Les funérailles en Corée
Par Pierre CAMBON
Ancien Conservateur général du Musée national des arts asiatiques Guimet

Cérémonie funéraire de la ville de Goyang. © Korean Cultural Heritage Administration
Rites de passage
Les funérailles sont rarement une partie de plaisir, et encore moins une histoire drôle, spécialement en Corée, dans un monde confucéen où le fils ainé se doit de tenir son rang, et donc de faire face à des dépenses souvent très conséquentes, pour que l’inhumation et la cérémonie soient à la hauteur de ses obligations, sans même parler de la charge de travail à laquelle son épouse doit faire face pour recevoir toute la famille, même la plus éloignée, sans compter les proches du défunt. L’aventure peut ainsi virer au casse-tête familial, au cauchemar le plus noir, voire au désastre financier. L’événement, en effet, n’est pas de tout repos, même s’il compte (ou peut-être parce qu’il compte) parmi les plus marquants dans le parcours d’une vie, au point que son souvenir restera très présent, bien après le départ des défunts, scandant, de façon régulière, la vie de ceux qui leur succèdent, depuis la fête des morts, la cérémonie sur la tombe ou le culte des ancêtres. Bref, les funérailles sont un moment très lourd, auquel est consacrée une grande part de l’activité des vivants, quitte à en saturer aussi la perception visuelle, puisqu’une partie visible de leur environnement est occupée par le monde des morts. Dans le paysage, la colline ponctuée de myriades de tombes jouxte la ville toute proche, au point d’en bloquer l’extension, offrant pour le voyageur européen, comme le note Emile Bourdaret, dans son ouvrage En Corée, le spectacle insolite d’une montagne qu’aurait bouleversé toute une armée de taupes [1]. Chaque Coréen, en effet, se doit d’être inhumé dans une tombe en forme de tumulus, sauf les moines bouddhistes, qui, eux, ont l’élégance de se laisser incinérer, et non pas enterrer, sans prendre, par là-même, sur une superficie particulièrement contrainte, dans la péninsule de Corée.

Cavalier (kkoktu), île de Jeju, Bonte Museum. Photo Pierre Cambon.
Les funérailles restent cependant un traumatisme, « un événement parfois si compliqué pour les générations modernes », comme l’écrit Juliette Morillot [2], « que quand la mort survient, sans crier gare, il faut se précipiter chez les voisins ou les "vieux" de la famille pour demander conseil ». Sur les peintures murales des tombes de Goguryeo, au temps des Trois Royaumes (1er -7e s.), les défunts, néanmoins, prennent en charge le problème et reçoivent eux-mêmes, selon le protocole, la famille, les amis, et les administrés, tout cela à grand renfort de processions et de cavalcades militaires, comme dans la tombe d’Anak (357) ou celle de Deokheungni (408). Au temps du royaume de Silla, toutefois, le monde des morts fait parfois chavirer le monde des vivants, comme en témoigne Gyeongju, la capitale, où des tombes en forme de tumulus de plus de vingt mètres de haut donnent à la cité une apparence lunaire, comme une mer démontée figée par le silence. Le luxe barbare, qui accompagne dans l’au-delà les monarques défunts, est à la hauteur de cette démesure et se traduit par des couronnes et des parures en or, à l’élégance raffinée. Cette forme de tumulus subsistera durant les périodes suivantes, Goryeo (10e – 14e s.), puis Joseon (15e – 20e s.), voire jusqu’à l’époque actuelle, avec des proportions malgré tout plus modestes, quitte à se doter à la manière chinoise d’un « chemin de l’âme », ponctuée de chaque coté de sculptures d’animaux, de fonctionnaires civils ou bien de généraux. La tombe du roi Gongmin (1351-1374), à Gaesong, jouxte, dans la plus stricte égalité, celle de son épouse aimée, une princesse mongole, quand celle des derniers souverains de Joseon, Gojong (r. 1864-1907) et Sunjong (r. 1907-1910), est l’écho à Geumgok, à l’Est de Séoul, des tombeaux impériaux de Pékin.

Gyeongju, tombes Silla. Photo : Brian Yap © CC BY-NC 2.0
Décorum funéraire
« En Corée », écrit Lee O-young, « la vie débute et s’achève avec un paravent. Elle apparait, puis disparait, tel un paravent qu’on déplie, puis replie » [3]. À chaque étape, correspond un thème particulier. « Tout comme un paravent plante le décor de la scène que les jeunes mariés vont jouer, un autre matérialise la frontière entre les vivants et le mort lors d’une veillée funèbre », et celui-ci est sans décor, comme une page blanche. Une miniature de Kisan (Kim Jun-geun) décrit cet épisode, où les pleureurs, rassemblés pour l’occasion, témoignent de l’affliction causé par le décès, devant le paravent qui occulte le corps. Les funérailles elles-mêmes impliquent un décorum au faste affiché, qu’illustre le catafalque aux allures de navire (sang-yeo), décoré de statuettes de personnages, croqués de façon très vivante (kkoktu), et d’oiseaux féériques, peints de couleurs très vives. C’est lui qui mène, la nuit, la dépouille à la tombe, escorté de lanternes de gaze rouge et bleue. Un bel exemple en existe au National Folk Museum à Séoul, quand le Musée Shuim s’est lui spécialisé dans ses décorations. Dans « Pauvre et douce Corée » [4], Georges Ducrocq décrit ce type de cortège : « Les fils du défunt montent sur ce char à côté de leur père, ils sont habillés de déchirures de ramie, signe de leur chagrin, ils ont du chanvre dans les cheveux, ils agitent des sonnettes, ils poussent d’affreux gémissements et il est de bon ton qu’ils aient l’air hagard. Les pleureurs loués et les amis de la famille leur font écho et le défilé lugubre traverse toutes les grandes rues de la ville, mise en émoi par ce tintamarre et ces flambeaux. Funérailles tapageuses, théâtrales, mais d’un effet puissant (…) c’est un spectacle fait pour émouvoir le peuple (…). La ville est bouleversée par cette marche nocturne et si le mort a des centaines de bougies derrière lui, il se réjouit d’éblouir encore ses concitoyens ».

Joseph Salabelle, Coréen en costume de grand deuil, aquarelle sur papier, 1891, photo Pierre Cambon.
Isabella Bishop, quant à elle, en donne une vision nettement moins dramatique, mais tout aussi sonore. Des processions funéraires qu’elle croise dans la campagne, elle n’en retire aucune impression de tristesse, « plutôt de la gaité », « comme si les participants du cortège étaient partis pour un mariage », et non pas pour une tombe [5]. Accompagne le cortège le palanquin (yeong-yeo) abritant la tablette du mort, qui sera enterrée trois ans après, à côté de la tombe. « Les Coréens », précise Bourdaret [6], « pensent qu’après leur mort, deux esprits s’échappent de leur corps. L’un se rend dans le royaume des Ombres [qui se situe au Nord]. L’autre va habiter la tablette de la maison, conservée dans l’autel des ancêtres, tandis qu’un troisième esprit reste dans la dépouille. C’est à celui-ci qu’on fait des offrandes sur la tombe, à certaines dates », celle de l’anniversaire du décès ou bien le jour des morts. C’est au point du jour qu’a lieu l’inhumation en général, et que sont répandues, au pied du tumulus, des libations d’alcool et des offrandes de fruits ; puis, vient la réception des amis, le défilé des proches, qui donne lieu à un véritable banquet où le chagrin s’estompe, à mesure que l’alcool s’évapore. Im Kwon-taek a brodé sur ce thème dans un film intitulé « Festival » (1996). Il est bien évident, cependant, que les funérailles prennent un tout autre éclat dès qu’il s’agit de la cour, comme le montrent les protocoles royaux, Uigwe. Ce fut le cas, en 1897, pour les funérailles, décrétées à titre posthume, pour la reine Min (1851-1895), assassinée deux ans avant, en pleine nuit, au cœur du palais Gyeongbok, à Séoul, par des hommes de main à la solde du Japon. Élevée au rang d’impératrice, elle est enterrée à Geumgok, dans un parc de toute beauté, au cadre majestueux, installé selon les principes de la géomancie, sur fond de pins centenaires.
Le deuil, au jour le jour
L’évènement, en tout cas, donne lieu à une réglementation extrêmement codifiée : « Père et mère, deuil pendant trois années ; Frère et sœur, pendant une année ; Oncle et tante, pendant une année ; Cousin, cousine, pendant neuf mois ; cousine mariée, pendant cinq mois ; Beau-père, belle-mère, pendant trois mois ; cousin germain, pendant trois mois » [7]. G. Baudens résume ces obligations de façon lapidaire : « Le deuil est de différents degrés et de diverses durées ; il est marqué par le vêtement, l’abstinence de toute nourriture et l’abstention des affaires, des visites aux tombes, des offrandes. Le blanc pur est la couleur des deuils, en opposition au rouge, la couleur des réjouissances » [8]. Tout cela, néanmoins, ne va pas sans poser quelques problèmes pratiques, comme Bourdaret le souligne9 : « Quand un fonctionnaire a perdu son père ou sa mère, il ne peut plus exercer sa fonction ; aussi voit-on de pauvres Coréens en deuil de leurs parents réduits pendant trois années à la misère noire, car quoique nobles, ils n’en sont pas moins pauvres, le plus souvent ». Ce statut implique, en outre, un costume particulier, qui est pris le 4e jour après la confirmation du décès, « le jour de la prise de deuil », qui est aussi celui de la mise en bière. Joseph Salabelle, qui fut un temps l’architecte du roi Gojong, a croqué dans une aquarelle sur papier, en 1891, un Coréen en costume de grand deuil [9], soit un vêtement très ample, fait de chanvre à la couleur écru, un bonnet confectionné dans le même tissu (sujil), et des chaussures de paille. Le souvenir des défunts, en effet, ne disparait pas avec l’inhumation et se rendre sur la tombe, à dates régulières, est une tradition très suivie, à commencer par le premier anniversaire de la mort (sosang), mais aussi bien après la période de deuil obligatoire.
« Au printemps de chaque année », écrit Bourdaret [10], « pendant le troisième mois, a lieu la fête de la visite des tombes, et à l’automne la fête des morts », [le quinzième jour du huitième mois]. « À Séoul, à ces deux dates, les collines environnantes, couvertes de tombes, offrent un coup d’œil peu banal. Des légions d’hommes, de femmes, d’enfants, aux vêtements blancs, bleus, verts et rouges, se répandent partout sur les mamelons à la recherche de leurs ancêtres, les bras chargés de fleurs, et le soleil, éclairant ces groupes de visiteurs vêtus de couleurs vives, dans un cadre de verdure, fait de ces journées des morts les plus gaies, les plus animées que l’Européen puisse voir ». Mais, si la tombe, située sur la colline, que protège l’esprit de la montagne, est par définition le domaine des morts, l’autre lieu stratégique et hautement symbolique est l’autel des ancêtres, sur le mode de la Chine, installée dans une pièce à part, dans chaque habitation, sous la Corée Joseon. Pendant trois ans, le temps du deuil, chaque jour, un culte est rendu à la tablette du défunt, avec prosternation et présentation d’aliments. Une fois passé ce laps de temps, la tablette prendra la forme d’une planchette de bois, à l’extrémité arrondie, où est inscrit le nom du disparu. Elle a droit à être installée sur une chaise de haute taille, aux formes dépouillées (gyoui), devant laquelle est placée une table d’offrande (jesang), précédée d’une autre bien plus basse (hyangsang), où sont posés boîte à encens (hyanghap) et brûle-parfum (hyangno). Le même culte est rendu au niveau du monarque pour les souverains passés, sous la période Joseon, mais celui-ci dès lors prend un air imposant, sur fond de musique aux accents nostalgiques. La cérémonie d’hommage se tient, chaque année, même aujourd’hui encore, au palais Jongmyo à Séoul, le premier dimanche de mai.
Évolutions et permanences
À l’heure actuelle, les usages évoluent et l’incinération tend à se développer, peut-être du fait de l’emprise grandissante du bouddhisme, de l’urbanisation croissante et du règne sans partage de « la république dite des appartements », du fait aussi du poids financier écrasant que représentait bien souvent le modèle confucéen traditionnel, du fait enfin d’un manque d’espace chronique. Se multiplient ainsi les crématoriums à l’ambiance de clinique, à l’allure froide et désincarnée, au charme impersonnel, avec leurs murs revêtus de céramique blanche. À l’intérieur, toute une série d’allées et des rangées de casiers aux formats identiques, métalliques et vitrés, chacun abritant l’urne funéraire et les cendres d’un défunt, avec sa photo, son nom et quelques fleurs artificielles comme décor. L’approche est pragmatique et se veut rationnelle, tout en perdant le lien qui, dans le passé, associait la mort et la Nature, la tombe et la montagne, connectant le défunt à des forces mystérieuses, souterraines et magiques, l’esprit de la colline ou un dragon caché au sein du paysage. Reste toujours, cependant, le cérémonial des condoléances à l’occasion des funérailles et le défilé des proches qui viennent présenter un tout dernier hommage à la photographie du défunt, présentée en grande pompe, au milieu d’un amoncellement de fleurs blanches, chaque invité se munissant d’une enveloppe avec un peu d’argent « afin de subvenir aux frais », puisque chacun se doit de se voir proposer une collation à l’issue de sa visite, en guise de remerciement pour s’être déplacé. L’imaginaire n’a pas vraiment changé et reste profondément marqué par le confucianisme, sur fond de chamanisme, mâtiné de bouddhisme, même si l’on est chrétien. La Corée, en effet, est l’un des rares pays qui juxtapose les traditions sans guerre de religion.
Dans le bouddhisme, d’ailleurs, comme dans le christianisme, le paradis existe, comme la rétribution des actes, même si celle-ci est confiée dans le cas du bouddhisme aux « dix juges des enfers », avec l’idée de réincarnation. Sous-jacente, cependant, existe l’impression de se fondre dès lors au sein de l’univers et la tombe traditionnelle pour le commun du peuple l’exprime symboliquement. Comme le note Lee O-young, celle-ci a une longévité de cent ans – cent ans pour s’élever vers le ciel comme une petite montagne ; cent ans pour rentrer dans la terre et s’effacer du sol. C’est pour cela, écrit-il, que l’on dit que le Coréen meurt deux fois [11]. Mais, restent révélatrices de la mentalité populaire les figurines qui ornent le catafalque sous la période Joseon, tout un monde de saltimbanques, de baladins et de clowns, saisis avec beaucoup de gaité et non sans humour, qui traduisent la volonté de vivre au-delà de la mort, le souci de soulager l’âme du défunt, de le distraire et de l’accompagner, dans son ultime voyage. Cette même insouciance se retrouve chez Guillaume Apollinaire, dans son poème appelé « Funérailles », où il exprime une réalité identique (« Poèmes divers (1900-1917) », Le guetteur mélancolique, Gallimard, Paris, 1970, p. 89 :
« Plantez un romarin
Et dansez sur la tombe
Car la morte est bien morte
C’est tard et la nuit tombe
(…)
Que les dévots prient Dieu
Cherchons-leur des prie-Dieu
La mort a fait sa ronde
Pour nous plus tard demain ».

Suwon 2022, Funérarium Yeonhwajang. © Newscom / Alamy stock photo
—
Notes
[1] Emile Bourdaret, En Corée, Librairie Plon, Paris, 1904, p. 155.
[2] Juliette Morillot, Tout sur la Corée, le pays du matin clair, éditions Souffles, Paris, 1988, p. 68
[3] Lee O-young, Korea in its Creations, Design house, Séoul, 1994, p. 65.
[4] Georges Ducrocq, Pauvre et douce Corée, Paris, 1904 (réédité en 1993, éditions Zulma, p. 39-40).
[5] Isabella Bishop, « Korea and her Neighbours », John Murray, London, 1905, book 2, p. 82-83.
[6] Bourdaret, op. cit., p. 140.
[7] Bourdaret, op. cit., p. 153
[8] G ; Baudens, La Corée, Berger-Levrault, Paris, 1884, p. 26.
[9] Bourdaret, op. cit., p. 153
[10] Roman d’un voyageur, Victor Collin de Plancy, l’histoire des collections coréennes en France, éditions Loubatières, cat. exp., Sèvres – Cité de la céramique, 21 janvier – 20 juillet 2015, p. 51, fig. 14.
[11] Bourdaret, op. cit., p. 153-154.
[12] Lee O-young, op. cit., p. 47.


