Cadeaux à la coréenne

Par Irène THIROUIN-JUNG
École Normale Supérieure de Paris, Korean Literature Translation Institute

Cadeaux à la coréenne

Enveloppé d’un bojagi, le cadeau garde tout le raffinement des traditions coréennes. Photo : Shin Sang Eun © Shutterstock



En France, quand on est invité, nul besoin de se creuser la tête pour trouver un cadeau : des chocolats, des fleurs, ou une petite bouteille de vin feront toujours l’affaire. Mais en Corée, les choses ne sont pas si simples…




Des priorités bien différentes

Tous les pays n’ont pas accès aux mêmes produits – ce qui paraît un luxe quelque part peut être une bricole ailleurs, et vice-versa. Quelle n’a pas été ma surprise, la première fois que j’ai regardé une émission de télé-
réalité coréenne, lorsque le vainqueur s’est vu remettre un gros paquet de viande crue, marbrée de graisse, et qu’il s’est mis à poser devant la caméra comme s’il tenait un cadeau de luxe ! C’est qu’en Corée, les fruits et la viande coûtent les yeux de la tête. Il n’est pas rare d’offrir des fruits, parfois tellement précieux qu’ils sont enveloppés individuellement dans des morceaux de tissu et disposés dans des coffrets en bois.

En France, l’amour de la gastronomie l’emporte sur tout : des douceurs ou des alcools raffinés feront toujours les meilleurs cadeaux. Mais en Corée, rien n’est plus important que la santé. C’est une préoccupation permanente, une question rituelle dans toutes les conversations. Les cadeaux les plus prisés sont donc ceux qui touchent à la santé. De l’extrait de ginseng, des vitamines, des suppléments alimentaires, des plantes aux vertus prodigieuses : ces cadeaux-là font l’unanimité. Généralement, plus le goût est amer, plus les vertus sont grandes, et le cadeau apprécié.




À chacun son cadeau

Mais il ne suffit pas toujours de piocher dans les fruits et les herbes médicinales. Offrir des cadeaux en Corée, c’est tout un art : il faut tenir compte de l’âge, du sexe, du statut social de ceux qui les reçoivent, des circonstances dans lesquelles on les offre. Aux yeux d’un Français, cela dépasse parfois les bornes de la vie privée. Une fois, voulant offrir un cadeau à une dame qui m’avait rendu service, mais que je ne connaissais pas personnellement, j’ai demandé conseil à une amie experte en cadeaux. Elle m’a interrogée en règle et m’a conseillé d’offrir à cette dame… des infusions pour la ménopause ! De même, j’ai vu des camarades de classe offrir des cadeaux incroyablement personnels à leurs professeurs : des chocolats sans sucre pour l’un d’entre eux qui souffre de diabète, un maillot de bain pour un autre qui va souvent à la piscine. Rien n’est trop intrusif ! J’ai toujours été admirative devant l’ingéniosité des Coréens pour choisir les meilleurs cadeaux qui soient, et souvent stupéfaite par les libertés qu’ils prenaient.

Quelques fruits pour la modique somme de… 125 euros. © Korean Ministry of Culture - Jeon Han





Des cadeaux tout trouvés

Parfois, il est inutile de se torturer les méninges, car les cadeaux sont choisis d’avance. Dans bien des circonstances, il suffit d’offrir des enveloppes d’argent : c’est le cadeau attendu pour les mariages, les enterrements, les anniversaires, les fêtes traditionnelles, ou simplement lorsqu’on rend visite à certains membres de la famille. Pour les mariages, par exemple, la quantité d’argent que chacun doit donner est plus ou moins prédéfinie en fonction de l’âge, du métier, et du rapport avec les mariés. Car ces derniers invitent non seulement leurs amis, mais toutes leurs connaissances, et celles de leurs parents. Il arrive par exemple que les patrons des mariés envoient des employés déposer de l’argent en leur nom, plutôt que de faire le trajet eux-mêmes. Pour les occasions spéciales, il est aussi d’usage d’offrir des fleurs disposées à la verticale sur des tréteaux (hwahwan), et bordées par de longs rubans qui indiquent à quelle occasion, et par qui elles ont été offertes. On les trouve aux enterrements et dans les chambres d’hôpital, certes, mais aussi pour toutes les occasions joyeuses et les succès à fêter : l’ouverture d’un nouveau restaurant, par exemple.

Grâce aux hwahwan offerts par les invités, impossible d’ignorer qu’un mariage se tient là ! Photo : Irène Thirouin-Jung

Certains événements ont aussi leurs cadeaux traditionnels. La coutume veut qu’on offre une bague en or aux bébés lorsqu’on célèbre leurs cent jours ou leur premier anniversaire. C’est un vestige du passé difficile de la Corée – l’idée est d’offrir un objet précieux que l’enfant pourra revendre plus tard en cas de besoin. Pour Chuseok, la fête des moissons, et Seollal, le jour du nouvel an, on offre des coffrets de cadeaux tout prêts : une combinaison de boîtes de Spam (du porc en conserve d’origine américaine), d’algues séchées, de thon et de divers condiments pour la cuisine, comme de l’huile d’olive. C’étaient des produits de luxe du temps où la Corée était pauvre, et cette tradition a survécu à la prospérité du pays. Juste avant les fêtes, les supermarchés installent donc des tables dans la rue pour y exposer les coffrets en question, classés du plus modique au plus cher. Mais si la tradition demeure, la popularité de ces produits a chuté : il est comique de voir, après Chuseok, les nuées de boîtes de Spam qui déferlent sur Karrot Market, une application coréenne de produits d’occasion. Jadis, il était également d’usage d’offrir des gâteaux de riz (tteok) à son entourage lors des fêtes, et les employés recevaient donc une prime appelée « l’argent du tteok ». Même si aujourd’hui, on n’offre plus systématiquement des tteok, la prime existe toujours sous le même nom. Qu’il s’agisse de boîtes de Spam, de fruits de luxe, ou de gâteaux de riz, on enveloppe souvent les cadeaux de fête dans une pièce de tissu, le bojagi, selon la méthode traditionnelle coréenne, qui est toujours d’usage pour les grandes occasions, les présents de valeur ou les cadeaux traditionnels.




Questions d’étiquette

Mais ce n’est pas tout de savoir offrir – il faut aussi savoir recevoir. La politesse veut qu’on utilise ses deux mains pour réceptionner un cadeau, et qu’on ne l’ouvre pas devant celui qui nous l’offre, à moins d’y être invité expressément. Les Coréens ont aussi développé à l’extrême la culture du don et du contre-don chère à Mauss. À chaque cadeau reçu, il faudra en offrir un autre en temps voulu. Ainsi, l’argent qu’on reçoit aux mariages est soigneusement noté sur un registre : lorsque l’invité qui nous a donné de l’argent se marie à son tour, il faut lui offrir exactement la même somme. C’est ce qui explique cette scène dans le film Romance without love où l’héroïne se venge de son ex, qui se marie avec une autre, en lui volant le registre où sont consignées les sommes offertes par ses invités : cela lui compliquera infiniment la vie, puisqu’il ne saura jamais combien il doit à qui. Ces échanges de cadeaux et d’argent tiennent du rituel social, plus que d’une réelle transaction financière. La première fois que je suis allée rendre visite à mon grand-père par alliance, mon beau-père m’a donné une enveloppe avec quelques billets, pour que je l’offre au vieil homme. J’ai reçu en retour une enveloppe d’un montant sensiblement équivalent, que j’ai rendue à mon beau-père. Résultat des courses : personne n’était plus riche ni plus pauvre, mais nos liens familiaux s’étaient resserrés.




Le spectre de la corruption

En Corée, les cadeaux sont monnaie courante. Si l’on assiste à une conférence, on reçoit des sacs de goodies. Lorsqu’on rend visite à un agent immobilier, qu’on essaie une voiture, qu’on passe à la banque, on repart avec des tubes de dentifrice et des brosses à dents, ou des lingettes désinfectantes. Ces cadeaux perpétuels sont une manière de vivre totalement intégrée dans la société. Mais le danger de la corruption rôde… La loi Kim Young-ran, entrée en vigueur en septembre 2016, définit diverses catégories professionnelles, et le montant des cadeaux que chacune peut recevoir ; de manière générale, pas plus de 30 000 wons pour un repas (environ 23 euros), 50 000 pour un cadeau (38 euros), 50 000 en argent liquide pour un mariage ou un enterrement et 100 000 pour des plantes (77 euros). Bien des commerçants se sont récriés : cette loi allait les ruiner ; d’autres ont commencé à proposer des menus « Kim Young-ran », en deçà de la barre fatidique des 30 000 wons. C’est bien la preuve que les cadeaux sont omniprésents dans la société coréenne !




Des cadeaux lourds de sens

Certains cadeaux relèvent d’un ordre plus symbolique : leur sens est souvent lié à des jeux de mots. C’est ainsi que pour les pendaisons de crémaillère, on vous offre du papier toilette, pour que votre vie dans ce nouvel appartement se déroule à merveille, ou bien du produit lessive, pour que votre bonne fortune soit aussi abondante que des bulles de savon. À quelqu’un qui passe un examen, on donne des yeot ou des chapssaltteok, c’est à dire des bonbons et des gâteaux de riz gluants, pour lui souhaiter bonne chance (le verbe « coller » signifie aussi « réussir un examen, être admis »). Autre cadeau possible : une fourchette, car le verbe « piquer » (comme avec une fourchette) signifie également « choisir », donc sélectionner la bonne réponse aux QCM.

Mais il y a aussi des interdits symboliques. Par superstition, on ne donne pas de chaussures à sa petite amie, de crainte qu’elle ne s’enfuie en courant. Dans le même ordre d’idées, on n’offre rien de pointu ni de coupant, comme des couteaux ou des ciseaux, car cela signifierait qu’on coupe les ponts avec cette personne. Lorsqu’on donne un cadeau, il ne faut jamais inscrire le nom du destinataire en rouge, car c’est une couleur associée à la mort. Qu’on y prête foi ou non, ces superstitions restent très ancrées dans la mentalité collective.




Les cadeaux à l’ère de la modernité

Comme toujours en Corée, la technologie et la modernité sont venues mettre leur grain de sel dans ces pratiques très codifiées. Lorsqu’il s’agit d’offrir un cadeau à quelqu’un qu’on ne peut pas rencontrer en personne, rien de tel que les gifticons – des cadeaux virtuels envoyés sur les applications de tchat comme Kakaotalk. C’est parfois des bons, pour des chaînes de cafés, par exemple, qu’il suffit de scanner dans un magasin, ou bien des objets – le destinataire est alors invité à indiquer son adresse pour se faire livrer. Grâce à ce système, je reçois des cadeaux en permanence, pour toutes les petites et grandes occasions de ma vie, de la part de mes amis, mais aussi de leurs parents, de camarades à qui je n’ai pas parlé depuis des mois, de mon agent immobilier… C’est votre anniversaire ? Vous recevez assez de bons pour boire du café gratuitement pendant deux mois. Vous étiez absent de cours à cause d’une maladie ? Un camarade vous fait livrer du juk, un porridge recommandé pour les malades. Comme quoi la technologie resserre parfois les liens, loin de les distendre ! D’autres applications se sont également développées pour aider à choisir les cadeaux : il suffit d’indiquer le sexe, l’âge, les centres d’intérêt du destinataire, notre rapport avec lui, notre budget, pour que l’application propose des cadeaux adaptés. Une aide utile, parfois, pour s’orienter dans le monde si complexe des cadeaux coréens.

Pour la fête de Chuseok, vous n’échapperez pas aux boîtes de Spam ! © Korean Ministry of Culture - Jeon Han

Cette brève esquisse de la culture des cadeaux à la coréenne semblera peut-être très anecdotique. Après tout, rien n’interdit aux Coréens d’offrir une bouteille de vin, comme en France – surtout dans un monde qui s’internationalise et s’uniformise comme le nôtre. Et pourtant, en y regardant de plus près, tous ces petits détails en disent long sur l’histoire, la mentalité, la langue de ce pays… Et l’extraordinaire sociabilité des Coréens.

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