L’année 1919, les mouvements d’indépendance coréens et la France
Par Pierre-Emmanuel ROUX
Maître de conférences à l’université Paris Diderot

Mouvement du 1er mars à Séoul, peu après la lecture de la déclaration d’indépendance. © The Independence Hall of Korea
Cet article fait suite à la passionnante exposition « Mémoire de 1919 : histoire de la résistance coréenne » qui s’est déroulée au Centre culturel coréen, du 24 juillet au 31 octobre 2019. Cette exposition richement documentée visait à commémorer un double centième anniversaire : d’une part, celui du mouvement du 1er mars 1919, de l’autre celui de la fondation du gouvernement provisoire de la République de Corée, le mois suivant. Véritables symboles de la résistance face au colonisateur japonais, ces deux événements figurent parmi les sujets historiques du XXe siècle que le patriotisme sud-coréen a le plus encensés. La date du 1er mars ne constitue-t-elle pas aujourd’hui l’une des cinq fêtes nationales en Corée du Sud ? Quant au gouvernement provisoire, n’est-il pas la prémisse de l’État fondé à Séoul en 1948 ?
Il reste cependant de nombreuses zones d’ombre, et l’exposition du Centre culturel a eu le mérite d’éclairer un aspect encore méconnu de cette résistance coréenne, à savoir ses liens étroits avec la France [1]. C’est donc sur ces différents points que notre article se propose de revenir en insistant sur le contexte global de l’année 1919.
Colonisation japonaise et résistance(s)
En 1905, le Japon fit de la Corée son protectorat avant de l’annexer cinq ans plus tard. La colonisation n’allait s’achever qu’en 1945 avec la défaite nippone dans la guerre du Pacifique. Le caractère déliquescent de la Corée fut volontiers mis en avant par les Japonais pour légitimer l’entreprise coloniale. Il est vrai que le royaume du Joseon (1392-1897) montra des signes d’essoufflement dès la fin du XVIIIe siècle, mais un programme de réformes lancé dans les années 1860 permit de reconsolider la dynastie pendant quelques ultimes décennies. C’est par ailleurs tardivement, à partir de 1876, que la Corée ouvrit ses portes aux puissances étrangères sur des bases diplomatiques modernes. Divers projets de modernisation et une refonte de la société, en partie sous influence japonaise, furent ensuite menés de front, mais leurs résultats inégaux ne suffirent pas à maintenir l’indépendance du pays. Le Joseon eut beau devenir un « empire du grand Han » en 1897, il n’avait plus d’alliés solides pour défendre sa neutralité. Deux conflits menés sur son sol scellèrent donc son destin au tournant du XXe siècle : les guerres sino-japonaise (1894-1895) et russo-japonaise (1904-1905).
L’empire japonais était modeste mais en pleine expansion lorsqu’il absorba la Corée. Outre la péninsule, il englobait à son apogée, autour de 1940, l’île de Taiwan, l’empire fantoche du Mandchoukouo, et même une partie de la Chine et de l’Asie du Sud-Est. Au sein de ce vaste ensemble, la Corée constituait la « perle de l’empire », pour reprendre une expression d’Alain Delissen [2]. Il est vrai que la péninsule fit son entrée dans la modernité au contact du Japon, tant et si bien que l’héritage de la colonisation est toujours prégnant aujourd’hui dans de nombreux domaines. Mais aussi cruciale fut-elle, la modernité made in Japan ne doit pas masquer la dureté de l’entreprise coloniale, en particulier lors de la mise au pas armée des quinze premières années (1905-1919) et la participation à l’effort de guerre contre la Chine puis les Alliés, entre 1932 et 1945.
Il n’est pas étonnant que de multiples formes de résistance aient émergé au lendemain de l’annexion. Si certains membres de l’élite préférèrent le suicide au déshonneur, d’autres réagirent par la création de mouvements, de journaux ou encore d’écoles. Les groupes religieux associèrent aussi leur prédication à un projet nationaliste. Ce fut encore une guérilla de résistance avec des dizaines de milliers de « soldats de la justice » (uibyeong), comme à l’époque des invasions de Hideyoshi au XVIe siècle. La répression menée à grand renfort d’arrestations, d’emprisonnements et d’exécutions prit alors une telle envergure que les indépendantistes furent rapidement contraints à la clandestinité. Le calme n’était pourtant pas acquis, comme allait le montrer la suite des événements.
Le mouvement du 1er mars 1919
Le « mouvement du 1er mars 1919 » (samil undong) fut le premier soulèvement à caractère national contre le pouvoir colonial. Il trouva ses origines dans le climat géopolitique international de la fin de la première guerre mondiale. Les quatorze points du président Wilson, à commencer par le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, suscitaient alors un immense espoir dans tous les pays colonisés du monde [3]. Versant péninsulaire, l’étincelle partit de Tokyo où, le 8 février 1919, de jeunes intellectuels coréens rassemblés dans le bâtiment de la YMCA (Young Men’s Christian Association) rédigèrent une première déclaration d’indépendance qu’ils adressèrent aux autorités.
Cet acte désespéré rencontra un écho chez trente-trois autres intellectuels, pour la plupart proches des groupes religieux, qui décidèrent de rédiger une nouvelle déclaration à Séoul et d’entreprendre des manifestations massives dans tout le pays. Ils choisirent à dessein la date du 1er mars, car les funérailles de l’empereur Gojong devaient se dérouler deux jours plus tard. L’ancien souverain était mort de manière subite et les rumeurs d’un empoisonnement par les Japonais commençaient à exciter les esprits. Les signataires du texte se réunirent dans un restaurant du centre de Séoul le 1er mars et récitèrent à haute voix la déclaration commençant ainsi :
« Nous, les représentants du peuple coréen, par la présente, déclarons à toutes les nations du monde, l’indépendance de la Corée et la liberté du peuple coréen, et nous annonçons à nos enfants et petits-enfants les grands principes d’égalité et le droit éternel du peuple à se préserver lui-même. »
« Nous, les représentants du peuple coréen, par la présente, déclarons à toutes les nations du monde, l’indépendance de la Corée et la liberté du peuple coréen, et nous annonçons à nos enfants et petits-enfants les grands principes d’égalité et le droit éternel du peuple à se préserver lui-même. »

Réformiste modéré, Gojong fut roi puis empereur de Corée entre 1864 et 1907, avant d’être déposé par le pouvoir japonais. Son décès dans des circonstances douteuses précipita les manifestations du 1er mars 1919. (Droits réservés)
Ce mouvement pacifique rassembla bientôt plus d’un million de manifestants clamant aux quatre coins du pays : « Vive l’indépendance ! » (Dongnip manse). Pris par surprise, le pouvoir colonial répondit tout d’abord de manière brutale, avec plusieurs milliers d’exécutions et un nombre encore plus important d’arrestations. L’histoire ne s’arrête cependant pas à ces chiffres qu’on ne connaîtra jamais avec exactitude.
L’héritage du 1er mars
Les manifestations du 1er mars ne rencontrèrent pas un succès politique immédiat. Le discours nord-coréen actuel les décrit même comme un mouvement nationaliste bourgeois incapable d’entraîner une révolution socialiste et anti-impérialiste ! Il n’en reste pas moins que le 1er mars fut crucial pour la suite des événements. Le Japon fut contraint de revoir sa politique à l’égard de la péninsule et d’ouvrir une période de détente permettant l’émergence de nouvelles associations, sans oublier la création de grands quotidiens encore en activité aujourd’hui (Donga ilbo et Joseon ilbo).
Par ailleurs, les manifestations du 1er mars donnèrent un nouveau souffle aux mouvements de résistance non plus seulement dans la péninsule, mais aussi en dehors des frontières, notamment en Chine, en URSS, aux États-Unis et en France. Elles bénéficièrent aussi d’une large couverture médiatique à l’étranger et devinrent une source d’inspiration pour les opposants au colonialisme dans d’autres régions d’Asie. Leur influence directe ou indirecte est palpable dans plusieurs mouvements comme celui du 4 mai 1919 à Pékin [4], celui de Gandhi en Inde ou encore le mouvement d’indépendance philippin.
L’élan de protestation resta néanmoins insuffisant pour unifier la résistance coréenne. L’implication des hérauts de 1919 évolua d’un extrême à un autre pendant la période de colonisation. Citons Yi Gwangsu (1892-1950) et Choe Namseon (1890-1957), ces deux grandes figures littéraires qui signèrent respectivement les déclarations du 8 février et du 1er mars avant de finir dans le collaborationnisme. Plus généralement, les cellules d’opposants manquaient de coordination et pouvaient même être antinomiques. Il suffit de mentionner Kim Seongju, une figure de la résistance en Sibérie qui adopta plus tard le nom de Kim Il-sung (littéralement « vainqueur du Japon ») avant de fonder la République populaire démocratique de Corée en 1948. Inutile de dire que ce personnage ne fut pas de mèche avec ceux qui allaient par la suite établir l’État sud-coréen. Notons encore que l’harmonie était loin de toujours dominer au cœur même des groupes d’indépendantistes, comme par exemple au sein du gouvernement provisoire de la République de Corée sur lequel nous allons maintenant nous arrêter.

La déclaration d’indépendance du 1er mars 1919 fut rapidement traduite en plusieurs langues occidentales en vue de mieux faire connaître au monde la situation de la péninsule. La version française fut établie par le Bureau d’information coréen qui s’installa à Paris dès avril 1919. © The Independence Hall of Korea
Un gouvernement provisoire en Chine
La déclaration d’indépendance du 1er mars rendait impératif de proclamer sans tarder la naissance d’un État souverain. C’est ainsi qu’un gouvernement provisoire fut établi à Shanghai dès le mois suivant. Le 11 avril, une assemblée constituante provisoire promulgua la Constitution d’une « République de Corée » (Daehan Minguk), jetant ainsi les bases du futur État sud-coréen. Syngman Rhee en devint le premier président quelques mois plus tard. Ce résistant de la première heure vécut l’essentiel de la période coloniale aux États-Unis où il se rapprocha de la Maison Blanche en vue d’obtenir son soutien, avant de devenir lui-même président de Corée du Sud entre 1948 et 1960.
Le gouvernement provisoire fut hébergé dans la concession française de Shanghai pendant les treize premières années de son existence. Cette ville cosmopolite était devenue très tôt le principal lieu d’action des indépendantistes coréens à l’étranger, et le consulat de France – pays symbole des droits de l’Homme – avait commencé à accueillir ces derniers dès 1906. N’ayant pas l’autorité pour reconnaître officiellement le gouvernement provisoire, le consul français y offrait un soutien « informel » de son pays, tolérant toutes les activités des résistants et les protégeant des menaces d’arrestation à leur encontre.
Un attentat à la bombe commis en 1932 contre deux personnalités japonaises, dans un parc de Shanghai, fut cependant de trop pour le pouvoir nippon. Le gouvernement provisoire fut contraint à plusieurs déménagements successifs avant de s’établir en 1940 à Chongqing, où les relations privilégiées avec la France trouvèrent à se retisser. Cette ville était devenue la capitale provisoire du Guomindang – le gouvernement nationaliste de Chiang Kaï-shek – pendant la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945), et l’ambassade de France s’y était également repliée. Les Coréens y obtinrent divers renseignements sur la résistance française face aux Allemands et les méthodes employées par le gouvernement de la France libre en vue d’obtenir une reconnaissance internationale. Le gouvernement provisoire retourna finalement dans la péninsule en 1945, et la France rouvrit une ambassade à Séoul dès 1949.

La délégation coréenne à Paris en 1919 avec quelques amis français. Au premier rang, de gauche à droite : Kim Gyusik (à la tête de la délégation), l’écrivain Émile Blavet (3e) et Yeo Unhong (4e). En arrière-plan : Hwang Gihwan (1er à gauche), Yi Gwanyong et Jo Soang (respectivement 2e et 3e à partir de la droite). L’identité des autres personnes reste incertaine. © The Independence Hall of Korea

Le Bureau d’information coréen à Paris publia une revue mensuelle intitulée
La Corée libre entre avril 1920 et mai
1921 pour mieux sensibiliser le public français à sa cause.
©The Independence Hall of Korea
La résistance coréenne à Paris
Le gouvernement provisoire installa plusieurs cellules de résistance dans le monde occidental, dont une en France à partir de 1919. La conférence de la paix à Paris qui devait déboucher cette même année sur le traité de Versailles incita en effet les représentants de plusieurs dizaines de pays colonisés à gagner la capitale française pour y faire entendre leur voix. Tous croyaient que le traité, basé partiellement sur les idéaux wilsoniens, leur offrirait indépendance ou autonomie, mais il fallut bientôt déchanter car seuls quelques peuples d’Europe en bénéficièrent.
La délégation coréenne ne fut cependant pas découragée par cet échec, tout comme par ses déménagements successifs dans Paris et la surveillance dont elle fit l’objet par les services de police. Composée au départ de quatre membres envoyés de Shanghai, cette délégation dirigée par Kim Gyusik (1881-1950) mit sur pied un Bureau d’information qui publia deux périodiques sur les activités des indépendantistes, à savoir une Circulaire (23 numéros publiés en 1919), puis une revue mensuelle La Corée libre (13 numéros en 1920-1921). Elle développa également un important réseau composé de représentants d’autres pays colonisés, dont un certain Ho Chi Minh et son Association des patriotes annamites.

La liste de 43 ouvriers coréens envoyés à Suippes en 1919 a été récemment retrouvée dans les Archives départementales de la Marne.
La délégation obtint par ailleurs le soutien d’une association des « Amis de la Corée » fondée en juin 1921 par un ensemble de personnalités françaises influentes – essentiellement des hommes politiques, enseignants et journalistes membres de la Ligue des Droits de l’Homme – et même quelques Chinois espérant affaiblir la position du Japon. La délégation facilita encore la venue en France de dizaines d’ouvriers coréens coincés en Sibérie. Installés à Suippes (près de Châlons-sur-Marne), ils créèrent en novembre 1919 la première « Association des Coréens de France » qui accueillit bientôt des étudiants de plus en plus nombreux à rejoindre l’Hexagone.

Figure longtemps oubliée, le journaliste Seo Yeonghae (ou Seu Ring-Hai, 1902-1949 ?) fut sans doute le plus actif des indépendantistes coréens en France entre la fin des années 1920 et le milieu des années 1940. © Busan Museum
Ces derniers prirent d’ailleurs le relais de la délégation qui se dispersa en 1921. La figure de Seo Yeonghae (1902-1949 ?) en est un bon exemple. Arrivé en France à 18 ans, il obtint le baccalauréat avant de devenir un infatigable journaliste au service de son pays. Comme de nombreux compatriotes expatriés, il possédait un passeport chinois, et c’est ce qui explique pourquoi ses écrits sont signés sous un nom coréen sinisé, Seu Ringhai. Il fonda en 1929 l’Agence Korea, sise au 7 rue Malebranche (Paris 5e), qui devint un véritable relais du gouvernement provisoire et une maison d’édition pour ses ouvrages écrits dans un français impeccable. Son premier livre, Autour d’une vie coréenne, raconte l’existence d’un Monsieur « Bac Sontcho » exécuté par les Japonais, et s’achève sur une traduction française de la déclaration d’indépendance du 1er mars. L’engagement de Seo lui valut d’être nommé représentant puis, en 1945, ambassadeur du gouvernement provisoire de Corée en France.
Conclusion
Ce bref et partiel tableau des mouvements d’indépendance coréens a permis de souligner que la période coloniale avait donné naissance à bien des formes de résistance. L’unité fut un idéal jamais atteint. Il n’exista pas non plus un simple schéma binaire avec une Corée résistante face à un Japon répresseur, même si cette représentation faisant vibrer la corde patriotique a longtemps servi à légitimer la fondation des deux États coréens en 1948 et donc, d’une certaine manière, à asseoir la division de la péninsule.
Au-delà de l’appréciation qu’on peut en faire, les mouvements d’indépendance permettent surtout de mieux appréhender tout un pan de l’histoire de la péninsule et même des relations franco-coréennes. Ce faisant, ils nous rappellent que la complexité de la période coloniale réserve encore bien des surprises à l’historien. Cent ans après 1919, on peut donc paraphraser le célèbre cri de ralliement du 1er mars : Vive l’indépendance… et vive l’étude des mouvements de résistance !

Vernissage de l’exposition « Mémoire de 1919 : histoire de la résistance coréenne » (du 24 juillet au 31 octobre 2019) célébrant le centenaire du mouvement du 1er mars, l’établissement du Gouvernement provisoire coréen de Shanghai, la constitution d’une délégation coréenne à Paris et, plus largement, une année 1919 qui fut cruciale dans l’histoire coréenne.
Cette exposition fut la dernière programmée à Paris dans l’ancien Centre Culturel Coréen de l’avenue d’Iéna.
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Notes
[1] Une toute récente Association franco-coréenne d’étude de l’histoire des mouvements d’indépendance (LĪBERTĀS) s’intéresse notamment à cette question. Notre article tire profit des premiers résultats de ses travaux.
[2] Alain Delissen, « La Corée, perle de l’empire », L’Histoire, 333 (2008), p. 70-73.
[3] En 1918, le président américain Woodrow Wilson avait proposé une nouvelle politique internationale à partir de « quatorze points ». Il s’agissait de reconstruire l’Europe et d’établir une paix mondiale fondée sur le libre-échange, la démocratie, l’auto-détermination des peuples et l’établissement d’une Société des nations (précurseur de l’ONU).
[4] Mouvement s’opposant au traité de Versailles qui voulait attribuer au Japon les possessions allemandes en Chine.
Cet article est extrait du numéro 99 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


