Le mariage « traditionnel » en Corée

Par Pierre-Emmanuel ROUX
Maître de conférences à l’Université Paris Cité

Le mariage « traditionnel » en Corée

Les oies sauvages des cérémonies héritées du Joseon étaient souvent en bois (mogan) et pouvaient être remplacées comme ici par des canards, symboles de bonheur dans le mariage. Photo : Tom&Debbie © CC BY-NC 2.0





Voilà un test à faire autour de vous : demandez à n’importe quelle jeune femme sud-coréenne si elle souhaite se marier et de quelle manière. L’intéressée répondra bien souvent de manière positive à la première question, car la pression familiale et sociale reste vive en dépit d’une profonde évolution des mœurs dans la péninsule coréenne depuis plusieurs décennies. Quant à la seconde question, votre interrogée manifestera toujours (ou presque) le désir de revêtir une belle robe blanche digne d’un conte de fées, ainsi que l’intention de passer par le studio d’un photographe où l’événement sera immortalisé avec une multitude de clichés plus ou moins retouchés.

Cela étant, une minorité de Coréens demeure également favorable au mariage dit traditionnel, ce qui nécessite de troquer robe et smoking pour le fameux hanbok (littéralement « costume coréen ») et implique tout un ensemble de prosternations ritualisées. Faut-il néanmoins séparer le « traditionnel » du « moderne » par une grande muraille infranchissable ? Disons plutôt que cette division est quelque peu surfaite et qu’il n’existe pas en réalité qu’une seule coutume figée du mariage. Nombre de pratiques supposément ancestrales subsistent d’ailleurs aujourd’hui sous des traits contemporains. Partons donc explorer ce mariage sous l’angle historique en commençant par retracer les étapes des noces qualifiées de traditionnelles.




Le rite du mariage dit traditionnel

Ce que l’on désigne en coréen par l’expression de « mariage traditionnel » (jeontong gyeolhonsik) est en fait un héritage des derniers siècles de la période du Joseon (1392-1897). Le mariage constituait à cette époque l’un des « quatre rites » (sarye) qui rythmaient la vie des Coréens, avec la cérémonie du bonnet viril – marquant le passage à l’âge adulte – ainsi que les funérailles et le culte des ancêtres. Le mariage était d’ailleurs loin de se résumer à une simple cérémonie, puisque cette dernière était elle-même précédée et suivie d’un ensemble de pratiques et de rituels bien définis.

Une première étape prenait la forme de discussions en vue de conclure le mariage (uihon). Rappelons ici que l’engagement matrimonial au temps du Joseon visait moins à unir deux personnes que deux clans ou deux familles, ce qui était encore plus vrai au sein de l’aristocratie. Il convenait donc de s’assurer les services d’une ou d’un entremetteur, puis de déterminer la compatibilité astrale (gunghap) des futurs mariés en examinant les « quatre piliers » (saju) de leur destin, c’est-à-dire leur année, mois, jour et heure de naissance.

L’union pouvait ainsi être confirmée, et un jour faste était alors choisi pour la cérémonie. Dans les mois (ou parfois les jours) précédant le grand événement, le futur marié devait rendre visite à la famille de son épouse afin d’effectuer une demande en mariage (napchae) au moyen d’un ensemble de présents contenus dans un coffre en bois laqué appelé ham. Il s’y trouvait de la soie rouge et bleue – deux couleurs symbolisant la combinaison du yin (le bleu pour l’élément féminin) et du yang (le rouge pour le masculin) –, des objets incarnant la fertilité et surtout le contrat de mariage qui scellait l’union entre les deux parties. De son côté, la famille de l’épouse devait également préparer une dot (honsu) qui serait remise à la belle-famille au terme des différentes étapes du mariage.

La cérémonie même du mariage était appelée daerye, littéralement « grand rite ». Elle se déroulait dans la maison familiale de la mariée et commençait par un ensemble de salutations et de prosternations devant les parents et entre époux. Le marié devait se tenir dans la direction de l’est et la mariée dans celle de l’ouest, une table cérémonielle placée entre eux. On trouvait notamment sur cette table divers symboles de l’union : des branches de pin et du bambou pour la fidélité, et des jujubes pour la naissance indispensable d’un fils. Deux oies sauvages, ou une poule et un coq se tenaient sur (ou près de) la table afin d’incarner la fécondité et de protéger les époux contre les mauvais esprits. Le couple était considéré comme marié après l’échange de coupes d’alcool de riz et la libération des volatiles – si ces derniers n’étaient pas en bois. Un banquet clôturait ensuite la journée.

Les Coréens du peuple à l’époque du Joseon étaient habituellement vêtus de blanc, suivant les préceptes d’un confucianisme hostile au luxe ostentatoire. Mais ils étaient autorisés, lors de leur mariage, à revêtir des vêtements colorés et raffinés qui étaient habituellement réservés à la haute société. Le mari portait ainsi un costume de fonctionnaire, souvent bleu ou violet, tandis que son épouse portait une robe de cour et une couronne ornementale (jokduri), ainsi que trois points rouges (yeonji gonji) sur les joues et le front. Ces points devaient chasser les mauvais esprits – effrayés par la couleur rouge – et préserver ainsi le caractère sacré du mariage.

Les jeunes tourtereaux passaient ensuite une à trois nuits dans la famille de la mariée. Dans certaines régions, la coutume voulait que, lors de la première nuit, la chambre nuptiale fût entourée de femmes s’amusant à faire des trous dans les portes en papier et à jeter un coup d’œil dans la chambre pour taquiner le jeune couple. Il convenait ensuite de rejoindre la demeure de l’époux pour s’y installer définitivement. Lors de cette étape appelée « nouvelle procession » (sinhaeng), le mari se déplaçait à cheval et la mariée en palanquin. Il ne restait alors plus qu’à accomplir un ultime et dernier rite, le pyebaek. Après plusieurs prosternations, la belle-mère déposait sur la robe de sa belle-fille des jujubes avec l’espoir que le couple soit prospère et donne naissance à de nombreux fils.

Dans le mariage dit traditionnel, l’échange de coupes d’alcool de riz scellait l’union des jeunes époux. Photo : Tom&Debbie © CC BY-NC 2.0

Ce rite du mariage qualifié aujourd’hui de traditionnel était donc relativement complexe, mais il était aussi fort coûteux pour les deux parties. Il s’avère cependant difficile de parler d’une cérémonie « typique », car cette dernière connaissait des variations régionales et son degré d’élaboration dépendait par ailleurs de la richesse des familles. Ce mariage traditionnel se pratiquait encore volontiers dans les campagnes coréennes pendant une partie du XXe siècle avant de connaître une simplification et de prendre d’autres formes plus contemporaines.

Lors d’une cérémonie dite traditionnelle, les époux étaient vêtus d’un costume de fonctionnaire et d’une robe de cour. On notera les points rouges sur les joues de la mariée, censés chasser les mauvais esprits. Photo : Bernat Agullo © CC BY-SA 2.0





Un mariage traditionnel immuable ?

Ce que nous venons d’évoquer ne doit pas occulter un autre point essentiel. Il serait en effet réducteur de croire à l’existence d’un seul et unique mariage « traditionnel », car ce dernier, loin d’être figé, a connu diverses évolutions au cours du dernier millénaire. À l’époque du Goryeo (918-1392), la cérémonie était déjà célébrée dans la maison de la mariée et précédée de négociations conduites par un entremetteur. Si les sources ne sont guère prolixes en détails, nous savons néanmoins que le couple échangeait divers cadeaux, puis qu’un banquet scellait l’union entre les deux parties. C’était l’occasion pour chaque famille de faire étalage de sa richesse personnelle, avec des étoffes de soie d’origine étrangère et des ustensiles précieux. De nombreuses cérémonies étaient même reportées afin de réunir les parures nécessaires.

Le mariage au Goryeo se traduisait aussi par un mode de vie uxorilocal. Cette expression ethnologique – dont nos lecteurs voudront bien nous pardonner l’emploi ici – indique que le marié s’installait dans la maison de son épouse, et que leurs enfants et souvent même leurs petits-enfants naissaient et grandissaient dans la maison de la mère. Une telle situation peut s’expliquer par le fait que les femmes disposaient d’un droit d’héritage semblable à celui de leurs frères et qu’elles exerçaient ce faisant un pouvoir d’attraction économique sur leur belle-famille. Notons ici qu’un homme pouvait avoir plusieurs femmes, en particulier dans l’aristocratie. Dans ce cas, les femmes résidaient séparément, le plus souvent dans leur famille d’origine, et leur mari « vivait » avec elles en leur rendant visite pendant des périodes plus ou moins longues.

L’époque du Joseon marqua ensuite un tournant progressif avec un néoconfucianisme érigé en idéologie d’État. Les souverains et leur cour cherchèrent à imposer le mariage confucéen décrit dans les ouvrages canoniques de la Chine antique et revisité au XIIe siècle par de grands penseurs de la Chine des Song. Le mariage « indigène » mis en place au Goryeo s’avéra néanmoins être l’un des rites qui résista le plus longtemps au processus de confucianisation à l’œuvre pendant les cinq siècles du Joseon.

Le modèle confucéen exigeait un renversement des coutumes uxorilocales coréennes, de sorte que la mariée devait désormais s’installer dans la maison de l’époux et devenir membre de son clan. Ce nouvel idéal découlait d’une volonté de distinguer l’épouse principale, seule légitime, des épouses secondaires qui ne l’étaient pas, à la différence du mariage plural du Goryeo où toutes les femmes mariées au même homme possédaient le même statut. Il s’agissait en d’autres termes d’établir une descendance reconnue qui serait issue uniquement de la première épouse. Le mariage confucéen impliquait par ailleurs de repenser les diverses étapes de la cérémonie et de faire preuve d’austérité en dépouillant la célébration de son trop grand apparat.

L’élite dirigeante du Joseon usa de tout un arsenal juridique et idéologique en vue de faire adopter ce mariage confucéen, mais ses efforts furent largement couronnés d’échecs jusqu’au XVIe siècle. Elle abandonna donc l’espoir de faire entrer la cérémonie du mariage dans le strict cadre confucéen et concentra plutôt ses efforts sur certains aspects du rite nuptial. Le mariage prit ainsi des formes hybrides : il resta célébré dans la famille de l’épouse avec un certain faste, et c’est seulement à partir d’un ou trois jours que cette dernière arrivait dans sa belle-famille. En outre, si la présentation d’une oie sauvage par le marié à ses beaux-parents était un élément secondaire de la cérémonie confucéenne, elle était au contraire une pièce maîtresse de la cérémonie coréenne.

On peut donc dire, à la suite de certains chercheurs, que le mariage à l’époque du Joseon s’inscrivait bien dans une tradition autochtone. Le rituel coréen incorporait certes diverses caractéristiques de la cérémonie confucéenne pour en souligner les parties principales. Toutefois, il correspondait davantage à une indigénisation des éléments confucéens, avec de fortes variations spatiales et temporelles, qu’à une confucianisation pure et simple des coutumes locales.

Le mariage moderne peut sembler en rupture avec l’héritage du Joseon, mais il en maintient pourtant diverses facettes sous des dehors nouveaux. Photo : Tom&Debbie © CC BY-NC 2.0





La résilience du mariage « traditionnel »

Que reste-t-il aujourd’hui de ce mariage supposément traditionnel ? Bien plus qu’on ne l’imagine au-delà des apparences, même si la cérémonie contemporaine diffère à bien des égards de celle du Joseon.

Les mariages arrangés d’antan sont en voie de déclin, mais l’entremise perdure encore aujourd’hui avec les blind dates (ou rencontres arrangées, sogaeting) qui permettent à de nombreux jeunes adultes de trouver l’âme sœur. Il reste en outre fréquent de vérifier la compatibilité astrale des futurs époux afin de prévenir un mariage raté ou un malheureux divorce. Les échanges de cadeaux persistent également, mais sous des formes nouvelles : aux bijoux tels que les colliers et les bagues s’ajoutent volontiers des montres, voire des sacs de luxe. La tradition des trois générations sous un même toit ayant quasiment disparu, on attend aussi parfois chez les couples suffisamment aisés que la famille de l’époux finance l’achat d’un appartement et que celle de la mariée fournisse l’ensemble des meubles.

La cérémonie prend de son côté la forme d’un mariage à l’occidentale, du moins à première vue. Elle peut se dérouler dans un wedding hall – de véritables usines à mariage où s’enchaînent les célébrations –, dans un hôtel de luxe, voire dans une église et même, plus rarement, dans un temple bouddhiste, avec la presque inévitable Marche nuptiale en fond sonore. Le mariage dit moderne ne fait cependant pas abstraction complète des rites ancestraux. Après la cérémonie en robe et smoking, le couple se retire très souvent dans une salle annexe où, désormais vêtu du hanbok [1], il accomplit le rite du pyebaek en présence de la famille proche, tandis que les autres convives profitent du repas de noces.

Reste la question du daerye, ce rite central du mariage dit traditionnel. Loin d’avoir complètement disparu, il est encore pratiqué par une minorité de Coréens en lieu et place de la cérémonie « moderne ». Le daerye est même très prisé par les couples mixtes, autrement dit entre une / un Coréen et une / un étranger. Son déroulement n’est cependant plus aussi élaboré qu’à l’époque du Joseon. Les prosternations en hanbok sont généralement moins nombreuses, pour en estomper le caractère vieillot et trop ritualiste, et la cérémonie ne se tient plus dans la maison familiale de l’épouse – à moins de disposer, chose rare, d’un cadre idyllique. Les mariés préféreront en effet le charme d’une maison ancienne, qu’il s’agisse d’un site historique ou d’un bâtiment plus neuf mais construit dans un style authentique.

Nous pourrions dire en guise de conclusion que le mariage constitue depuis de nombreux siècles un rite de passage important et un temps fort dans la vie des Coréens. Les continuités et les évolutions de ce mariage nous rappellent néanmoins le problème plus général de la « tradition » qui est souvent inventée ou fantasmée par rapport à une « modernité » supposément incompatible. Les influences confucéennes (ou chinoises) et plus récemment occidentales n’empêchent donc pas de penser que les formes actuelles du mariage dans la Péninsule restent fondamentalement coréennes.

— 
Notes
[1] Si le hanbok est ici qualifié de « costume traditionnel » par souci de simplicité, il faut cependant garder à l’esprit que la culture vestimentaire des Coréens n’a cessé d’évoluer au fil des siècles. Les hanbok « traditionnels » d’aujourd’hui sont en d’autres termes le reflet des vêtements portés à la fin de la période du Joseon.

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