La Corée et la France au révélateur du coronavirus

Par Philippe LI
Avocat au Barreau de Paris

La Corée et la France au révélateur du coronavirus

Philippe Li (이준), petit-fils de Yi In (이인), grand avocat et résistant contre l’occupation japonaise - qui fut ministre de la Justice du gouvernement de la première République de Corée - et fils du célèbre professeur Li Ogg (이옥), spécialiste en histoire antique de la Corée et fondateur de la section d’études coréennes à l’Université Paris VII, est avocat au Barreau de Paris et associé au sein du cabinet Kim & Chang à Seoul où il dirige le département Europe et France / Pays francophones. Il a pratiqué durant sa carrière dans différents cabinets à Paris et à Séoul. Depuis le début des années 1990, il intervient principalement dans le cadre d’acquisitions, alliances stratégiques, contrats et contentieux commerciaux, restructurations… Il a été précédemment Président de la Chambre de Commerce Franco-Coréenne (FKCCI). Il est l’auteur de différents ouvrages, dont “Maintenant c’est l’Europe” (Kyobo Publishing), “Guide des Affaires en Corée du Sud” (Centre Français du Commerce Extérieur), “Agir en mode Delivery” (Eyrolles), et co-auteur de “Changement de crise : les organisations à l’épreuve du Covid-19” (ouvrage collectif ; MA éditions). Philippe Li est également chevalier de l’Ordre National du Mérite et citoyen d’honneur de la ville de Séoul.

Au début de l’année 2020, la Corée fut la première à être touchée par le coronavirus venant de Wuhan. Tout laissait alors penser qu’elle serait le pays le plus durement touché par l’épidémie après la Chine. L’Europe observait avec effarement mais de très loin la propagation exponentielle du virus qui semblait inexorable. Puis, alors que la Corée était en train d’aplanir la courbe, les aiguilles de l’horloge du virus semblèrent se dérégler, tournoyant en sens inverse vers l’Europe, qui commença à être submergée.

Fortement déboussolée, l’Europe et la France se tournèrent vers l’Asie, et en particulier vers la Corée, à la recherche d’explications et de bonnes pratiques. Chroniqueurs, scientifiques, hommes politiques citèrent la gestion de la crise du coronavirus par la Corée en exemple. On n’avait peut-être jamais vu une telle couverture médiatique pour ce pays, même lors des Jeux Olympiques ou de la Coupe du Monde de football. Mais pour les Coréens et ceux qui fréquentent la Corée, la manière dont la crise fut gérée n’eut rien de surprenant.

Je pense que l’efficacité du dispositif déployé n’a pas été le seul résultat du plan d’action contre le Covid, mais l’expression de la méthode coréenne fondée sur la recherche constante de l’efficacité. La reconstruction économique fulgurante de la Corée après des années de ténèbres (occupation japonaise et Guerre de Corée) a conditionné la population à se concentrer, souvent à outrance, sur des objectifs d’efficacité et de résultat. On a parfois tendance à appréhender la notion de compétitivité en considération de critères économétriques reposant sur le coût du travail et les parts de marché mais il me semble que pour les Coréens, le concept est bien plus large. Chacun doit se montrer compétitif dans la vie de tous les jours ; pas seulement les entreprises. C’est une question de survie.

Le port du masque : un moyen d’auto-défense pour les Coréens. © fotografkr

Pour illustrer cette considération, je voudrais évoquer un des pans fondamentaux du plan anti-corona mis en place par la Corée qui s’est avéré extrêmement utile dans la détection et la remontée de la chaîne des patients, à savoir le traçage.

Ce système fit face à de nombreuses critiques en France, certains le qualifiant même de liberticide. Il est vrai que les référents ultimes en matière de libertés individuelles y sont la Révolution Française et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Il s’agit de principes séculaires qui ont conduit à une forme de sanctuarisation de la matière, rendant toute atteinte à ces libertés extrêmement délicate.

En Corée, le socle référentiel est très différent. Les souvenirs de la lutte pour la démocratie contre la dictature militaire entre 1961 et 1987 sont encore très vivaces dans l’esprit de la population qui sait parfaitement le prix qu’il a fallu payer pour en sortir. Les trois alternances politiques et les deux procédures de destitution contre des Présidents en exercice qu’on a pu observer depuis, témoignent également de la vitalité de la démocratie coréenne.

Les textes coréens sur le traçage offrent quantités de garde-fous aux administrés (anonymat, limitation de la durée de conservation des données par les administrations, sanctions pénales pour ceux qui s’approprieraient et exploiteraient les données de manière illicite…).

En adoptant ces textes après la crise d’un autre virus, le MERS en 2015, la Corée a souhaité se doter d’une capacité juridique opérationnelle, disposer de moyens d’intervention rapides et ne pas avoir à subir le fléau en restant passif. Un commentaire, qui se fit également entendre en France, fut que si les Coréens avaient accepté l’application de ces textes, c’était parce qu’ils étaient disciplinés. Force est de reconnaître que, vu d’Occident, la représentation de la discipline asiatique est souvent associée à des poncifs. On a tendance à l’assimiler à de la docilité et cela a d’ailleurs certainement conforté nombre de commentateurs dans l’idée suivant laquelle les Coréens avaient pu abdiquer certaines de leurs libertés. Or, pour moi, la posture coréenne a montré tout le contraire. Les Coréens ont souhaité prendre les choses à bras le corps, empoigner le virus et utiliser le traçage comme un moyen d’auto-défense. Ce ne sont pas les individus qu’on a voulu traquer, mais le virus. La compétitivité, c’est aussi la combativité, réagir et faire face à l’adversité.

Cette lecture de la situation a conduit à l’adoption d’une approche résolument offensive et permis d’avoir plus de prise sur les choses. Par contraste, les réserves qu’on a pu observer en France sur le traçage, mais également l’approche minimisant les risques au début de la crise, ont révélé une posture d’abord distanciée puis défensive, qui n’a pas favorisé l’action.

Deux autres caractéristiques de la compétitivité, qu’on observe également de manière récurrente en Corée, sont la réactivité et la vitesse d’exécution.

Quand on vit et travaille en Corée, on est habitué à devoir être réactif et agir rapidement. Le processus de fabrication d’un produit, depuis son élaboration jusqu’à sa mise sur le marché prend trois fois moins de temps que dans la plupart des pays occidentaux. Cela vaut aussi bien pour des produits cosmétiques que des automobiles. Lorsqu’il a fallu développer des kits de tests en un temps record, la rapidité d’exécution n’a rien eu d’exceptionnel, car le processus a fonctionné de manière identique.

Enfin, la compétitivité, c’est la capacité à sortir du cadre. Toutes les sociétés implantées ou en relation d’affaires avec la Corée, qu’elles soient coréennes ou étrangères y ont eu maille à partir avec une forte bureaucratie, des réglementations contraignantes et des administrations rigides. Or, face au coronavirus, on n’a jamais eu le sentiment d’assister à de tels blocages, ou que l’Administration pouvait être un frein au cours des choses. Un bon exemple peut être tiré de la manière dont le gouvernement a géré la fourniture des masques.

Au pic de la crise, le gouvernement coréen avait annoncé qu’il serait en mesure de fournir des masques pour tout le monde, ce qu’il avait été incapable de faire pendant plusieurs jours, déclenchant mécontentement et colère chez beaucoup de Coréens (il faut se rappeler que près d’un million de personnes avaient signé une pétition quelques semaines avant ces faits pour réclamer la destitution du Président Moon, considérant que sa gestion de la crise était désastreuse). Passé cette période de flottement, le gouvernement a alors eu l’idée astucieuse d’approvisionner les pharmacies à raison de deux masques par semaine et par personne, à des jours réservés tenant compte du dernier chiffre de la date de naissance. Le système est aujourd’hui tellement bien rodé qu’il parait évident, mais il faut reconnaître qu’il fallait y penser. Inventivité et capacité de déploiement ont caractérisé l’action étatique coréenne en l’espèce, mais on a également pu y retrouver ces fondamentaux indispensables de la compétitivité que sont la réactivité et la vitesse d’exécution.

Dans le même ordre d’idée, je me rappelle d’une visite que je fis il y a quelques années au service d’un “동사무소“” (l’équivalent des services d’une mairie). Je m’y étais rendu pour accomplir des formalités et eus affaire à deux responsables pleines de bonne volonté mais manifestement incapables de traiter et de solutionner ma requête, laquelle, il faut bien le dire, ne rentrait pas dans l’ordre des choses courantes. Au bout d’un certain temps, je vis une autre personne prendre la place d’une des agentes qui me faisaient face et commencer à pianoter sur l’ordinateur. Je demandai alors qui était cette personne. Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand on me répondit qu’il s’agissait de l’agente habituellement en poste, qui était ce jour-là en congé mais à qui ses deux collègues avaient demandé de revenir pour traiter ma demande !

À aucun moment pendant le temps que je dus passer dans le bureau, on ne me fit comprendre qu’il faudrait repasser et je ne vis aucune des agentes passer par une procédure interne complexe pour rappeler la titulaire du poste. Pour les agentes en difficulté, il fallait avant tout agir et solutionner le problème d’un administré.

Je voudrais maintenant en venir au sujet du sens de l’organisation, de la vision collective qu’on trouve en Corée. Je relèverai tout d’abord qu’avant même que les pouvoirs publics coréens ne déclenchent le branle-bas de combat, les Coréens avaient bien compris l’importance des risques générés par le coronavirus et en quelque sorte devancé l’appel en se plaçant sous un mode d’auto-mobilisation. Cela s’était traduit par des actions spontanées : port du masque généralisé, restrictions aux réunions, sorties… Comme à chaque fois que la nation est confrontée à un fort enjeu, la Team Corée s’était mise en place, et c’est aussi comme cela que le quadrillage du dispositif anti-virus a pu être assuré.

Par ailleurs, je trouve qu’on n’insiste pas assez sur l’importance du facteur psychologique et de la motivation nécessaire dans la résolution des crises. à l’instar du Président Macron, le Président Moon Jae In a fait référence à la guerre contre le coronavirus. Mais le discours qui a pu être généralement entendu dans les slogans gouvernementaux ou d’entreprises n’a pas reposé sur le vocabulaire guerrier, mais sportif. “이기자 코로나” (remportons la victoire contre le corona). J’ai trouvé que cette communication était infiniment plus dynamique et mobilisatrice que la dialectique guerrière et qu’elle avait certainement contribué à l’élan national contre le Covid. Quand on en appelait au civisme et au sens de la responsabilité en France, le discours coréen visait plutôt le match contre le coronavirus et les encouragements pour remporter la victoire.

La lutte contre le Covid-19 : un effort collectif englobant l’ensemble de la population. Photo : Philippe LI

A l’occasion de la fête de Bouddha, une reproduction de la pagode du temple Hwangyongsa de Gyeongju portant l’inscription “힘내자 ! 대한민국 !” (Allez la Corée !), a été érigée à Séoul. Photo : Philippe LI

On entend régulièrement des personnes revenant de Corée dire qu’elles ont été frappées par l’énergie se dégageant de ce pays. Alors d’où vient cette énergie ? Serait-il possible de la transvaser dans d’autres contextes, notamment en France, où beaucoup déplorent les blocages et la force des carcans ?

Dans le langage courant coréen, l’énergie (“기운”) se communique, se transmet et se partage littéralement. Pour moi, c’est essentiellement la force de l’empathie se nouant entre les Coréens qui génère cette sensation de vitalité, d’énergie collective. Mieux comprendre, mieux ressentir la sensibilité de son vis-à-vis permet de lui apporter une réponse plus appropriée, plus précise et résulte en une meilleure coordination entre les personnes. Cette coordination confère une certaine fluidité dans les relations sociales et plus de souplesse. Evidemment, tout ne fonctionne pas toujours dans la meilleure harmonie. En Corée, les conflits ne sont pas rares et ils sont peut-être même plus exacerbés qu’ailleurs. Néanmoins, l’énergie collective, ainsi qu’une bonne coordination entre les personnes favorisent la confiance et le volontarisme. Il s’agit de quasi-réflexes. On voit beaucoup de cas où, sans même qu’il soit nécessaire d’avoir des instructions, les gens se mettent en ordre pour agir ensemble. L’instinct commande, la prédisposition résultant de l’habitude fait le reste.

En France, pour vaincre la défiance et aller vers plus de confiance, je pense qu’il faudrait plutôt raisonner en termes d’énergie sociale (pour utiliser l’expression du philosophe Pierre Manent), d’élan citoyen. Cet élan citoyen existe et on l’a ressenti très vivement après les attentats de 2015 et de Nice en 2016, à travers les innombrables dons de sang ou l’engouement pour les formations de secourisme. Je pense même qu’il y a une très forte aspiration latente des Français à se retrouver autour de grandes causes. Pour mieux drainer les énergies en France, peut-être faudrait-il davantage capitaliser sur les élans créés à l’occasion de crises, susciter davantage de liant entre ces initiatives, chercher à leur donner un sens commun. En ce sens, il faudrait souhaiter que la crise du Covid 19 puisse avoir des effets fondateurs et salutaires.

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