Dol et Hwangap : Deux anniversaires importants et hautement symboliques

Par CHO Yong-hee
Enseignante de coréen et consultante-formatrice en relations interculturelles

Dol et Hwangap : Deux anniversaires importants et hautement symboliques

Photo de gauche : Lesterhead © CC BY 2.0 /. Photo de droite : © World History Archive / Alamy Stock Photo



Dol, le 1er anniversaire

Le Doljanchi (fête du 1er anniversaire) est en Corée un événement culturel et festif d’une grande importance, célébré le jour du premier anniversaire d’un enfant. Il s’agit, pour l’enfant et sa famille, d’un moment très attendu qui marque la fin d’une période autrefois considérée comme étant « à haut risque » et le début d’une nouvelle étape de la vie. Le Doljanchi est une occasion joyeuse, remplie de belles coutumes traditionnelles et donnant lieu à la préparation de plats délicieux.




Les origines du Doljanchi

Dans le terme Doljanchi, Dol représente une période de 12 mois, la fête célébrant donc la réussite pour l’enfant d’être parvenu « à faire le tour des 12 mois ».

L’histoire du Doljanchi remonte à la dynastie Joseon, qui a régné sur la Corée de la fin du XIVe au début du XXe siècle. Durant ces temps anciens, la mortalité infantile était très élevée et survivre à cette première année était loin d’être certain. Le Doljanchi faisait en quelque sorte office de point de contrôle. On considérait que l’enfant qui avait passé cette première année charnière avait fait le plus difficile : il pouvait maintenant se concentrer sur sa vie future sans trop craindre pour sa survie. Le Doljanchi était donc une occasion joyeuse de célébrer la prospérité et la longue vie future de l’enfant. Peu importait le statut social de la famille ou sa région d’origine, le Doljanchi était systématiquement préparé pour fêter le premier Dol de l’enfant.

La « corde de salut » ornée de piments, destinée à protéger le nouveau-né de la maison des mauvais esprits. Photo : Trams76 © Shutterstock
La table du Doljabi sur laquelle sont disposés les différents objets censés représenter le futur métier de l’enfant : stéthoscope, livre, pinceau, etc. Photo : AlisherIrismetov © Shutterstock





Geumjul, la « corde de salut »

De son premier souffle à son premier Dol, de nombreux stratagèmes étaient mis en place pour protéger l’enfant.

À la naissance du bébé, chaque famille installait une corde de paille tressée à l’entrée de sa demeure. Selon le sexe de l’enfant, cette corde était ornée de piments pour les garçons et de branches de pins pour les filles. Elle était censée empêcher les mauvais esprits d’entrer dans la maison, mais également destinée à tenir éloignées les personnes ayant fréquenté des lieux de mauvais augure ; hôpitaux, cimetières, etc. Toute personne susceptible d’apporter une mauvaise fortune, ou de véhiculer des microbes, était interdite d’entrée et sommée de se tenir éloignée de la maison abritant le nouveau-né.

Cette « corde de salut » était considérée comme un moyen d’augmenter les chances de survie de l’enfant à une époque où les femmes accouchaient à domicile, dans un cadre peu aseptisé. Elle était déployée dès la naissance durant une période de 21 jours, appelée par les Coréens période de « 3 fois 7 jours ». Traditionnellement, le chiffre 3 représente en Corée l’harmonie parfaite entre le ciel, la terre, l’humain, les principes du yin et du yang. Le chiffre 7 est lui, selon la croyance populaire, porteur de bon augure. Quoi de plus propice donc à la bonne santé de l’enfant qu’une combinaison de ces deux facteurs !

Si vous connaissez le mythe de Dangun, fondateur de la Corée, vous vous souvenez peut-être du fait que sa future femme, l’ourse, a également mis 21 jours à se transformer en femme. Dans l’inconscient collectif, les Coréens semblent ainsi considérer qu’une période de 21 jours soit nécessaire à la formation d’un être humain.




Baegiljanchi, la fête des 100 jours ; un premier soulagement !

Au terme des 100 premiers jours, pendant lesquels l’enfant était protégé et choyé, la fête Baegiljanchi marquait un premier jalon pour la famille. À cette occasion, on préparait dans la matinée, selon la tradition, une table d’offrandes, le Samsinsang (littéralement « table destinée aux trois divinités »), cela afin d’honorer les trois esprits divins qui étaient censés avoir permis à l’enfant de venir au monde et à la mère d’accoucher en bonne santé. L’un des plats les plus importants de l’offrande était (et est toujours) le miyeokguk, une soupe à base d’algues et de bouillon de bœuf, avec du riz blanc. Après que la mère de l’enfant, ou sa grand-mère, eut prié devant le Samsinsang pour que le bébé connaisse chance, bonheur et longue vie, elle dégustait la nourriture préparée.

Malgré le modernisme, cette fête est encore aujourd’hui célébrée dans les familles coréennes. Car en dépit des avancées de la médecine, les Coréens restent culturellement très marqués par cette importante étape des 100 jours. De ce fait, il faut savoir que durant cette période, il est encore extrêmement difficile de s’inviter dans la maison d’un nouveau-né, même pour les membres de la famille et les amis proches.

Mais faisons un petit saut dans le temps pour arriver ainsi au premier anniversaire de l’enfant.




Le jour du Doljanchi

Alors que la tradition de la célébration du Baegiljanchi était observée dans un esprit de gratitude et de soulagement, le Doljanchi était, lui, pour toute la famille, un grand moment de joie et un événement festif synonyme d’abondance.

Au matin du Doljanchi, la table d’offrandes pour les trois divinités (Samsinsang) est installée à l’endroit où la famille viendra prier pour la longue vie et la protection de l’enfant. Les offrandes, elles, notamment le riz blanc et la soupe d’algues, seront cuisinées pour être également servies lors du petit-déjeuner familial. Il faut noter que la soupe d’algues reste, encore aujourd’hui, un symbole aux multiples vertus marquant chaque anniversaire. Par exemple, après avoir accouché, les femmes coréennes prennent également cette soupe, riche en iode et en vitamines, pendant au moins trois semaines, pour se remettre rapidement de l’accouchement et durant la période d’allaitement.

La famille installe ensuite, dans le salon ou dans la pièce principale de la maison, un paravent traditionnel à l’arrière-plan du Dolsang (littéralement « table du 1er anniversaire »). On dépose ensuite sur cette table de cérémonie divers mets en quantité : gâteaux de riz tteok (plus de 12 sortes !), fruits, viande, poisson, riz… toutes ces succulentes choses étant censées contribuer à assurer à l’enfant bonne santé, longue vie et avenir radieux. Notons au passage que le nombre d’objets disposés sur le Dolsang est également important. Plus précisément, selon les principes du yin et du yang, les nombres impairs sont considérés comme plus favorables.




Le code vestimentaire du Doljanchi

Les vêtements portés lors du Dol sont également riches en symboles. L’enfant, qu’on habillait depuis sa naissance d’un habit blanc, va désormais être vêtu d’un Dolbok (littéralement "habit du 1er anniversaire"). Il s’agit d’un costume traditionnel coréen en soie, de couleur vive, orné de broderies et de motifs complexes. Les couleurs du Dolbok ne sont pas anodines. Cinq couleurs fondamentales (noir, blanc, jaune, rouge, bleu), appelées Obangsaek, sont en fait utilisées – selon la croyance populaire – pour bloquer les mauvaises énergies et préserver la santé de l’enfant.

Le Dolbok des filles se compose d’une jupe rouge vif, d’un pardessus que portaient traditionnellement les femmes de la cour, ainsi que d’un ornement doré sur la tête. Les garçons portent, eux, un pantalon violet ou gris, un gilet indigo et un pardessus. Outre le Dolbok, l’enfant peut également porter un Jobawi, chapeau traditionnel à large bord fait de soie ou de satin ; il est surmonté d’un pompon censé éloigner les mauvais esprits et protéger l’enfant.

En général, les invités qui assistent au Doljanchi portent également des vêtements traditionnels. De même que lors d’un mariage, on évite d’être habillé de blanc pour mettre en valeur la mariée, les invités revêtent des hanbok de couleurs plus discrètes que celles portées par l’enfant ; ainsi on choisit par exemple souvent des couleurs pastel.

La bague en or est le cadeau le plus symbolique offert à l’enfant pour son premier anniversaire.



Le Doljabi, retour vers le futur

Vient alors le clou du spectacle : le Doljabi (littéralement « attraper un objet lors du Dol ». La tradition consiste à placer sur une table divers objets devant l’enfant : son travail est d’en attraper un. L’objet choisi est censé représenter sa future carrière ou ses traits de personnalité. Autrefois, les objets disposés étaient très différents selon le sexe de l’enfant. Pour un garçon, on posait principalement des objets en lien avec les études (pinceau de calligraphie, livre…) ou les arts martiaux (arc, sabre…). Et pour une fille, les objets représentaient le plus souvent des tâches du foyer liées à la vie domestique (ciseaux, aiguille). Du riz et des pièces d’argent, symboles de fortune, ou bien du fil et des nouilles, symboles de longue vie, étaient disposés indifféremment, qu’il s’agisse d’une fille ou d’un garçon.

Les objets présentés ont bien sûr évolué au fil des siècles et avec les souhaits de carrière des parents pour leurs enfants. Au placard désormais guerriers et couturières ! Lors du Doljabi, on dispose aujourd’hui, devant les enfants, des micros, des stéthoscopes ou des clubs de golf ! Bien sûr, les parents ont tendance à placer leurs objets de prédilection à portée de l’enfant... Et pendant ce temps, les invités parient sur l’objet que celui-ci choisira.

Encore aujourd’hui, le Doljabi est une tradition très observée et appréciée en Corée. C’est à la fois l’occasion de célébrer la première année de vie de l’enfant et de se projeter dans son avenir. En lui permettant de choisir sa propre voie, on pense qu’on lui donne les moyens d’être heureux dans sa vie future. Pour ma part, lors de mon Doljabi, j’ai choisi un crayon. Choix on ne peut plus prémonitoire, puisque je suis devenue par la suite enseignante et auteure ! Preuve s’il en est que le Doljabi ne doit pas être pris à la légère…




Qu’offrir à l’enfant lors de son premier anniversaire ?

Qui dit anniversaire, dit cadeaux. À cette occasion, en Corée, les invités offrent habituellement de l’argent, des vêtements ou des objets de puériculture. Cependant, le cadeau le plus symbolique est une bague en or. Selon la médecine traditionnelle, l’énergie transmise par l’or permettrait d’assurer à l’enfant une bonne santé. Offrir ce cadeau revient donc symboliquement à exprimer, par le biais d’un don, un souhait de bonne santé. La bague est généralement personnalisée : le nom de l’enfant, sa date de naissance, ou bien encore l’animal correspondant à son signe astrologique du zodiaque, peuvent y être gravés.

Depuis quelques années, il est également devenu à la mode d’offrir en guise de cadeau une cuillère en or. Alors qu’en France, on dira plutôt d’un enfant venu d’une famille aisée qu’il est né avec une cuillère en argent dans la bouche, les Coréens diront eux, selon le niveau d’aisance familial, qu’il est né avec une cuillère en or, en argent ou en terre cuite. Et, bien que cette théorie des classes fasse souvent polémique car contribuant à perpétuer les inégalités sociales, les donateurs de la cuillère en or espèrent que l’enfant bénéficiera d’une vie abondante et prospère.

Bien entendu, on peut se demander si ces cadeaux font surtout la joie des enfants ou des parents...




Conclusion

Le Doljanchi comprend donc tout un ensemble de coutumes destinées à marquer le début de la vie de l’enfant. Mais il faut savoir, que dans les sociétés confucianistes, le respect des aînés primait sur celui accordé aux jeunes. Nous allons donc évoquer, dans la seconde partie de cet article, les coutumes liées aux survivants du vieil âge...








Hwangap, le 60e anniversaire

Le Hwangapjanchi (Hwangap signifie littéralement « le retour au point de départ du cycle sexagésimal ») est une fête traditionnelle coréenne qui marque le 60e anniversaire d’une personne. Selon les croyances traditionnelles en Asie de l’Est, la vie des gens évoluait par cycles de 60 ans, un cycle – appelé Gap – correspondant à une rotation complète des signes du zodiaque (12 animaux et 5 éléments). En Corée, le Hwangap est considéré comme un moment de réflexion et de renaissance, car on pense que la personne entame à 60 ans un nouveau cycle de vie. Il faut noter que cette célébration existe en Corée mais également dans quelques autres pays voisins tels la Chine, le Japon ou le Vietnam.




Vivre vieux, une bénédiction !

On retrouve des traces de cette célébration du Hwangap dès le XIIIe siècle. À l’ère Joseon, l’espérance de vie chez les nobles tournait autour de 55 ans et les paysans, eux, atteignaient rarement les 50. Dépasser les 60 ans relevait donc du miracle pour le commun des mortels. Aussi, les rares soixantenaires étaient-ils respectés et surnommés « les vieux qui ont passé le Gap », appellation flatteuse destinée à les honorer et à accroître leur statut social.




Les préparatifs du Hwangap

Piété filiale oblige, il était du devoir des enfants d’organiser en cette occasion une cérémonie grandiose. Une abondance de victuailles et de produits de choix était présentée lors de la fête : noix, kakis séchés, alcools divers, fleurs, gâteaux de miel et sésame noir Dasik… étaient disposés sur la table d’honneur. Les Yakkwa (gâteaux au miel frits à l’huile) étaient empilés pour former des tours cylindriques de 40 cm de hauteur. On disait que la hauteur des piles de victuailles était proportionnelle à la force des souhaits de longévité des enfants envers leurs parents. Ces aliments n’avaient pas vraiment vocation à être consommés au cours de la cérémonie mais étaient plutôt destinés à témoigner de la richesse et de la prospérité de la famille hôte. Devant la table de cérémonie, on disposait à part, sur une autre petite table, de l’alcool à consommer.

Il est intéressant de noter que la table de cérémonie utilisée lors du Hwangap est similaire à celle qu’on utilise pour les rites rendant hommage aux ancêtres défunts. C’est sans doute parce que le 60e anniversaire marquait aussi autrefois le dernier cycle de la vie d’une personne. D’ailleurs, le Hwangap était également appelé Sanjesa, rite sacrificiel organisé du vivant de quelqu’un.

Tous les Coréens formant, confucianisme oblige, une grande famille, cette coutume ne se cantonne pas au seul cercle familial. Dans les milieux académiques, par exemple, les disciples se doivent d’organiser le Hwangap pour leur maître. Et cette coutume est également observée dans les cercles religieux ou même mafieux.

Du fait de l’allongement de la durée de la vie, les Coréens d’aujourd’hui ont plutôt tendance à célébrer le 70e anniversaire, Chilsoon Janchi, qui « concurrence » de plus en plus le Hwangap.



Place à la fête

La personne honorée se doit de porter en la circonstance des vêtements traditionnels coréens, dont un chapeau spécial appelé gwanmo, symbole de sagesse et de longévité.

La cérémonie comprend plusieurs phases rituelles : on adresse d’abord une prière aux ancêtres, puis on allume des bougies destinées à représenter le passé, le présent et l’avenir. La table d’honneur, qui est déjà dressée, est ornée de plats précédemment cités ; ils sont disposés en nombre impair. Toutefois, pas touche ! Ces plats font office d’offrandes. Le repas, comprenant généralement des nouilles et du kimchi, se fera, plus tard, sur une autre table appelée Immaetsang. Le fils aîné de la famille, accompagné de sa femme, s’incline en premier pour saluer ses parents en leur offrant de l’alcool. Suivent, après lui, les autres enfants s’inclinant successivement du plus âgé au plus jeune. Puis, c’est le tour des autres membres de la famille et des invités qui font de même. Les frères et sœurs de l’hôte du Hwangap sont assis à ses côtés accompagnés de leur époux et épouses. Ils reçoivent, eux aussi, l’offrande d’alcool.

Ces « formalités » terminées, un toast est porté à la personne honorée. Pour célébrer l’heureuse occasion, les invités peuvent, selon le cas, chanter des chants coréens, réciter des poèmes, ou bien encore exécuter des danses traditionnelles. Lors du Hwangap, même les badauds sont invités à partager le repas car le fait d’avoir de nombreux convives est un symbole de vertu et contribue à la notoriété de la maison. À la fin des festivités, la personne fêtée exprime, selon la tradition, sa gratitude à sa famille et à ses invités pour leur amour et leur soutien.

Le Hwangap était généralement célébré en une journée mais, pour les familles riches ou celles souhaitant afficher et asseoir leur position sociale, les festivités pouvaient durer jusqu’à trois jours. Ainsi, on peut aisément comprendre pourquoi cette coutume représentait autrefois un énorme fardeau pour les enfants, surtout lorsqu’il s’agissait de familles pas très aisées.




Le Hwangap aujourd’hui

Contrairement au Doljanchi, le Hwangap est, lui, de moins en moins célébré de nos jours. Sans doute parce que l’allongement de l’espérance de vie des Coréens – qui approche aujourd’hui les 85 ans – et le fait qu’on célèbre désormais fréquemment les 70 et même les 80 ans des parents, ont contribué à banaliser le 60e anniversaire. Autrement dit, vivre au-delà de 60 ans est aujourd’hui loin d’être un exploit et le Hwangap a, de ce fait, perdu progressivement, depuis le début des années 1990, sa fonction symbolique.

En outre, les Coréens se marient de plus en plus tardivement. De nos jours, il n’est pas rare de voir des couples de 60 ans avec des enfants dans la vingtaine. On peut donc comprendre que, après deux années de service militaire, beaucoup de jeunes adultes rechignent à utiliser leurs maigres économies pour empiler 40 cm de Yakkwa devant leurs parents. D’ailleurs, ces parents eux-mêmes préfèrent aujourd’hui organiser un beau voyage ou se payer un bon restaurant pour fêter leurs 60 ans, plutôt que d’inviter du monde et dépenser de l’argent pour ce genre d’occasion.




Conclusion

Malgré les profonds changements sociétaux de ces dernières décennies, l’allongement de la durée de vie et le fait que les Coréens d’aujourd’hui ont plutôt tendance à fêter le 70e anniversaire de leurs parents (Chilsoon Janchi), qui « concurrence » de plus en plus le 60e, le Hwangap reste encore un moment important permettant de réunir famille et amis pour célébrer le don de la vie et la transmission de la sagesse et de l’expérience d’une génération à l’autre.

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