Le jeong, un sentiment profondément coréen…
Par Georges ARSENIJEVIC
Conseiller technique au Centre Culturel Coréen

Lors de l’un de mes premiers séjours en Corée du Sud – c’était un voyage organisé dans les années 1995 par le ministère coréen de la Culture, des Sports et du Tourisme –, nous avons voulu un jour, un camarade portugais et moi, partir en aventuriers pour explorer Séoul par les moyens de transport publics. Nous avions tous deux envie de nous plonger ainsi un peu dans la vie quotidienne des Coréens, les visites en car prévues pour notre groupe touristique nous maintenant tout le temps dans un cocon. Mais comme nous étions logés à Seongnam (20 km au sud-est de Séoul), il nous fallait tout d’abord prendre un bus pour rejoindre la ligne de métro la plus proche permettant de se rendre dans la capitale. On devait donc monter dans le bon bus, descendre à une certaine station pour prendre le métro, identifier l’endroit qu’on voulait visiter à Séoul et la station de métro où il fallait descendre... Tout cela paraît facile aujourd’hui. Mais les panneaux indicateurs étaient, à l’époque, presque tous en langue coréenne et les applications pour portables, qui permettent maintenant de ne pas se perdre, n’existaient pas encore. Heureusement, les Coréens croisés en chemin faisaient preuve d’une grande amabilité et il y avait toujours quelqu’un pour nous indiquer (en anglais) la bonne direction à suivre ; nous avons ainsi pu nous en sortir avec un plan, sans trop errer dans Séoul.
Après y avoir beaucoup marché toute la journée, nous avons repris le métro pour rejoindre l’arrêt du bus qui nous permettait de revenir à Seongnam. Mais, extrêmement fatigués et manquant de vigilance, nous sommes descendus une station de métro trop tôt par rapport à l’endroit visé. Le problème, c’est que nous ne le savions pas ; nous avons donc, après être sortis du métro, continué obstinément à chercher notre arrêt de bus. Nous n’avions évidemment aucune chance de le trouver, d’autant que les distances entre stations de métro sont à Séoul beaucoup plus grandes qu’à Paris. Bref, alors que la nuit était déjà tombée, nous étions exténués et tournions en rond dans un quartier de bureaux que nous n’arrivions pas du tout à localiser sur notre plan. Autrement dit, nous étions complètement perdus dans Séoul. Pour souffler un peu, et étudier plus en détail notre plan, nous nous sommes arrêtés devant l’entrée, très éclairée, d’un grand immeuble de bureaux. Et, alors que nous nous grattions la tête pour essayer de nous repérer, un Coréen d’une quarantaine d’années – portant costume et attaché-case – qui sortait de l’immeuble après sa journée de travail, nous apostropha. Il nous demanda, en anglais, ce que nous cherchions et s’il pouvait nous aider. Et lorsque nous lui donnâmes le numéro du bus et le nom de l’arrêt recherché, il nous expliqua avec un air désolé que c’était vraiment trop loin à pied. Il proposa très gentiment de nous y déposer, ce que nous acceptâmes avec joie en le remerciant chaleureusement. Il nous emmena donc dans sa voiture, ce qui nous donna l’occasion de papoter avec lui pendant une dizaine de minutes, d’apprendre qu’il s’appelait Park Young-chul, qu’il était employé dans une société d’import-export, qu’il était marié depuis une dizaine d’années et avait deux enfants. Manifestement, le courant entre nous passait très bien.
Mais en arrivant à la station, nous eûmes juste le temps de voir notre bus démarrer et partir devant nous ! Nous l’avions donc loupé à dix secondes près et le prochain ne partait que dans une demi-heure… C’est là que notre nouvel ami se comporta en vrai Coréen ! Il nous demanda notre adresse à Seongnam et démarra avant même qu’on lui ait répondu, faisant fi de nos protestations et de notre demande de nous laisser prendre un taxi. D’ailleurs, selon lui, Seongnam était sur son chemin (touchante façon coréenne de réduire l’importance de l’acte afin de ne pas embarrasser celui à qui on rend service)…
Quand il nous déposa devant notre lieu de résidence, il n’était pas question pour nous de le laisser partir comme ça. Avec ces deux étrangers insistants, notre Monsieur Park fut donc obligé d’avertir sa femme et de rester dîner avec nous dans un restaurant à proximité. On passa avec lui une belle soirée pleine d’échanges, de ces échanges denses et chaleureux qui vous font aimer les Coréens.
D’une façon plus générale, en Corée, si vous êtes perdu dans le métro ou la rue, ou si vous montrez par votre attitude que vous êtes en difficulté, le plus souvent, quelqu’un vous abordera pour essayer de vous aider. Il faut souligner que ce comportement d’assistance, qui est quasiment inscrit dans l’ADN des Coréens (même si les choses tendent malheureusement à changer peu à peu avec les jeunes générations d’aujourd’hui…) va bien au-delà de la seule politesse. En effet, la politesse consiste simplement à répondre à une sollicitation qu’on nous adresse et qui concerne généralement une demande plutôt mineure – d’information ou autre. Alors que l’attitude coréenne consiste, elle, à aller au-devant de l’autre, à essayer de l’aider même quand on n’a pas été expressément sollicité.
Dans l’exemple précité, un homme à qui nous n’avions rien demandé, rencontré par hasard dans une rue de Séoul, nous a vus perdus et en difficulté ; faisant preuve d’empathie, il a pris l’initiative de nous aborder, puis de nous conduire avec sa voiture en parcourant 20 km alors que nous étions de parfaits inconnus. Et tout cela vers vingt heures, après une journée de travail, alors que sa femme l’attendait à la maison… Dans notre société occidentale du chacun pour soi, ce comportement secourable apparaît comme très exceptionnel, inimaginable même de nos jours dans une grande ville française, alors que nous l’avons, nous, observé à Séoul, mégalopole cinq fois plus peuplée et étendue que Paris !
Dans les transports publics coréens, on peut d’ailleurs souvent observer ce genre de comportements d’assistance et de bienveillance qu’on n’a pas l’habitude de voir chez nous. Comme, par exemple, cette femme assise dans le métro à l’heure de pointe qui va saisir et prendre sur ses genoux, spontanément et sans mot dire, le lourd sac d’une étudiante se tenant debout près d’elle. Ou bien cette vieille dame haletante qui, arrivée au pied d’un escalier avec sa valise, voit un jeune homme se saisir de celle-ci sans lui demander son avis et s’en aller avec sans dire un mot pour la déposer en haut des marches. Il est clair que ces comportements seraient, à Paris, très surprenants, voire même suspects…
On vient de donner là quelques exemples illustrant la façon dont se manifeste ce sentiment profondément coréen qu’on appelle le jeong. Mêlant bienveillance, compassion et empathie envers autrui, le jeong se trouve en Corée à la base des relations humaines. Dans les rapports interindividuels, il consiste à se soucier de la sensibilité de l’autre, à ne pas se montrer indifférent à ses problèmes ou contraintes, un peu comme si tous les Coréens étaient une grande famille dont chaque membre a un devoir de solidarité avec les autres. En Corée, le jeong est considéré comme une caractéristique fondamentale de l’être humain et ne pas avoir de jeong est perçu comme un manque d’humanité. D’ailleurs, beaucoup de mes amis coréens vivant en France trouvent, tout en étant très admiratifs de notre culture, que les Occidentaux manquent cruellement de jeong… Ce qui n’est d’ailleurs pas étonnant car l’individualisme qui a envahi nos sociétés est à des années- lumière de l’esprit du jeong qui requiert plutôt bienveillance, compassion et effacement de soi (proche de l’esprit bouddhiste mais pas si éloigné non plus de la doctrine chrétienne…).
Mais, ne nous y trompons pas ! Les Coréens ne sont pas que des êtres doux et empathiques. Ils ont aussi un tempérament volcanique et sont de surcroît plutôt susceptibles. En cas de conflit, surtout s’ils estiment avoir été offensés ou humiliés, ils peuvent se montrer beaucoup plus violents que nous. Et alors prêts, bien plus vite que nous, à en venir aux mains, même quand il s’agit de gens d’un certain niveau intellectuel. Ainsi, un même individu peut avoir beaucoup de jeong et de gentillesse, être très poli et faire preuve d’une délicatesse rare, tout en conservant en lui un haut potentiel d’explosivité naturelle et de rudesse que rien ne laisse deviner. Et cet étonnant mélange, qui ne manque pas de charme, constitue aussi l’une des marques de fabrique des Coréens.
Ce texte est un abrégé du chapitre 15 (p. 153 à 159) du livre « Mes Coréens, 35 ans de rencontres et d’amitié »,
de Georges Arsenijevic, paru fin 2019 aux éditions L’Asiathèque. / Collection Monde Coréen, 252 pages.


