Les couleurs dans la Corée d’autrefois, un monde de significations

Jacques BATILLIOT
Traducteur

Les couleurs dans la Corée d’autrefois, un monde de significations

*Ce texte est un résumé de l’excellent mais très long article intitulé « Le sens des couleurs chez les Coréens » de Chông Si-hwa, paru en 1983 dans le numéro 58 de la Revue de Corée.

Les reconstitutions historiques dans les différents palais royaux de Séoul, les parades de figurants costumés dans des quartiers comme Insa-dong (et même dans le hall de l’aéroport international d’Inchon !), les spectacles folkloriques où les artistes nous éblouissent aussi bien par leur talent que par leurs tenues aux teintes chatoyantes, nous ont habitués à la vision d’une Corée ancienne aux couleurs rutilantes. Mais il semble que la réalité d’alors ait été plus complexe, les coloris éclatants étant à la fois le privilège et le signe distinctif des couches supérieures de la société. à l’occasion de l’inauguration de ses nouveaux locaux (20 rue La Boétie, 75008, Paris), le Centre Culturel Coréen programme du 20 novembre 2019 au 14 février 2020 une exposition d’art coréen intitulée « Tekkal, couleurs de Corée » et Culture Coréenne se penche sur la complexité d’un univers aux nuances colorées riches de sens.

La rutilante tenue d’apparat des danseuses de la cour royale de Joseon

En fonction de quelles conceptions les ancêtres des Coréens actuels percevaient-ils et utilisaient-ils les couleurs ?

Le sinocentrisme, fondement de la perception des couleurs

Les Coréens envisageaient le monde selon une conception sinocentriste d’après laquelle le centre du monde est la Chine, entourée de quatre races barbares. à la base de cette vision du monde se trouvent les deux principes qui créent l’univers (yin et yang, composantes opposées et complémentaires d’une dualité, utilisées dans l’analyse de tous les phénomènes de la vie et du cosmos) et les cinq éléments matériels fondamentaux (bois, feu, fer, eau, terre). Le sens des couleurs chez les Coréens a été marqué par ce système de pensée. Selon cette théorie, le yin, le yang et les cinq éléments produisent, par le biais d’une multitude de combinaisons, l’eau au nord, le feu au sud, le bois à l’est, le fer à l’ouest et la terre au centre. à l’est correspond l’élément bois – associé à la couleur bleue et au côté gauche – ; au sud l’élément feu – la couleur rouge et le haut – ; à l’ouest l’élément fer – le blanc et le côté droit – ; au nord l’élément eau – le noir et le bas –, le jaune étant attribué à la position centrale. Ceci est important pour comprendre la conception des Coréens quant aux couleurs. D’après cette perception des choses, le blanc, le rouge, le bleu, le noir et le jaune sont les cinq couleurs cardinales (c’est-à-dire correspondant à des points cardinaux). C’est aussi en fonction de ce système de pensée qu’ils « voyaient » les teintes des quatre saisons : le printemps correspond au bleu, l’été au rouge, l’automne au blanc et l’hiver au noir. Les couleurs étaient interprétées de façon codifiée et ne traduisaient en aucune manière dans leur utilisation une sensibilité ou des goûts personnels.

Couleurs cardinales (à gauche) et intermédiaires (à droite)

La topographie des couleurs

Les cinq couleurs cardinales appartiennent au registre yang. à ces cinq couleurs s’ajoutent cinq autres dites intermédiaires, qui elles sont du domaine yin : le vert (entre le bleu de l’est et le jaune du centre), le rouge clair (entre le rouge du sud et le blanc de l’ouest), le jaune foncé (entre le noir du nord et le jaune du centre), le bleu clair (entre le bleu de l’est et le blanc de l’ouest), le violet (entre le noir du nord et le rouge du sud). Ces dix couleurs constituaient le fondement, du monde chromatique – assez limité en fait – dans la Corée d’autrefois. Aujourd’hui encore subsistent des traces de cette tradition. Par exemple, l’arbitre d’un match de boxe présente ainsi les compétiteurs : « Dans le coin rouge, X ; dans le coin bleu, Y ! » Il existait aussi d’autres nuances exprimées par des idéogrammes chinois traduisant approximativement les couleurs par association d’idées avec des choses : ainsi le vert saule, le rouge terre…

Les Coréens déterminaient vaguement des tons intermédiaires en négligeant la dégradation infinie qui existe entre deux couleurs cardinales. Ils concevaient également l’espace selon la théorie du yin, du yang et des cinq éléments. Le monde était pour eux un espace plat dont la topographie était uniquement définie par cinq points cardinaux : est, ouest, nord, sud, centre. 
à gauche (l’est dans les représentations traditionnelles), se tenait le dragon bleu ; à droite (l’ouest), le tigre blanc ; au nord, le serpent-tortue noir ; au sud, le phénix rouge. Ces quatre animaux imaginaires étaient supposés protéger l’espace habité par les hommes. D’après la géomancie fondée sur cette théorie, pour qu’un individu ou une communauté soit prospère, tout dans l’espace occupé par les êtres humains doit être disposé en conformité avec ces données. Par exemple, les divers corps de troupe placés en vue d’une bataille portaient des fanions différents en fonction de leur position : bleus à l’est, blancs à l’ouest, rouges au sud, noirs au nord, jaunes au centre. Lors de l’intronisation du roi, on plaçait au centre de l’espace rituel un étendard portant un dragon jaune ; à l’ouest un drapeau représentant un tigre blanc et un phénix rouge, etc. à l’entrée, un grand drapeau sur lequel était représenté un dragon bleu sur fond rouge était suspendu sur une porte rouge.

La cour royale, un univers polychrome

Les grandes fêtes étaient l’occasion d’une explosion de couleurs

Les couleurs, signes distinctifs du rang dans la société

À toute époque et dans tous les pays, les couleurs éclatantes ont servi à symboliser la splendeur, la majesté, l’autorité, en bref, tous les attributs – les plus belles plumes si l’on peut dire – de la minorité dirigeante ! Le cas de la Corée n’est donc pas une exception. La prédilection du peuple coréen pour le blanc était au fond une conséquence de la hiérarchisation des catégories sociales, la loi interdisant au peuple de porter des habits de couleur. Il y avait pourtant une exception : le jour de leur mariage, les jeunes époux étaient autorisés à porter des tenues chatoyantes. à part ce cas très restrictif, les « gens du commun » étaient obligés de s’habiller en blanc, de s’habiller sans couleurs. Les vêtements teints étaient donc l’apanage, la marque distinctive des personnes haut placées dans la hiérarchie sociale (paradoxalement, les kisaeng, c’est-à-dire les courtisanes, étaient autorisées sous la dynastie des Yi à s’exhiber en jupe rouge, signe révélateur de leur état – mais rouge clair, car comme la partie inférieure du corps humain correspondait au yin, on devait utiliser pour une jupe une couleur yin. Un règlement imposait : « La veste en couleurs cardinales et la jupe en couleurs intermédiaires »). C’est ainsi que les grades des moines bouddhistes se traduisaient par la couleur de leur robe : pourpre – couleur réservée de façon générale aux personnes du plus haut rang ; pour les personnes d’un degré inférieur, le bleu, le jaune et le blanc étaient autorisés – pour les moines de premier grade, alors que le vêtement était blanc pour le quatrième grade… Les uniformes des fonctionnaires et des militaires arboraient également des coloris différents suivant leur grade. Cas particulier, le roi de Corée ne pouvait pas porter des vêtements jaunes, cette couleur étant réservée à l’empereur de Chine, centre du monde.

Le peuple en blanc ne voyait pas la vie en rose, ce qui ne lui coupait pas l’appétit

Le port d’habits blancs par les gens du peuple n’était donc pas le résultat d’un choix, il était imposé par la loi et correspondait à une absence de couleurs. Ainsi les artisans, les commerçants, les lettrés et les fonctionnaires de grade inférieur, les paysans, qui formaient le groupe social le plus important à l’époque, étaient astreints à s’habiller avec ce seul type de vêtement.

L’austérité des intérieurs coréens n’excluait pas l’harmonie des couleurs

Un habitat aux teintes austères

Quant à l’habitat ordinaire, c’est-à-dire en dehors des palais et des temples, il était dominé par la grisaille. Les bâtiments n’étaient jamais ornés de motifs de couleur. On laissait les matériaux dans leur état naturel, sans chercher à les embellir. Les murs des maisons, tout comme les portes et les fenêtres, étaient tendus de papier traditionnel, le hanji, fabriqué à la main à partir de l’écorce de mûrier et de couleur blanc cassé. Le sol était recouvert de papier huilé d’un ton gris-brun. Les meubles étaient brun foncé. L’intérieur des habitations était, sinon monochrome, du moins sans couleurs. à l’extérieur, les toits étaient couverts de tuiles grises ou bleu-cendre. Le village entier baignait dans un ton grisâtre, en harmonie avec les couleurs de la nature comme le vert des pins et des bambous qui constituaient les seules touches colorées dans le paysage. Quand le mouvement Saemaül (Nouveau village), lancé par le président Park Chung-hee en 1970 dans le but de moderniser une société encore largement rurale, imposa dans les campagnes des maisons de type occidental aux toits d’un bleu ou d’un rouge vif en place des traditionnels toits de chaume, la plupart des intellectuels coréens déplorèrent une mesure qui produiraient un déséquilibre dans le paysage des campagnes. On peut en conclure que les Coréens se plaisaient à la neutralité des tons, la présence de couleurs étant liée à des événements exceptionnels.

L’art du dancheong, qui consistait à orner de vives couleurs temples et palais, se fondait sur une esthétique à la fois raffinée et visant à en éloigner les mauvais esprits

Des couleurs qui combattaient les mauvais esprits

Dans les rites célébrés pour exorciser les mauvais esprits qui apportent malheurs et maladies, on utilisait le plus souvent le rouge – couleur yang associée au sud, lieu où tout être vivant est fécondé – et le bleu – également yang et associé à l’est où se lève le soleil, source de toute vie –, tandis que pour des funérailles, on employait le blanc et le noir. à l’époque Joseon, quand le roi était gravement malade, on installait un paravent en soie rouge sur lequel était peinte une hache dans un pavillon où étaient conservés les pinceaux et les papiers du roi ainsi que les clefs du palais, dans le but de chasser les esprits maléfiques. Avec le même objectif, lors du rite célébré à la fin de l’année, on mettait en scène quarante-huit jeunes gens masqués et vingt artisans, tous revêtus de tenues rouges. à la naissance d’un fils, on suspendait des piments rouges entre les deux piliers du portail pour empêcher ces démons d’entrer. Ainsi, le rouge et accessoirement le bleu étaient réputés pouvoir vaincre le mal.

Les couleurs et leur sens

En dehors des prescriptions officielles en matière d’habillement, ce qui guidait le peuple dans son utilisation des couleurs, ce n’étaient pas les goûts personnels, mais leur signification cachée. Ils privilégiaient celles qui étaient réputées susceptibles d’apporter le bonheur selon les critères du yin, du yang et des cinq éléments, en fonction du symbolisme attribué conventionnellement à telle ou telle couleur. Ce sont ces significations qui encadraient l’existence et le comportement.

S’ajoutant aux interdictions, d’autres considérations, d’ordre culturel celles-ci peuvent expliquer la domination du blanc dans la société coréenne d’autrefois : ces teintes neutres traduisent aussi la censure de toute sensualité, par opposition à la couleur qui, elle, en est porteuse. La source essentielle de cette conception semble être la philosophie chinoise qui régissait l’esprit des anciens Coréens. La pensée confucéenne les incitait, afin de progresser sur la voie de la perfection, à cultiver une sorte de recherche de la maîtrise de soi bannissant la tyrannie des sens, les sentiments et tout ce qui paraissait futile. Le blanc et accessoirement le bleu étaient étroitement associés à cette quête. Si la porcelaine dite « bleue » (en réalité émeraude cendrée) est ainsi qualifiée, c’est pour souligner la beauté et l’élégance de l’objet. L’expression « vivre comme une grue », oiseau blanc à l’allure aristocratique, traduit bien cette aspiration à l’élévation de l’esprit et à la pureté du cœur. D’autres sentences expriment la même idée : « seul et bleu éternellement » désigne un homme au caractère accompli ; un « nuage blanc », un « héron blanc », c’est une personne distinguée ; « un fonctionnaire blanc et limpide » est un administrateur désintéressé. « Je vivrai dans la montagne bleue » traduit l’aspiration à vivre comme un sage à l’écart de la vile réalité du monde. La même idée se retrouve dans le poème suivant : « On mange des herbes sauvages, on boit de l’eau, puis on se couche, la tête sous les bras. Une telle vie suffit à un homme et, là-haut, le ciel est bleu. Comment ne dirait-on pas que c’est la vie d’un immortel », la couleur bleue renvoyant ici à un idéal à atteindre.

À sa naissance, on habillait l’enfant de blanc ; devenu adulte, il portait des vêtements blancs ; mort, il retournait à la terre vêtu de blanc. Ainsi, s’ils n’appartenaient pas à un rang social supérieur autorisant le port d’habits multicolores, les Coréens d’autrefois naissaient-ils, vivaient-ils et mouraient-ils dans un environnement sans couleurs.



Cet article est extrait du numéro 99 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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