une part importante (60-70 %) du lexique coréen est d’origine sino-coréenne. Ainsi, derrière « Kim » 김 se cache le caractère chinois 金, tandis qu’il sera difficile de deviner, en rencontrant un « Jeong » 정, auquel des deux caractères chinois, 鄭 ou 丁, correspond le nom.


Yi Kwang-su, père du roman coréen moderne, alias Chun-won, « jardin printanier », Ko-ju, « barque solitaire »… Autrefois les hommes de la noblesse possédaient plusieurs appellations et cette pratique a persisté au sein des élites jusqu’au début du 20e siècle.



Le faible nombre de patronymes a pour conséquence qu’un Jeong (ou Jung, Chung… vous l’aurez compris), nom de famille d’environ 5 % de la population sud-coréenne, ne sera pas particulièrement ému en rencontrant un autre Jeong car rien ne prouve qu’il existe un lien de parenté entre eux. Si le sujet l’intéresse, il pourra interroger l’autre sur le sinogramme utilisé pour son nom. En cas de réponse encourageante, il pourra poursuivre son investigation : « Mais Jeong de quel endroit ? » Il s’agit de ce qu’on appelle en coréen bongwan ou bon, c’est-à-dire le lieu d’où est originaire la branche familiale. Si deux personnes portent un nom de famille identique originaire du même lieu, un lien de parenté est établi. Cette configuration, c’est-à-dire celle de deux porteurs du même patronyme originaire du même bongwan, a longtemps entraîné une interdiction de mariage, interdiction régulièrement controversée du fait du nombre élevé de cas concernés et aujourd’hui largement assouplie.

La Corée est une société patrilinéaire où chacun, homme ou femme, relève du lignage de son père dont il hérite le patronyme, ce qui permet d’identifier ses origines. Les épouses conservent ainsi leur nom paternel de jeune fille après le mariage. En revanche, à la fin des années 1990, certaines féministes ont pris l’initiative d’allonger leur patronyme en ajoutant celui de leur mère. L’anthropologue Jo Hye-jeong a ainsi choisi de devenir Jo Han Hye-jeong, non à la suite d’un mariage comme on pourrait le croire, mais en signe d’engagement contre le système patriarcal et les discriminations subies par les femmes. De nos jours, il n’est pas rare de tomber sur un nom ainsi composé, non seulement chez les femmes, mais aussi chez les hommes sympathisants de la cause féministe.

Quid des prénoms ? Si les patronymes sont limités en nombre, ce n’est pas le cas des prénoms. En effet, les parents peuvent recourir à leur imagination pour en trouver un original pour leur rejeton. Du moins théoriquement, car l’originalité n’est pas nécessairement la première qualité recherchée dans ce genre de choix. Un autre facteur qui limite les possibilités se trouve dans le fait qu’un prénom se compose de deux syllabes dans la très grande majorité des cas, même s’il peut en compter une seule, trois, voire plus. Par ailleurs, pour les garçons, la tradition veut que l’une des deux syllabes soit dictée par les aïeuls du clan familial qui entendent ainsi marquer la génération (hangryeol) – le degré de filiation et non l’âge – à laquelle l’individu appartient. Un oncle plus jeune que vous est un oncle quand même, c’est-à-dire d’un rang supérieur au vôtre, et vous lui devez le respect. Il existe en coréen un lexique assez détaillé pour préciser le lien de parenté et la hiérarchie, tandis qu’en français, en dehors de « oncle » et de « tante », le mot « cousin(e) » est passe-partout. Dans beaucoup d’autres pays dont la France, on donne parfois aux enfants les prénoms de leurs grands-parents en signe d’affection, mais cette pratique est inimaginable en Corée car trop irrévérencieuse. Enfin, sans qu’il s’agisse nécessairement de l’indication de génération évoquée précédemment, les frères et sœurs ont souvent en partage une même syllabe, à l’instar de la fratrie Yongsu, Yongho et Yonghui dans l’œuvre romanesque de Cho Sehui intitulée La Petite Balle lancée par un nain (1978).

Autrefois, les hommes de la noblesse possédaient plusieurs noms : d’abord un prénom d’enfant, assez quelconque celui-là par une espèce de superstition pour éviter d’attirer l’attention des mauvais esprits, ensuite un prénom officiel dont jouissait l’intéressé dès l’adolescence et enfin d’autres, appelés ho, qu’il s’octroyait lui-même ou se voyait attribuer par un proche aux différents moments de sa vie. Cette multiplicité de dénominations s’observe jusqu’au début du 20e siècle. L’écrivain Yi Kwang-su (1892-1950) s’appelait Yi Bo-gyeong quand il était enfant et il avait de nombreux ho, les plus connus étant Chun-won, « jardin printanier », et Go-ju, « barque solitaire ». Enfin, Kayama Mitsurō était son nom japonais car, vers la fin de l’occupation, qui a duré de 1910 à 1945, les Japonais ont contraint les Coréens à japoniser leur nom.

Plusieurs critères entrent en ligne de compte quand des parents s’attellent au choix d’un prénom pour leur enfant. Certains font même appel à un « spécialiste », car un prénom est supposé pouvoir exercer une influence sur le destin d’une personne. De manière générale, la signification a autant d’importance que la sonorité ; une fois les syllabes choisies, on passe en revue les sinogrammes possibles pour dénicher une combinaison qui véhicule un sens positif. Si vous rencontrez une Se-jin, il y a de fortes chances pour que son prénom signifie le « trésor du monde ».

Les prénoms peuvent également être touchés par un phénomène de mode, surtout les prénoms féminins moins sujets aux contraintes imposées par la famille évoquées plus haut. Ainsi, beaucoup de femmes nées sous l’occupation japonaise portent un prénom japonisant qui se termine par « ja », prononciation coréenne du sinogramme qui signifie « enfant » (la prononciation japonaise étant « ko ») : Chunja (Haruko en japonais), Myeongja (Akiko), Sunja (Junko), etc. Dans l’univers littéraire de la romancière Hwang Jungeun, plusieurs personnages féminins portent le prénom Sunja. Il s’agit souvent d’une figure maternelle aimante et dévouée qui a survécu à des périodes difficiles plus ou moins en lien avec le contexte politique et social du pays. Dans une de ses dernières œuvres, dont la traduction française, intitulée D’année en année (titre provisoire), devrait paraître fin 2023, Sunja est une orpheline de guerre confiée à un grand-père peu affectueux, puis à une tante qui la fait travailler comme une bonne à tout faire. L’autrice rend ainsi hommage à toute une génération de femmes appartenant à l’histoire coréenne contemporaine. Quant à sa consœur Cho Nam-joo, elle a publié en 2016 un roman intitulée Kim Jiyoung, née en 1982, une sorte de manifeste féministe dénonçant les inégalités entre les genres dans la société patriarcale. En choisissant pour son héroïne le nom de famille et le prénom les plus répandus chez les femmes nées en 1982, elle laisse entendre que l’histoire qu’elle raconte, bien que fictionnalisée, reflète la réalité de beaucoup de femmes.

Dans son roman Kim Jiyoung, née en 1982 (Éditions 10/18), l’autrice Cho Nam-joo a choisi pour son héroïne le nom de famille et le prénom les plus répandus chez les femmes coréennes nées en 1982.

Enfin, depuis plusieurs décennies, les mots purement coréens sont également à la mode pour les prénoms comme Seul-gi, « sagesse », No-eul, « ciel teinté de rouge », ou même le très poétique Yun-seul qui signifie « reflets argentés des vaguelettes sous le soleil ou la lune ». Si le nombre de syllabes est limité à cinq depuis 1993, le prénom le plus long qui ait été enregistré serait celui d’une jeune femme qui s’appelle Pak Haneul-byeollim-gureum-haennim-boda-sarangseureouri, « Plus adorable que le ciel, les étoiles, les nuages et le soleil »… Très poétique, mais difficile à porter dans la vie courante !

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