JOSEON Néo-confucianisme et art de la sobriété
Okyang Chae-Duporge (최옥경)
maître de conférences, université Bordeaux Montaigne

(fig. 1) Jeong Seon, Éclaircie après une ondée dans les monts Inwang, Joseon, 1751, encre sur papier, 79,2 cm x 138,2 cm, trésor national n° 216, Musée Leeum, Séoul.
Avec la fondation du nouvel État de Joseon (1392-1910) par Yi Seong-gye, le bouddhisme, qui avait longtemps régné sur la péninsule coréenne, laisse la place à une nouvelle idéologie, le néo-confucianisme, prônant l’éthique dans la société. La classe dirigeante était alors issue des lettrés néo-confucéens nommés yangban qui consacraient leur vie à l’étude des classiques chinois et servaient comme fonctionnaires civils. Ces lettrés pratiquaient conjointement la poésie, la calligraphie et la peinture pour leurs loisirs, ces trois disciplines se fondant dans un même art du pinceau.
Une académie de peinture appelée Dohwawon (plus tard Dohwaseo) fut créée dès la fondation de la dynastie des Yi. Les peintres professionnels (hwawon), essentiellement des hommes du commun sélectionnés par un concours officiel, et certains lettrés talentueux, furent les acteurs principaux de la production d’une peinture de grande qualité. À la différence de l’art du Goryeo, caractérisé par le goût pour le faste de l’aristocratie, le Joseon des lettrés valorisait la sobriété. Le néo-confucianisme accordait une grande importance aux rituels, surtout au culte des ancêtres, ce qui a fortement contribué au développement de la céramique, en particulier de la porcelaine blanche.
Fondation de la nouvelle capitale Hanyang
Taejo Yi Seong-gye (r. 1392-1398) décida en 1394, pour marquer le changement de dynastie, de quitter Gaegyeong et de déplacer la capitale à Hanyang , l’actuelle Séoul. Comme il était d’usage à l’époque, l’emplacement fut choisi après un examen approfondi de la géomancie (pungsu) et la ville construite en damier sur le modèle des capitales chinoises telles que Pékin. Jeong Do-jeon (1342-1398) fut l’architecte-concepteur de cette nouvelle capitale qu’il dessina selon les principes de l’idéologie néo-confucianiste. Il entreprend d’abord l’édification de l’enceinte de Hanyangdoseong qui s’étend sur 17 km avec ses quatre portes principales et secondaires. Les deux portes principales les plus importantes, toujours existantes, sont la Grande porte du Sud, Namdaemun, dont le nom originel, Sungryemun, signifie le « respect des rites (ye) », notion majeure du néo-confucianisme, et la Grande porte de l’Est, Dongdaemun, dont le nom originel, Heunginjimun, évoque également l’une des vertus principales du néo-confucianisme, « le sens de l’humain (in) ». Dongdaemun est en Corée le trésor n° 1, tandis que Namdaemun est le « trésor national » n° 1, le trésor des trésors donc, d’une bien plus grande importance.
Pour transformer une ville en capitale, il fallait, traditionnellement, construire deux édifices essentiels : Jongmyo, le sanctuaire royal confucéen consacré au culte des ancêtres de la dynastie, et Sajikdan, un autel utilisé pour célébrer les cérémonies nationales de la terre et des céréales. Ils doivent être placés, selon les normes décrites par le livre Les Rites des Zhou (Jurye), le premier à l’est du palais et le second symétriquement à l’ouest. C’est dans le bâtiment principal de Jongmyo, Jeongjeon, que les tablettes ancestrales des rois et reines sont conservées. Celui-ci a été petit à petit agrandi pour pouvoir accueillir toujours plus de tablettes, ce qui a finalement conduit à un bâtiment impressionnant de 101 mètres de long de plain-pied. Le sanctuaire n’est pratiquement pas décoré et seule une gamme limitée de couleurs est utilisée puisqu’il s’agit d’un lieu où reposent les âmes des ancêtres. La cérémonie de Jongmyo, accompagnée de musiques et de danses de cour, s’appelle Jongmyo jeryeak. Celle-ci est inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, tandis que le Jongmyo fait lui partie du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Le palais royal Gyeongbok-gung est installé à l’intérieur de l’enceinte fortifiée de la cité de Hanyangdoseong sur l’axe nord-sud. À l’avant du palais se dresse la salle du trône Geunjeong-jeon qui signifie « salle de bonne gouvernance », nom proposé par Jeong Do-jeon tout comme celui de Gyeongbok-gung, qui veut dire « réjouissance du grand bonheur ». Un autre trésor remarquable de ce palais est sans conteste Gyeongghoeru, lieu de réception pour les fêtes nationales ou d’accueil des émissaires étrangers. II a été élargi en 1412 par Yi Bang-won, le cinquième fils de Yi Seong-gye, devenu troisième roi de Joseon au terme des « Guerres des princes » (1398 et 1400) qui aboutirent à l’élimination de Jeong Do-jeon.
C’est également ce même roi qui a fait construire un autre palais royal, Changdeok-gung (Palais de l’illustre Vertu), car il ne désirait pas s’installer au Gyeongbok-gung, non seulement parce qu’il y avait tué ses demi-frères mais aussi parce que la création de ce palais avait été menée par son ennemi Jeong Do-jeon. Le premier palais royal fut détruit en 1592 pendant l’invasion japonaise et délaissé au profit de ce palais secondaire, Changdeok-gung, où les rois de Joseon ont finalement le plus longtemps séjourné. Outre ses bâtiments principaux placés au sud, dont la salle du trône Injeong-jeon, ce palais est connu pour son vaste jardin arrière (Huwon ), aménagé au nord et minutieusement adapté à la topographie irrégulière du site. À la différence de Gyeongbok-gung où les éléments essentiels se succèdent sur une même ligne, la configuration du terrain de Changdeok-gung a imposé ici une disposition moins rigoureusement ordonnée, ce qui a donné un résultat exceptionnel, en référence à la conception extrême-orientale de l’architecture palatiale, et une intégration harmonieuse dans son cadre naturel. Trois autres palais, Gyeonghui-gung, Changgyeog-gung et Deoksu-gung, furent construits plus tard, ce qui fait Séoul riche de cinq palais royaux.
L’âge d’or du Joseon - au temps de Sejong
Le règne du quatrième roi, Sejong (r. 1418-1450), est sans conteste la période la plus brillante de toute l’histoire de la Corée et constitue l’âge d’or du Joseon. La première grande réalisation de ce roi fut la création du Jiphyeonjeon « palais des Sages réunis », un véritable centre de recherches des lettres et des sciences. Sejong, qui se voulait autonome, pratique et au service du peuple, se lança dans une série de réformes touchant des domaines aussi divers que la politique, la culture, la science, l’administration, l’agriculture, la médecine, la géographie, la défense nationale ainsi que la justice sociale. C’est également sous son règne que le Joseon agrandit son territoire qui atteignit ses dimensions définitives.
Sejong voulait se référer à la situation spécifique de la Corée au lieu de puiser systématiquement dans les savoirs de la Chine, pas toujours applicables au contexte coréen. C’est ainsi qu’il lance un projet de création de calendrier (Chiljeongsan) calculé à partir de l’heure de Hanyang et non de Pékin, ou bien de publication du Nongsajikseol (1429) qui visait à faire correspondre les pratiques agricoles à la réalité coréenne de chaque région. Diverses inventions essentielles pour l’agriculture accompagnent ces mesures comme un pluviomètre (cheukugi), un cadran solaire (angbuilgu), une clepsydre (jagyeongnu) et une sphère armillaire (hon-cheonui ). Mais le plus grand exploit du roi Sejong est bien évidemment l’invention de l’alphabet coréen, le Hunminjeongeum (les sons corrects pour l’instruction du peuple), le nom originel du hangeul . Le Hunminjeongeum haerye (1446), livre qui explique l’usage de cette écriture, illustré de nombreux exemples et accompagné d’une préface écrite par le roi Sejong lui-même, a été inscrit au Patrimoine documentaire de l’UNESCO en 1997.

(fig. 2) An Gyeon, Promenade en rêve dans un verger de pêchers, 1447, peinture sur soie, 38,6 cm x 106 cm, Bibliothèque centrale de l’université de Tenri, Nara, Japon.

(fig. 3) Kim Si, Un enfant tirant un âne, fin 16e siècle, 11 cm x 46 cm, trésor n° 783, Musée Leeum, Séoul, Corée du Sud
Peinture du Joseon antérieur
C’est également sous le règne de Sejong que travaillent deux des plus grands peintres de la période antérieure du Joseon. Le chef-d’œuvre de la première période est sans aucun doute « Promenade en rêve dans un verger de pêchers » (fig. 2) réalisé en 1447 par le peintre de l’Académie, An Gyeon. Il s’agit d’une œuvre commandée par le prince Anpyeong, troisième fils du roi Sejong qui lui a raconté son rêve dans lequel il s’est promené dans un verger de pêchers, symbole de l’Arcadie dans la civilisation chinoise. Le style des montagnes lointaines s’apparente à celui de l’artiste chinois Guo Xi (1000 ?-1090 ?) des Song du Nord (960-1126) dont le prince Anpyeong était grand collectionneur.
Contrairement à An Gyeon, qui était un peintre de l’Académie, le deuxième peintre remarquable de cette période, Gang Hui-an (1417-1464), était un lettré qui a par ailleurs participé à la création de l’alphabet coréen au sein du Jiphyeunjeon. La composition et le style de sa peinture « Éminent lettré contemplant l’eau » (1455) évoquent le style de l’école de Zhe qui a prospéré pendant la dynastie chinoise des Ming, et qu’il a certainement pu admirer lorsqu’il est allé à Pékin en 1445 en qualité d’ambassadeur adjoint. Cette école a préféré placer une falaise ou un grand arbre d’un côté de la composition et figurer des hommes en contrebas, au lieu de représenter une nature grandiose dominant des hommes minuscules. Un fort contraste dans les nuances de l’encre et une rapidité dans les coups de pinceau caractérisent également cette école. Ce style connaît ensuite un engouement croissant au milieu du Joseon et est à l’origine de chefs-d’œuvre comme ceux du peintre lettré Kim Si (1524-1593) (fig. 3) ou encore ceux de Kim Myeong-guk (1600 ? -1663). Ce dernier a connu un énorme succès lorsqu’il est parti au Japon en 1636 et en 1643, en tant que peintre de l’ambassade. Il y avait à l’époque nombre d’autres peintres renommés, chacun spécialiste dans son domaine : les animaux pour Yi Am (1499 - ?), les oiseaux pour Jo Sok (1595-1668), les bambous pour Yi Jeong (1544-1626), les personnages pour Yi Myeong-uk (? - 1713 ?) (fig. 8), etc.
Céramique : buncheong et porcelaine blanche
Les invasions japonaises (1592-1598) sous le règne de Seonjo (r. 1567-1608) ont ravagé le Joseon déjà déchiré intérieurement entre factions rivales. Ces guerres ont eu un tel impact sur la société coréenne que l’histoire du Joseon est souvent divisée en deux périodes, ces événements étant pris comme ligne de démarcation. Durant cette période critique apparaît un autre héros national, l’amiral Yi Sun-sin (1545-1598), l’autre personnage historique le plus admiré par les Coréens avec le roi Sejong. Son journal intime de guerre Nanjung Ilgi (1592-1598), inscrit en 2013 au registre de la Mémoire du monde de l’UNESCO, nous dévoile, à travers ses réflexions sur les tactiques navales, un grand stratège.
Ces guerres sont parfois appelées « guerre de la céramique », car un grand nombre de potiers avait été à l’époque déporté au Japon. Le Joseon a produit au cours de son histoire des céramiques dites buncheong, de la porcelaine blanche, ainsi que des pièces « bleu et blanc ». La production de buncheong s’est développée durant les deux premiers siècles avant d’être interrompue définitivement par les invasions japonaises. Cette céramique était en réalité issue de la tradition du céladon de Goryeo. Sa différence avec ce dernier vient du fait qu’elle est revêtue de terre blanche avant la première cuisson. C’est donc un céladon « maquillé » comme s’il voulait cacher sa couleur perdue, d’où son nom buncheong qui signifie « céladon poudré ». L’élégance, le raffinement et la beauté subtile du céladon de Goryeo font place à des méthodes plus directes, moins élaborées, qui donnent naissance à des formes plus simples et plus libres s’exprimant à travers différentes techniques : céladons incrustés, estampés, champlevés, incisés, peints en brun de fer, trempés (plongés), peints à la brosse grossière, etc. (fig. 4) Le relâchement stylistique a laissé libre cours à des expressions variées, créant un style instantané, frais et osé, désinvolte et vivant. Parfois les potiers ne se donnaient même pas la peine d’essuyer les coulures d’engobe blanc. C’est ce type de buncheong, avec ses traits improvisés, qui a été particulièrement apprécié par les Japonais à commencer par Toyotomi Hideyoshi (1537-1598), commanditaire de l’invasion et l’un des unificateurs du Japon durant la période Sengoku (1400-1600).

De gauche à droite :
(fig. 4) Buncheong, Joseon, fin du 15e siècle, h 25,6 cm, trésor national n° 178, Musée national de Corée, Séoul.
(fig. 5) Porcelaine blanche, Joseon, fin du 15e siècle, h 36,2 cm, collection particulière, Corée du Sud.
(fig. 6) « Bleu et blanc », Joseon, 1489, h 48,7 cm, Musée de l’université de Dongguk, Corée du Sud.
(fig. 7) Jarre de lune, fin Joseon, h 40 cm, trésor national n° 262, Musée de l’université de Yongin, Corée du Sud.
Selon un rapport datant du règne de Sejong, 185 fours étaient alors consacrés à la production de buncheong tandis que 136 fours produisaient des porcelaines blanches. Au 15e siècle, des fours officiels furent établis à Gwangju dans la province du Gyeonggi (bunwon). Dès l’origine, ces fours concentrent leur production sur la porcelaine blanche, privilégiée par rapport aux buncheong. Les diverses cérémonies officielles préconisées par le néo-confucianisme étaient classées dans les « Cinq rituels d’Etat » et l’esthétique et la qualité des récipients utilisés pour ces cérémonies devaient obéir à des règles très strictes. La pureté de la surface monochrome blanche jointe à une forme élégante toute en retenue convenaient à cet usage pour matérialiser les valeurs néo-confucéennes (fig. 5). Selon le Yongjae chonghwa de Seong Hyeon (1439-1508), « chaque année, des fonctionnaires du saongwon sont envoyés en deux groupes dans le district de Gwangju... Chaque groupe, accompagné d’un secrétaire, surveille les potiers qui fabriquent des pièces qui seront envoyées à la cour du printemps à l’automne. »
Les céramiques « bleu et blanc » (fig. 6), produites tout d’abord en Chine sous la dynastie des Yuan avec du pigment de cobalt provenant de Perse, sont également très appréciées sous Joseon. La rareté de ce minerai et son prix élevé ont obligé les artistes les plus renommés du Bureau de la peinture, attachés à la cour royale, à se rendre aux fours officiels pour y peindre à même la porcelaine. Le motif le plus répandu était le motif dit des « quatre gentilshommes » (quatre nobles plantes), les fleurs de prunier, de chrysanthème, d’orchidée et le bambou, que les lettrés du Joseon tenaient pour hautement symboliques - elles symbolisaient l’intégrité. Après les invasions japonaises, la situation économique du pays ne permet pas l’importation des coûteux pigments bleus à base de cobalt qu’il fallait faire venir de Chine, et la reprise de la fabrication des « bleu et blanc » n’est pas du tout à l’ordre du jour. C’est à cette époque qu’on observe l’essor de la porcelaine à décor brun de fer peinte avec de l’argile rougeâtre. Le bleu de cobalt fut à nouveau accessible à la fin du Joseon et désormais largement employé jusqu’à parfois couvrir la surface entière d’un même objet.
Parmi les porcelaines blanches, une forme particulièrement appréciée de nos jours est la jarre de lune (fig. 7). Afin de fabriquer ces grandes jarres sphériques, les deux hémisphères, haut et bas, doivent être joints au centre ; il en résulte des sphères imparfaites, mais cette imperfection leur donne un aspect unique, organique et mystérieux qui évoque la lune. Leur esthétique non conventionnelle a d’ailleurs inspiré de nombreux artistes contemporains.
Joseon postérieur et le mouvement Sirhak
Après les invasions japonaises, puis celles des Mand-chous sous le règne d’Injo (r. 1623-1649), la Corée se relève petit à petit avec les règnes des rois Sukjong (r. 1674-1720), Yeongjo (r. 1724-1776) et Jeongjo (r. 1777-1800). Bien que des factions rivales persistent, les monarques commencent à asseoir leur pouvoir en adoptant la stratégie de l’impartialité. Surtout, le règne de Jeongjo marque la renaissance du pays avec le développement du mouvement Sirhak . Dès son avènement, Jeongjo fonda le Gyujanggak, une bibliothèque royale riche d’ouvrages chinois et coréens dans le pavillon Juhapru installé dans le jardin postérieur du palais Changdeok. À l’image du Jiphyunjeon du roi Sejong, le Gyujanggak est un centre de recherche occupé par une nouvelle élite de fonctionnaires au service du roi à laquelle était notamment rattaché l’éminent érudit Jeong Yak-yong (connu également sous son nom de lettré Dasan, 1762-1836). C’est à ce dernier que Jeongjo a confié la construction d’une nouvelle ville fortifiée, Suwon Hwaseong - aujourd’hui classée patrimoine mondial de l’Unesco -, près de laquelle il avait fait déplacer le tombeau de son père, le prince Sado, et où il rêvait d’établir une autre capitale. L’ampleur, la structure et les techniques adoptées pour la construction de Suwon Hwaseong étaient à l’époque radicalement nouvelles. Pour ce chantier, Jeongjo avait conseillé à Jeong Yak-yong de consulter l’« Encyclopédie chinoise Gujin tushu jicheng » (1728), rapportée de la Chine des Qing (1644-1912) alors ouverte aux influences venues d’Europe et aux missions jésuites.
Le mouvement Sirhak critique le néo-confucianisme figé dans un monde idéal ; il cherche plutôt à porter sur le monde un regard pragmatique et encourage le développement agricole et commercial. Ceux qui sont en faveur de réformes agricoles comme Yu Hyeong-won (1622-1673), Yi Ik (1681-1763) et Jeong Yak-yong, souhaitent moderniser l’agriculture afin d’en accroître les rendements et réformer le système d’attribution des terres pour rendre la société plus équitable. Quant à l’école du Nord (Bukhakpa), représentée par Park Ji-won (1737-1805), Park Je-ga (1750-1805) ou Hong Dae-yong (1731-1783), elle cherche surtout à développer le commerce en suivant l’exemple de son voisin, la Chine des Qing.
Représenter la réalité coréenne
C’est dans ce climat intellectuel et cet esprit des lumières qu’émerge la « peinture de paysage d’après nature » de Jeong Seon (1676-1759). Il est l’un des premiers peintres à représenter des paysages coréens, se détournant des paysages lointains de l’Arcadie imitant la peinture chinoise. Désormais, « Les huit vues de la Corée de l’Est » méritent d’être peintes autant que les « Huit vues des rivières chinoises Xiao et Xiang ». Jeong Seon, connu sous son nom d’artiste Gyeomjae, est issu d’une famille de yangban appauvrie et a travaillé comme peintre professionnel sous le règne des rois Sukjong et Yeongjo. Il cherche à ancrer solidement sa peinture dans la réalité coréenne, laissant, parmi bien d’autres œuvres, « Les monts de diamant » (voir couverture). Son autre œuvre la plus connue « Éclaircie après une ondée dans les monts Inwang » (fig. 1) réalisée en pensant à son ami mourant, le poète Yi Byeong-yeon, est également un chef d’œuvre. Inspirés par son exemple, de nombreux peintres ont suivi sa démarche entraînant un fort accroissement des voyages sur le sol coréen.
Si Yun Du-seo (1668-1715), loin du pouvoir, a discrètement débuté la peinture de genre, ce genre atteint réellement son apogée avec deux peintres professionnels attachés à l’Académie de peinture : Kim Hong-do (1745-1814 ?) et Shin Yun-bok (1758-1823 ?). Favori du roi Jeongjo, Kim Hong-do est certainement le peintre le plus célèbre de Joseon, par son immense talent à traiter tous les sujets, allant du portrait du roi à la peinture bouddhique, mais aussi les paysages, les processions, les personnages, etc. Ce qui l’a surtout rendu très populaire, ce sont ses images très vivantes des gens du peuple qu’il nous a laissées dans son « Album de la peinture de genre de Danwon » (fig. 9).

(fig. 8) Yi Myeong-uk, Eochomundapdo, Joseon, 17e siècle, couleurs sur soie, 127,7 cm x 94,2 cm, Musée Gansong, Séoul.

(fig. 9) Kim Hong-do, Seodang (école), « Album de la peinture de genre de Danwon », fin du 18e siècle, encre sur papier, 27 cm x 22,7 cm, trésor n° 527, Musée national de Corée, Séoul.

(fig. 10) Shin Yun-Bok, Promenade en bateau, « Album de peinture de genre de Hyewon », fin du 18e siècle, encre sur papier, 28,2 cm x 35,2 cm, Musée Gansong, Séoul.

(fig. 11) Kim Jeong-hui, Sehando, encre sur papier, 23,3 cm x 108,3 cm, 1844, trésor national n° 180, Musée national de Corée, Séoul.
Quant à Shin Yun-bok (1758-1823 ?), il nous fait voir dans son « Album de peinture de genre de Hyewon » des nobles yangban oisifs, épris de musique et d’alcool, de poésie et surtout de gisaeng (courtisanes coréennes) aux lourds cheveux nattés et aux robes de couleurs vives. Dans l’histoire de la peinture coréenne, c’est pratiquement le premier peintre qui a pris les femmes comme sujet central (fig. 10). Si Kim Hong-do se concentre sur la scène des figures sans couleurs en éliminant souvent le décor au sein de ses œuvres, Shin Yun-bok se donne, lui, la peine de détailler ce décor en employant des couleurs aux nuances raffinées. Ces peintres dépeignent tous deux les gens du Joseon avec beaucoup de vivacité et de subtilité. Cette manière de représenter le peuple, pleine de vie, est également visible dans les peintures bouddhiques des temples coréens qui ont commencé à être reconstruits après les invasions japonaises.

(fig. 12) Fleurs, oiseaux et lapins, Joseon, XIXe siècle, paravent à six panneaux, couleurs sur papier, h 102 cm x L 35,5 cm, Musée Guimet, Paris.
Peinture coréenne décorative
Malgré leur popularité, les peintures de genre ont été appelées sokhwa ”, littéralement « peinture vulgaire ». Cette expression témoigne d’une vision centrée sur les lettrés (de l’école du Sud) qui donne la primauté aux réalisations monochromes faites uniquement au pinceau et à l’encre noire et mettant l’accent sur l’expressivité du trait. « Sehando » (fig. 11), la fameuse peinture de Kim Jeong-hui (connu sous le nom de Chusa 1786-1857) est l’illustration par excellence de cette tradition picturale quelque peu austère des lettrés.
À l’opposé, avec l’apparition d’une classe moyenne aisée à la fin du Joseon, un autre type de peinture s’est développé pour être installé dans l’espace domestique que Yi Gyu-gyeong (1788-1856) appelle également sokhwa. Cette peinture décorative, que le Japonais Yanagi Sōetsu (1889-1961) a désignée plus tard par le terme minhwa (peinture populaire), s’est banalisée dans la société, se propageant de la famille royale au peuple en passant par les yangban. Contrairement aux idées reçues, la plupart de ces peintures ne venaient pas du peuple ; elles n’étaient pas non plus produites pour le peuple ni utilisées par celui-ci, ce qui ôte toute légitimité à l’ancienne appellation. Grâce à la diversité des thèmes et des peintres de classes sociales différentes, ces peintures sont représentées dans des styles très variés et on peut y observer parfois l’émergence de l’abstraction et de la modernité (fig. 12). Hautement colorées et symboliques, ces oeuvres ont pour but non seulement de décorer l’espace, mais aussi d’attirer la chance et de chasser les mauvais esprits.
La période moderne débute en Corée à la fin du 19e siècle, époque durant laquelle non seulement l’Europe et les États-Unis mais aussi le Japon ont déjà entamé leur expansion coloniale. La Corée, qui sombre alors dans une guerre de clans proches de la famille royale, ouvre la porte aux étrangers avant d’être finalement occupée par le Japon en 1910.


