La Corée du Sud, un pays d’innovation sociale

Par Éric BIDET
Maître de Conférences en Sciences de Gestion à l’Université du Mans,
responsable du Master Economie sociale et solidaire

La Corée du Sud, un pays d’innovation sociale

Il est bien connu désormais que la Corée du Sud est une puissance économique majeure dont le succès a donné lieu à de multiples analyses à partir de la fin des années 1980. Depuis une quinzaine d’années, la Corée du Sud s’est également imposée comme une référence mondiale en matière d’innovation technologique. Les dépenses du pays en R&D sont aujourd’hui les deuxièmes plus élevées au monde atteignant près de 4.5% du PIB (contre 2% environ au début des années 2000) et la Corée se classe depuis plusieurs années à la 1re place du Bloomberg Innovation Index, l’un des principaux indicateurs dans ce domaine. On notera que la Corée affiche d’excellents résultats pour tous les critères de l’indice Bloomberg sauf pour la productivité… La Corée est notamment le pays qui dépose le plus de brevets au monde et Samsung est la deuxième entreprise (après IBM) qui dépose le plus de brevets auprès de l’administration américaine. Dans ce domaine, la clé de la réussite coréenne en matière d’innovation technologique réside dans une collaboration étroite et efficace entre pouvoirs publics, entreprises et monde universitaire de la recherche. On peut y voir tout à la fois la preuve de l’efficacité d’une approche descendante pour orienter les décisions dans certains domaines jugés stratégiques, de la nécessité de construire un partenariat public/privé équilibré et de l’illusion de penser que le marché seul puisse apporter une réponse efficace.Depuis quelques années, on est en train de découvrir que la Corée n’est pas seulement une puissance économique majeure et un pays d’innovation technologique, mais qu’elle est aussi en passe de devenir un pays de référence en matière d’innovation sociale. L’innovation sociale est un concept relativement récent qui s’est imposé dans le débat politique et académique depuis une vingtaine d’années pour désigner tout à la fois des manières nouvelles de répondre à des besoins sociaux insatisfaits ou insuffisamment satisfaits et des manières innovantes de produire certains biens et services. Le plus souvent, ces réponses innovantes apparaissent de manière spontanée pour répondre à un besoin très localisé. C’est le cas, par exemple, des initiatives qui émergent à Wonju dans les années 1980 pour fournir des emplois à des ouvriers exclus du système industriel ou venir en aide à des paysans en difficulté. C’est de ce creuset d’initiatives pionnières dans les années 1970 qu’émerge à la fin des années 1980 le mouvement Hansalim qui prône le rapprochement entre consommateurs urbains et producteurs agricoles pour promouvoir une alimentation plus respectueuse de la santé et de l’environnement. Hansalim est aujourd’hui une coopérative florissante de produits bio, comparable à Biocoop en France, qui compte plus de 100000 adhérents et couvre assez largement l’ensemble du territoire coréen.

Ce qui caractérise l’innovation sociale, c’est qu’au contraire de l’innovation technologique qui est élaborée en laboratoire, elle ne peut s’expérimenter que sur le terrain en situation réelle, c’est pourquoi elle va souvent se développer par touches successives, de manière itérative, tandis que l’innovation technologique est plus radicale avec des changements immédiats et plus définitifs. Certaines innovations sociales vont ainsi se diffuser progressivement, leurs caractéristiques devenir de plus en plus visibles et formalisées et elles vont parvenir finalement à capter l’attention des pouvoirs publics qui vont quelquefois introduire des dispositifs pour les accompagner et favoriser leur pérennisation. C’est ce qui s’est passé en Corée avec la loi votée en 1999 sur le revenu minimum garanti qui institutionnalise les collectifs de travail comme outil de la politique d’insertion professionnelle ou avec la loi de promotion de l’entreprise sociale de 2006 qui apporte des moyens à des initiatives visant à employer des personnes ayant des difficultés à entrer sur le marché du travail et/ou apporter des services à des catégories spécifiques comme les personnes handicapées, les personnes âgées, les migrants ou les femmes célibataires. La loi de 2012 sur les coopératives réhabilite quant à elle le modèle de l’entreprise coopérative, longtemps assimilée en Corée à une sorte d’agence publique, tout en apportant une reconnaissance juridique spécifique aux coopératives médicales apparues dans les années 1990 pour permettre un accès aux soins à des ménages très modestes et promouvoir une approche des questions de santé basée sur le dialogue entre patient et praticien.

L’innovation sociale se distingue donc à la fois par sa finalité et/ou par son processus ; elle est présente aussi bien dans la sphère publique que dans la sphère privée et le plus souvent dans des formes de partenariats entre les deux. Les travaux qui ont cherché à expliquer l’innovation sociale ont constaté que ce sont souvent des formes d’entreprises non conventionnelles, associations ou coopératives notamment, qui en sont les porteurs ou les instigateurs du fait de leur proximité avec le territoire et ses habitants et d’une plus grande capacité à expérimenter des solutions innovantes à finalité sociale. En raison de leur fragilité financière intrinsèque et de leur utilité sociale, de telles initiatives vont ensuite souvent bénéficier de financements publics et servir les objectifs de la politique publique. Il est essentiel alors de trouver un mode de partenariat équilibré qui favorise leur émergence et contribue à leur pérennisation sans les dénaturer.

L’innovation sociale a donné lieu à de nombreux travaux en économie, sociologie, gestion ou sciences politiques et à la mise en place dans de nombreux pays de dispositifs publics visant à la reconnaître et à l’encourager. Au Québec, le Centre de Recherche sur les Innovations Sociales de l’Université du Québec à Montréal est particulièrement actif depuis vingt ans pour mieux faire connaître ce concept et sa réalité. En France, la Loi sur l’économie sociale et solidaire (ESS) votée en 2014 en propose une définition juridique en lien avec l’ESS. En Corée, différents dispositifs sont apparus depuis vingt ans pour accompagner et soutenir des formes d’entreprises tournées vers l’emploi des personnes peu qualifiées, l’inclusion des migrants (y compris les migrants nord-coréens), les services aux personnes âgées ou aux jeunes enfants, l’accès aux soins des plus démunis, le développement territorial communautaire, etc. Alors que ces démarches y étaient peu valorisées et très marginales il y a vingt ans, la Corée met aujourd’hui l’accent sur de telles initiatives et elle est même en avance par rapport à ses voisins asiatiques. On constate en effet que la plupart des autres pays asiatiques sont à un stade beaucoup moins avancé que la Corée dans ce domaine et que certains pays comme la Thaïlande, le Cambodge, le Vietnam ou le Japon s’inspirent de démarches et de dispositifs apparus en Corée comme la loi de promotion de l’entreprise sociale votée en 2006. La Corée est ainsi devenue en une quinzaine d’années un acteur international en matière d’innovation sociale et d’économie sociale et la métropole de Séoul est l’un des co-fondateurs (avec Montréal) et le siège du secrétariat général du Forum mondial de l’économie sociale qui réunit désormais plusieurs dizaines de grandes métropoles mondiales (https://www.gsef-net.org/). On voit ainsi émerger, à côté d’un soft power culturel et commercial dont on a beaucoup parlé depuis une dizaine d’années, un soft power social de la Corée dont on a eu un aperçu dans la réponse apportée à l’épidémie de Covid-19. La construction de ce soft power social est le résultat d’une nouvelle orientation politique qui a véritablement émergé après la crise de la fin des années 1990, dite « crise IMF » et a bénéficié d’une décade de gouvernements progressistes (1997-2007) davantage soucieux des questions d’inégalités et de justice sociale.

Auparavant, la Corée du Sud avait essentiellement suivi un modèle de développement privilégiant la croissance économique ce qui s’est traduit jusqu’au début des années 2000 par un système social public très résiduel avec des dispositifs d’assistance visant les citoyens les plus dépourvus et des dispositifs plus ambitieux réservés à quelques catégories professionnelles sensibles (employés de conglomérats, militaires et enseignants notamment). Ce consensus pour une politique sociale minimale et résiduelle a été remis en question par deux événements successifs dans la deuxième moitié des années 1990 : l’entrée de la Corée dans l’OCDE (1996) qui a accru la pression extérieure pour un alignement sur les standards des pays développés et la crise de 1997-1998 qui a révélé la grande précarité de certaines catégories de travailleurs et brisé l’illusion d’un système de plein emploi profitant à tous et apportant une protection suffisante à tout le monde. Il s’en est suivi une extension des dispositifs de protection sociale dans plusieurs directions : extension du système d’assurance maladie (dès la fin des années 1980), généralisation à tous les travailleurs d’un système de retraite obligatoire (au début des années 2000), mise en place d’un revenu minimum garanti (loi de 1999 avec entrée en application l’année suivante), introduction d’un système d’assurance pour les soins liés à la dépendance (loi de 2008), développement des mesures en direction des chômeurs et de l’accès à l’emploi (de manière beaucoup plus modeste). Ont été également mis en place des dispositifs pour accompagner et soutenir financièrement les entreprises tournées vers la création d’emploi et/ou la mise à disposition de services pour des personnes en difficulté.

Cette évolution témoigne de l’émergence d’un intérêt croissant pour des problématiques sociales et pour des formes d’activités économiques différentes davantage basées sur l’action collective et la finalité sociale que sur la recherche de profit. Le gouvernement actuel a encore renforcé cette orientation sociale en affichant son intention de mettre la capacité d’innovation du pays davantage au service des besoins sociaux et de mobiliser le savoir-faire important acquis dans les TIC (technologies de l’information et de la communication) pour répondre à des besoins humains. La part du budget de l’Etat consacrée à la santé, au bien-être et au travail a ainsi considérablement augmenté depuis 2017.

Le cas du Covid-19 est intéressant car il illustre à la fois le rééquilibrage opéré en Corée depuis vingt ans en faveur des politiques publiques sociales et l’accent mis sur l’innovation technologique et sociale. On voit bien en effet se combiner dans la réponse apportée (test de dépistage, méthodes de test, traçage anonyme des personnes infectées) d’une part l’innovation technologique, ancrée dans le laboratoire et reposant sur la technologie et la reproductibilité, d’autre part l’innovation sociale, ancrée dans la pratique et reposant sur l’exemplarité et la capillarité. Ainsi le système de drive-test a été imaginé par un médecin, puis expérimenté par une clinique locale, avant d’être repris en différents endroits et finalement adopté par les pouvoirs publics coréens qui l’ont institutionnalisé et généralisé avant qu’il ne soit largement adopté dans d’autres pays. L’application de tracking, qui permet de retracer les déplacements des personnes infectées, a été conçue par un développeur isolé, puis largement reprise spontanément par la population, ce qui a finalement amené le gouvernement à la généraliser et la rendre obligatoire dans certains cas. Face au Covid-19, la capacité d’innovation de la Corée a été rendue particulièrement efficace du fait de la grande réactivité des différents acteurs qui raccourcit considérablement le cheminement et le délai entre l’idée, son expérimentation et sa généralisation. On peut y voir un avatar de cette culture de la vitesse qui est propre à la société coréenne moderne et qui touche jusqu’à l’administration qui a montré une capacité à s’adapter très rapidement pour faire face à des situations exceptionnelles. C’est aussi le résultat d’un partenariat public-privé équilibré et efficace pour favoriser la diffusion de l’innovation.

Pour aller plus loin :
Bidet E. et Defourny J. (eds). 2019. Social Enterprise in Asia : Theory, Models and Practice, Routledge, 373 p.
Bidet E. et Eum H. 2016. L’émergence du modèle coopératif en Corée du sud, Recma, N°341, p 26-43
Bidet E. et Eum H. 2014. Nouvelles formes de protection sociale : entreprises sociales et coopératives médicales 
en Corée du sud, Revue française des affaires sociales, 
N°3, p 84-97
KOSEA. 2019. Korea Social Economy, 48 p.
UNRISD et GSEF. 2018. Social and Solidarity Economy for the Sustainable Development Goals. Spotlight on the social economy in Seoul, Geneva, 153 p.

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