Kisan, un peintre à contre-courant au service de la sauvegarde des coutumes coréennes
Par Dr. Arnaud Bertrand
Conservateur des départements Corée et Chine ancienne au Musée National des Arts Asiatiques – Guimet

Tisssage du coton, Scène de genre de Kisan, l. 13,00 cm ; L. 14,00 cm, Mission Charles Varat, 1888, MG 27135 (35), Musée National des Arts Asiatiques - Guimet. © RMN Thierry Olliver>
« Kisan » ou plutôt « Gisan » (箕山 ; 기산) est un sobriquet qui figure dans le sceau toujours placé en haut à droite de ses peintures. Fortement influencé par le maître de la scène de genre, Kim Hong-do 김홍도 (1745-1806, 1816, 1818 ?), de son nom complet Kim Jun-geun (김준근 ; 金俊根), peint à l’encre et, parfois en couleur, les scènes de vie traditionnelle des Coréens sur un fond neutre (danses, divertissements, métiers, activités dans la rue…). Particularité de ses petites peintures, elles se trouvent pratiquement toutes dans des musées et collections privées occidentales (soit environ 1500). Quoique nous ne connaissons pratiquement rien de sa vie personnelle, au regard de la provenance des acquisitions de peintures par les marchands, diplomates, industriels, missionnaires étrangers, Kisan officie depuis les ports qui s’ouvrent au commerce international, en particulier Busan et Wonsan entre les années 1880 et 1910. Devant l’établissement de manufactures étrangères au commerce international, quand les modes de production traditionnels commençaient à disparaître, l’artiste produisait à contre-courant de la modernité en marche. Plutôt que de montrer des machines à vapeur, des costumes occidentaux ou des constructions modernes, l’artiste profite de la demande étrangère de peintures de « souvenirs » pour exprimer une certaine nostalgie de la Corée traditionnelle, illustrant divertissements, éducations, activités manuelles… Désormais pleinement honorée par des expositions internationales, son œuvre fait prendre conscience d’un monde en perpétuel changement, et de ce qu’il faut préserver de la mémoire du temps. Voilà sans doute pourquoi rares sont ceux qui esquissent un sourire dans ses œuvres, la situation est bien trop sérieuse pour la prendre en dérision.
Kisan, naissance de la K-Culture en Occident au tournant du 20ème siècle
Dans les premières semaines de mes prises de fonction au Musée National des Arts Asiatiques – Guimet en septembre 2023, alors que je prenais connaissance de l’étendue des collections d’art coréen, la chance du conservateur débutant m’avait été donnée de repenser en intégralité une vitrine qui jusqu’alors accueillait des masques traditionnels. Le choix s’est porté de présenter, aux côtés de pierres de lettrés issues de la donation de Min Moung-Chul, des scènes de genre tout à fait particulières dont je découvrais la richesse pour la première fois. Dans une quinzaine de boîtes placées en réserve, 176 peintures sur papier (encres et couleurs ; ou seulement encres) présentant soit des dimensions de 16 x 13 cm, soit (en petite minorité) de 19 x 14 cm, illustrent une réalité, celle d’une Corée traditionnelle, toutes attribuées à un certain Kisan.
L’idée de présenter ces peintures allait dans le besoin de renouveler le regard, particulièrement pour un département qui se trouve, logiquement (de part sa position géographique) placé au milieu de deux civilisations extrême-orientales, la Chine classique des céramiques d’un côté (époques Ming et Qing), le Japon antique et classique, de l’autre. Pourtant cet emplacement n’a rien de commode, car il serait ne pas faire honneur au caractère unique de cette civilisation plurielle sans le besoin de tisser des liens directs avec ses voisins de l’est et de l’ouest. Son art, sa culture, sont certes le résultat, en partie, d’influences multiples, venant du monde chinois (taoïsme, confucianisme), du monde indien (bouddhisme), et de la steppe (chamanisme). Mais ses religions s’associent à des coutumes et pratiques locales pour former des mouvements artistiques complexes dont on ne devine pas toujours l’unicité. C’est dans ce contexte que la scène de genre, et en particulier les peintures de Kisan, ont une place centrale au sein du parcours permanent.

Jeu de balle, scène de genre de Kisan, l. 13,00 cm ; L. 14,00 cm, Mission Charles Varat, 1888, MG 27135 (09), Musée National des Arts Asiatiques - Guimet. © RMN Thierry Olliver
À vrai dire, le projet d’exposer des scènes de genre de Kisan n’avait rien de bien original. Les 152 peintures acquises par le British Museum en 1991 auprès de la famille de Gen Becher (1895- ?), collectionneur d’art coréen ayant voyagé dans ce pays au cours de la première moitié du 20ème siècle, sont présentées en rotation dans les vitrines du tout nouveau département d’art coréen rénové il y a quelques années [1]. Et ce n’est pas le seul musée qui donne une place centrale à ces peintures, conservées dans une vaste majorité de musées occidentaux. Dans le cadre d’un vaste programme d’identification des collections coréennes dans les musées étrangers initié par la Korean Foundation puis par la Overseas Korean Foundation Heritage, entre 1986 et 2023, on en dénombre près de 1500 dans le monde entier : soit 878 en Europe [2], 138 en Amérique du Nord [3], 480 en Asie [4] et 104 dans des collections privées. Particularité d’un tel fonds, pratiquement aucune de ces peintures ne figure dans les collections de la Corée du Nord ou du Sud.
Quoique intégrées aux collections muséales à des dates très différentes, toutes ces peintures ont été acquises entre la fin du 19ème et début du 20ème siècle en Corée par des étrangers en un temps où cette civilisation n’était pratiquement pas connue du public occidental, et venait à peine de s’ouvrir au commerce avec l’étranger.
Kisan à l’ère de l’industrialisation rapide de la Corée
À l’issue de plusieurs défaites militaires chinoises avec l’armée britannique, la signature des traités d’ouvertures forcées au commerce international depuis Nankin (1842) jusqu’au protocole de paix Boxer (1901) mène à une transformation économique de toute l’Asie, à l’avantage des puissances occidentales qui s’installent durablement dans les ports. Ces bouleversements atteignent tous les pays d’Asie, la Corée de la période Joseon ne sera évidemment pas épargnée. Modelé d’après la convention de Kanagawa, signée en 1853 entre le Japon d’Edo et les États-Unis, la signature du Traité de Ganghwado (1875) entre la Corée et le Japon impérial conduit à l’ouverture de trois ports aux bateaux étrangers : Busan (1876), Wonsan (1879) et Incheon (1880). Diplomates, missionnaires, marchands, investisseurs foulent les terres de la Corée secrète pour la première fois, et vont amener avec eux un bouleversement sans précédent de la stabilité économique du pays. Alors que celle-ci reposait jusqu’alors sur une économie agraire et la production de produits issus de fabrications locales, les marchands étrangers (japonais, américains, britanniques, français, allemands…) introduisent des machines nouvelles, basées sur la maîtrise des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel). La révolution qui donnera la puissance nécessaire à l’Empire Japonais sous Meiji de s’étendre vers l’ouest s’intègre pleinement en Corée. C’est dans ce contexte que la carrière de Kisan fleurit par la production de scènes de la vie quotidienne. Mais de qui parlons-nous ?
Kisan, un peintre n’existant que par ses contacts avec les étrangers
« Kisan » ou plutôt « Gisan » (箕山 ; 기산) est un sobriquet qui figure dans le sceau toujours placé en haut à droite de ses peintures. De son nom complet Kim Jun-geun (김준근 ; 金俊根), reconstituer sa vie est un véritable puzzle international, puisque tout ce que nous pouvons connaître de son activité repose majoritairement sur les sources produites par des étrangers qui achetèrent des peintures auprès de lui ou de ses ateliers.
C’est en Allemagne qu’arrivent les premières peintures de Kisan, par l’intermédiaire de Paul Georg von Möllendorff, (c. 1849-1901), linguiste et diplomate allemand devenu conseiller auprès des affaires étrangères en Corée à partir de 1882, et qui voulait affirmer l’indépendance de la Corée, préconisant une alliance de celle-ci avec l’Empire russe afin de contrebalancer les influences chinoises et japonaises sur la péninsule [5]. Il en reçut, dit-on, de la main du roi Gojong lui-même, mais il est bien possible que cette information soit le résultat d’une volonté de donner une valeur à des peintures autrement largement accessibles dans les ports. Nous savons du reste que Möllendorff collectionna plusieurs peintures depuis sa résidence à Séoul entre 1882 et 1885, aujourd’hui conservées au Musée national de Berlin aux côtés de celles de Heinrich F.J. Junker (1889-1970), iranologue, acquises au temps de la guerre des deux Corées [6].
Les œuvres de Kisan conservées dans les archives de la Smithsonian Institution et au Musée d’archéologie et d’anthropologie de l’Université d’État de Pennsylvanie, fournissent d’autres éléments de réponse. Alors que l’amiral de la marine américaine Robert Wilson Shufeldt (1850-1934), négocia le « Traité de paix, d’amitié, de commerce et de navigation » (1882) [7], sa fille Mary Acromfie Shufeldt se rend à Busan sur invitation du roi Gojong (1886). Elle en profite pour acquérir quelques Kisan. Ce fait est consigné dans la préface du livre de l’ethnologue Stewart Culin (1858-1929), Korean Games, publié en 1895, illustré par plusieurs œuvres de l’artiste :
« La description des jeux coréens m’a été fournie oralement par M. Pak Young Kiu, secrétaire émérite de la Commission coréenne à la Columbian Exposition, et actuellement chargé d’affaires du gouvernement coréen à Washington. Les illustrations sont presque entièrement réalisées par des artistes autochtones. Les planches coréennes sont des copies fidèles d’une partie d’une série d’images colorées réalisées par Kisan, un artiste du petit village coréen de Tcho-ryang, à l’arrière de Fusan. Elles représentent les habitants de cette localité. [8] »
On peut donc en déduire que Kim Jun-geun était actif à Busan (Choryang), l’un des ports ouverts vers 1886. C’est aussi depuis ce port que Charles-Louis Varat (1842-1893) rencontre très probablement l’artiste. Riche industriel parisien, il explore la Corée entre 1888 et début 1889 par le soutien du ministère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, avant de rapporter quinze caisses à Paris, soit environ 2000 numéros d’inventaires [9]. Parmi ses collections disparates, tant ethnographiques que relevant des beaux-arts, qui enrichiront les vitrines du musée d’ethnographie du Trocadéro avant de rejoindre en grande partie le Musée Guimet [10] avec la salle coréenne qui ouvre à Paris en 1893, on compte 176 peintures de Kisan [11].

Tisssage du coton, Scène de genre de Kisan, l. 13,00 cm ; L. 14,00 cm, Mission Charles Varat, 1888, MG 27135 (35), Musée National des Arts Asiatiques - Guimet. © RMN Thierry Olliver
William Richard Cales (1848-1929), qui a vécu en Corée pendant 18 mois de 1884 à 1885, a illustré les peintures de Kim Jun-geun dans ses ouvrages tels que Life in Korea publié en 1895 [12]. Bien que l’illustration ne précise pas le nom de Kim Jun-geun, le style est trop proche pour considérer un autre artiste (ou disons un autre atelier). La préface indique que ces illustrations ont été réalisées à Wonsan, ce qui confirme que Kim Jun-geun était également actif à cet endroit.
Durant le temps de sa présence en Corée en tant que consul honoraire pour le compte de l’Empire allemand entre 1886 et 1905, le marchand hanséatique Heinrich Constantin Eduard Meyer collectionna de nombreuses œuvres locales dont une série de Kisan qu’il introduisit et présenta à la Foire industrielle de Hambourg en 1889, puis au Musée de l’Artisanat de Hambourg pendant l’hiver 1894. En 1894-1895, une exposition organisée au Musée de l’Artisanat de Hambourg en Allemagne, « Koreanische Kunst », donne une place de premier plan à ces peintures [13].
En outre, l’artiste œuvrait dans au moins deux des ports ouverts au commerce international, Wonsan et Busan, entre le début des années 1880 et jusqu’au début de la période coloniale japonaise (1910).
Kim Jun-geun, peintre protestant ?
En 2006, le Musée royal de l’Ontario consacre une grande exposition aux collections de peintures rapportées de Corée du temps de James Scarth Gale (1863-1934) [14]. Premier missionnaire chrétien canadien à voyager dans ce pays où il vivra pendant une longue période (1888 à 1928) – soit même durant le temps de l’annexion de la péninsule par le Japon –, Gale semble avoir eu le plus de liens avec Kisan. Diplômé de l’Université de Toronto en 1888, dans un contexte de diffusion du christianisme en Asie, avec la missionnaire Harriet Elizabeth Gibson, Gale traduira en coréen la toute première œuvre occidentale, celle de John Bunyan, Le Voyage du pèlerin (1678). Le peintre Kisan sera responsable de la réalisation des quarante planches d’illustrations [15]. Dans The Korean Repository [16], le presbytérien Cadwallader C. Vinton, responsable de nombreuses transactions commerciales houleuses, dira ceci à propos des illustrations dans le compte rendu de l’ouvrage qu’il publiera en janvier 1896 :
« C’est soigné, c’est coûteux, mais c’est extrêmement grossier pour l’œil artistique ; cependant, l’autochtone peut s’en délecter. Les illustrations sont sans aucun doute les premières à attirer l’attention, bien que nous n’en parlions que maintenant. D’un point de vue artistique, elles sont bien exécutées. Sur le plan anatomique, les figures dépassent de loin en mérite celles des meilleurs dessins coréens. Pour ceux à qui elles sont destinées, elles ont une qualité particulière, car elles sont censées représenter des Coréens et non des étrangers. Plusieurs d’entre elles sont contestables parce qu’elles contiennent des figures féminines, car des femmes que l’on voit dans des lieux publics et qui montrent des attentions à des étrangers comme celles-ci ne peuvent pas être considérées comme respectables en Corée. Si ces quelques groupes avaient été omis, le volume aurait pu être placé sans hésitation entre les mains de lecteurs n’ayant pas reçu d’enseignement sur le christianisme. [17] »
Voilà sans doute ce qu’il faut retenir de l’intérêt que les occidentaux portaient pour ces illustrations, notamment au sein d’une sphère religieuse. La représentation des « autochtones » par Kisan servait le propos de l’auteur, mais desservait son statut d’artiste reconnu parmi les Coréens eux-mêmes. Sentiment renforcé par la conversion probable, quoique jamais attestée, de Kim Jun-geun au protestantisme. La période d’activité de l’artiste correspond avec la présence grandissante (bien que mineure) des jeunes missionnaires protestants américains actifs en particulier dans les ports, participant au mouvement de conversion sur ce territoire entre 1884 et 1910.
En tout état de cause, il ne fait aucun doute que Gale connaissait le peintre Kisan, qui semble avoir joué un rôle important dans la mise en image de l’histoire de la Corée et de sa vie quotidienne. Gale écrira beaucoup sur l’art et la culture coréens, notamment à propos de la vie quotidienne des Coréens avec en 1897 Korean Sketches, une collection d’essais souvent amusants et également illustrés d’œuvres de Kisan [18].
Kisan : peintre de troisième ordre
Kisan, qui illustrait des ouvrages catholiques, devait être commode vis-à-vis des missionnaires, notamment auprès d’une population qui devait apprécier ce travail réalisé par un Coréen, et non par un étranger. Pour autant, il n’était pas particulièrement bien considéré par les élites du pays. L’activiste et intellectuel Oh Se-chang (1864-1953), défenseur de la Corée contre les étrangers (japonais surtout, et occidentaux), ne le mentionne dans aucune de ses encyclopédies consacrées aux calligraphes, peintres de l’époque Joseon ; notamment, le Geunyeok hwahwi (근역화휘 ; 槿域畵彙), un catalogue de 67 peintures, organisées par thèmes, et édité autour de l’année 1910 [19]. Plus tard, les critiques l’ont surtout rejeté comme un « peintre de troisième ordre aux compétences médiocres ».
Du point de vue de l’histoire de la peinture de genre dans l’art Joseon qui éclot au 18ème en plein essor de la peinture décorative et d’un art néo-confucéen, Kim Jun-geun arrive un siècle trop tard. Au temps du règne du roi Sukjong (r. 1674-1720), les élites intellectuelles manifestent un profond regain d’intérêt pour le réalisme et l’individu [20]. À l’inverse de l’aspect contemplatif de la peinture de paysage, les grandes peintures de la vie quotidienne, avec une touche de dérision, innovent par la minimisation de l’arrière-plan et la remise au centre de la figure humaine. La priorité revient à capturer un moment, une personne en action. Les scènes de la vie intime ainsi que la recherche d’instantanéité transcrite par les jeux de lumière, thème clé des ukiyo-e dans le Japon d’Edo, inspireront aussi les sujets des maîtres impressionnistes français (Manet, Pissarro, Degas) [21]. Kim Hong-do (1745-1806, 1816, 1818 ?), plus connu sous le nom Danwon, est sans nul doute le chef de file principal de ce mouvement qui prend forme à la cour royale. Compositions savamment ordonnées, dessin expressif des gestes, détails qui peuvent introduire jusqu’à la durée dans la narration : dans ses peintures d’une remarquable économie de moyens - à la différence des peintures japonaises et chinoises - Kim Hong-do ne se contente pas de regarder avec intelligence ses contemporains, il porte aussi un regard amusé sur eux, parfois critique sans jamais être moralisateur. Du fonds Louis Marin, le Musée National des Arts Asiatiques – Guimet dispose d’une des œuvres de l’artiste. Les huit panneaux d’un paravent (MA 2544) dépeignent, au rythme du cycle des saisons, des scènes de vie quotidienne de l’aristocratie à l’époque Joseon [22].

Tirage de corde, scène de genre de Kisan, l. 13,00 cm ; L. 14,00 cm, Mission Charles Varat, 1888, MG 27135 (11), Musée National des Arts Asiatiques - Guimet. © RMN Thierry Olliver
Il est évident que Danwon dut exercer une profonde influence sur Kisan. Il suffit simplement de mettre en rapport ses scènes de la vie quotidienne avec l’Album de Danwon (단원풍속도), réalisé vers 1800, soit 25 aquarelles peintes sur papier coréen. Les sujets traités sont très similaires : éducation (l’école), loisirs (danseurs), vie dans la rue (colporteur), vie quotidienne (divination), travail (une forge). Et pourtant, des différences notables sont à constater. Les personnages sont traités ici de façon plus élégante, et paraissent plus vifs et sereins [23]. Chez Kisan, la dynamique et l’humour propres au maître Danwon disparaissent au profit d’un plus simple traitement de la vie. Les figures manquent de dynamisme ou encore de légèreté, en particulier dans les expressions des visages, comme dans Les lavandières.
Est-ce donc une baisse de qualité de la scène de genre qui résulte chez Kisan en la production d’œuvres de basse catégorie ? Faut-il considérer son travail comme une piètre tentative d’égaler ses maîtres ? La production en grande quantité de peintures de petite taille (15 sur 20 cm en majorité), réalisées sur du papier importé d’Occident, peuvent aller en faveur de cette opinion. Et pourtant, compte tenu de la place qu’occupe Kisan de nos jours, le peintre tient une place à part dans l’histoire de la peinture de genre coréenne.
Préserver les racines de la Corée traditionnelle
Il va sans dire que pour Kisan, peindre était une activité professionnelle, un gagne-pain, et non un passe-temps. Voilà pourquoi il vivait de ports en ports, à la recherche d’occidentaux en forte demande de productions de peintures de la vie quotidienne. Leur format était commode, sorte de carte postale que l’on pouvait montrer à ceux qui ne connaissaient rien de la vie des Coréens. Kisan avait trouvé aussi en cet art « commercial » une réponse possible à la photographie qui ne perça jamais vraiment en Corée, quoique ce procédé s’implanta dans les ports vers les années 1880, avec Kim Yong-Won, premier photographe coréen ouvrant son studio en 1883 [24].
Kisan produit au moment où la Corée change. Devant l’établissement de manufactures étrangères dans les ports ouverts au commerce international, les modes de production traditionnels commençaient à disparaître, finalement dans la même lignée que ce qui se passait pour les Japonais dès le début du règne de Meiji. La production de textiles, céramiques et de papier souffraient en particulier de cette ouverture. Ainsi, avant 1880, la demande en coton coréen pouvait être satisfaite sans difficulté par une production locale. Les textiles de coton étaient même exportés vers la Chine et le Japon. Quand les manufactures traditionnelles de production furent remplacées par des machines fonctionnant au charbon, la plantation de coton coréen s’est vite tarie, de même que la production de vers à soie. L’industrie textile coréenne était devenue importatrice, et non plus exportatrice. Au début du 20ème siècle, les productions traditionnelles coréennes se trouvaient découragées.
Compte tenu de la situation économique critique du Royaume, puis Empire coréen dans les années 1880-1910, Kisan produisait donc à contre-courant. Plutôt que de montrer des machines à vapeur, des costumes occidentaux ou des constructions modernes, l’artiste profite de la demande occidentale en « souvenirs » pour exprimer une certaine nostalgie de la Corée traditionnelle, qu’il aimait peindre. La grande majorité de ses travaux porte sur des pratiques manuelles locales : distillation du vin de riz, production de porcelaine, forgerons au travail, production de textile… Bref, tout ce qui était en cours de disparition ; Kisan peignait les traditions de vie locale pour les préserver [25]. Et même si ces modes de fabrication existaient encore du temps de l’artiste, il est fort possible que pour représenter en détail ces métiers, l’artiste voyageait, de ports en ports, de villages en villages, photographiant par des dessins préparatoires des scènes de la vie courante susceptibles d’intéresser les étrangers.
Voilà sans doute pourquoi ce peintre, si souvent boudé des intellectuels et élites coréennes, considéré par les Occidentaux comme un peintre caricaturiste se rangeant dans le domaine de la production ethnographique plutôt qu’artistique, retrouve une place d’honneur dans l’histoire de l’art coréen. Au Canada, au Musée royal d’Ontario, une grande exposition lui est ainsi consacrée en 2006. Dans une autre exposition de 2015, le Musée National des Arts Asiatiques – Guimet donne une place importante à ses peintures sous le commissariat de Pierre Cambon, ancien conservateur en chef des départements Corée, Afghanistan et Pakistan. Et, en pleine crise de la pandémie de Covid-19, le Musée National du Folklore Coréen donnera pour la toute première fois une place méritée à ce personnage, en présentant des peintures issues des collections allemandes. Enfin, alors que les Jeux Olympiques de Paris ouvrent à l’été 2024, le Centre Culturel Coréen, en collaboration avec le Musée National des Arts Asiatiques – Guimet, présente une vingtaine de peintures en haute définition sur le thème du jeu et du divertissement coréen. On fera sans difficulté le rapprochement avec le jeu du « Tirage de corde » (MG 27135 (11) et l’épisode 4 de la série Squid Game !
Dans un élan d’acte de sauvegarde d’un patrimoine en disparition, l’œuvre de Kisan fait prendre conscience d’un monde en perpétuel changement, et de ce qu’il faut préserver de la mémoire du temps. Voilà sans doute pourquoi personne ne rit dans ses images, la situation est bien trop sérieuse pour la prendre en dérision.
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Notes
1) Pak, Tae-nam, Korean collections at the British Museum 영국박물관 소장 한국문화재, Londres : British Museum, 2016, cat. 202 ; p.338, no.533.
2) Les musées ayant été recensés sont : le Musée Rothenbaum à Hambourg, le Musée des cinq continents à Munich, le Weltmuseum à Vienne, le Risjksmuseum aux Pays-Bas, le British Museum et la British Library au Royaume-Uni, le Musée national du Danemark, le Musée d’art oriental à Moscou en Russie et le Musée National des Arts Asiatiques – Guimet à Paris. Pour une recension générale, voir : Korea foundation, Yurŏp pangmulgwan sojang Han’guk munhwajae 유럽박물관소장 한국문화재 (The Korean relics in Western Europe), Seoul : Han’guk kukche kyoryu chaedan, 1991. Pour le musée Guimet, consulter : Pierre Cambon (et al.), L’art coréen au Musée Guimet, Paris : Réunion des musées nationaux, 2001 ; Cha, Mi-ae, The Korean collection at the national museum of asian art Guimet, France 프랑스 국립기메동양박물관 소장 한국문화재, Seoul : Kugoe sojae munhwajae chaedan, 2022. Une étude complète des collections en Europe est publiée : Kim Kwang Eon 김광언, 유럽박물관소장 한국문화재 « The Unravelling of the Wind Speed of Sun Jungeun », Fondation coréenne pour les échanges internationaux 1992.
3) International cultural society of Korea, The Korean relics in the United States 한국국제문화협회, Séoul : Han’guk kukche munhwa hyŏpho, 1989.
4) Pour le Japon, Korea foundation, The Korean relics in Japan, (The Korean relics in overseas museums ; 4), Seoul : Korea Foundation, vol. 1 à 5, 1993 – 1998.
5) Lee Yur-Bok. West Goes East : Paul Georg Von Möllendorff and Great Power Imperialism in Late Yi Korea. Honolulu : University of Hawaii Press, 1988.
6) La collection est accessible sur le site du musée : Uferlandschaft mit Fischerkähnen und einer Siedlung (museum)
7) Paullin, Charles Oscar, "The Opening of Korea by Commodore Shufeldt". Political Science Quarterly. 25 (3), 1910, p. 470–499.
8) Stewart Culin, Korean Games with Notes on the Corresponding Games of China and Japan, Philadelphia : University of Pennsylvania, 1895, v. [En ligne : https://archive.org/details/cu31924023272424/mode/2up] Korean games with notes on the corresponding games of China and Japan : Culin, Stewart, 1858-1929 : Free Download, Borrow, and Streaming : Internet Archive (Consulté le 11/05/2024). Les illustrations ont été réimprimées sous le titre « Games of the Orient », Rutland, Vermont : Charles E. Tuttle Company, 1960.
9) Charles Varat, « Voyage en Corée », Le Tour du Monde, vol. I, 1889, p. 421 et vol. I, 1892, p.289-368.
10) Pierre Cambon, « La diplomatie culturelle, de Varat à Collin de Plancy. Les collections coréennes du Musée Guimet au XIXe siècle » in Stéphanie Brouillet (dir.), Roman d’un voyageur, op. cit., 2015, 8-14.
11) Pierre Cambon, « Scènes de genre, par Kim Chun-gun (Kisan) », in Pierre Cambon, « L’art coréen au musée Guimet », op.cit., 2001, p. 276 et Pierre Cambon (dir.), Tigres de papier, cinq siècles de peinture en Corée, Gand : Snoek, Paris : Musée national des arts asiatiques – Guimet, 2015.
12) William Richard Cales, Life in Korea, Londres, New York : Macmillan and Co., 1895.
13) Ernst Zimmermann, Koreanische Kunst, Hambourg : Carl Griese, 1894-1895.
14) Cristina H. Y. Han, Korea around the 1900 : Paintings of Gisan, Ontario : Royale Ontaria Museum, 2006.
15) Un exemplaire original de cet ouvrage a été donné par Gale lui-même à l’université de Toronto, désormais conservé au sein du Thomas Fisher Rare Book Library. John Bunyan (1628-1688), Scarth Gale (1868-1937), Harriet Elizabeth Gibson (1860-1908), T’yŏllo ryŏktyŏng 텬로력뎡 (Traduction en coréen de “The Pilgrim’s Progress from This World to That Which Is to Come”), Seoul : The Trilingual Press, 1895.
16) Journal protestant associé aux chrétiens Méthodistes paraissant en anglais depuis la Corée entre janvier 1892 et décembre 1898. L’ensemble des numéros est accessible en version électronique. [En ligne : ] The Korean Repository (sogang.ac.kr) (consulté le 11/05/2024).
17) Cadwallader C. Vinton, “The pilgrim’s Progress – By John Bunyan. Translated by Mr. and Mrs. J.S. Gale. Illustrated”, The Korean Repository, Janvier 1896, p. 38-39.
18) James Scarth Gale, Korean sketches, (RAS Korea reprint series), Seoul : Kyung-In Pub. Co., 1975. Reproduction en facsimilé de l’éd. de New York, Chicago : Louisiana State University Press : Rev. James S. Gale, B.A., 1898.
19) Shin Hyun-young 미술사학 , “gisan gimjungeun pungsoghwa-e gwanhan yeongu 기산 김준근 풍속화에 관한 연구” (Une étude de la peinture folklorique de Kim Jun-geun dans Kisan), Art History, 20, 2006, p. 105-141.
20) Ne-ogg Lee, “The Origin of Genre Painting in the Later Choson Period – A study on the Basis of Yun Tu-so’s’ Painting”, Misul Charuo 49 (juin 1992), p. 40-63.
21) Marina Ferretti-Bocquillon (dir.), Japonismes / Impressionnismes, Paris, Gallimard, 2018, p. 43.
22) Pierre Cambon (dir.), Tigres de papier : Cinq siècles de peinture en Corée, Gand et Paris : Snoeck et Musée National des Arts Asiatiques - Guimet, 2015, p. 34. Arnaud Bertrand « Paravent à 8 panneaux à décor de scènes de genre », Musée National des Arts Asiatiques – Guimet. [En ligne : ] [Paravent à 8 panneaux à décor de scènes de genre | Musée Guimet (Consulté le 12/05/2024).
23) Burglind Jungmann, Pathways to Korean Culture : Paintings of the Joseon Dynasty, 1392-1910, Reaktion Books, 2014, p. 245 et suivantes.
24) Terry Bennett, Korea Caught In Time, Garnet Publishing, 1997.
25) Un fait très bien expliqué dans l’ouvrage : Cho Hung-Youn, Minsok-e daehan Gisan ui Jigeukhan Gwansim 민속에 대한 기산의 지극한 관심 (L’intérêt pour le folklore chez Kisan), Séoul : Minsokwon, 2004.


