Dauphine Scalbert, des pots et 
des hommes

Par Thibaud JOSSET
Rédacteur en chef du magazine Univers des Arts

Dauphine Scalbert, des pots et 
des hommes

Dauphine Scalbert dans son atelier de Lain en Bourgogne.
Contact : www.dauphinescalbert.com



De l’aveu des artistes et artisans confrontés à la diversité des matières au cours de leur vie, le travail des terres cuites revêt un caractère organique unique en son genre. Où que l’on aille et quoi que l’on accomplisse, l’on revient toujours au travail de la terre, ainsi que pourrait être résumé le Georgicus virgilien qui, quoi que dans une optique agricole et non artisanale, rappelle que la Terre et ses argiles sont autant le lieu de la germination que celui de la fin de toute chose : elles sont la somme de celles et ceux qui nous ont précédés. Symbole de l’existence, l’argile incarne le malléable. Nées avec le premier âge des civilisations, les terres cuites racontent l’universel en même temps que la spécificité des peuples. Découvrir les créations de Dauphine Scalbert, c’est ressentir tout cela à la fois, le comprendre en se laissant bercer par l’humilité d’une œuvre pourtant considérable.

Née en 1955 à Lille, elle est formée dans les années 1970 dans les ateliers de La Borne sous le regard de Pierre Mestre puis dans une usine de tournage à Saint-Amand-en-Puisaye. Elle effectue dès cette époque plusieurs voyages d’apprentissage, aux Etats-Unis et au Mexique, mais c’est une envie de Corée qui s’avère déterminante. Apprenant le coréen à l’INALCO dès 1977, elle réalise un saut fondateur en se rendant à Icheon en 1979 où elle intègre pendant quatre ans l’atelier Cheong-un Toyo et œuvre, – une première pour une Européenne –, au service de restauration du Musée national. D’autres voyages et études, notamment huit années passées en Colombie, structurent son parcours, sa technique et sa pensée. Aujourd’hui installée dans l’Yonne où elle anime un important atelier, elle est une céramiste particulièrement respectée en France comme en Corée. Une très belle exposition lui a été consacrée, il y a quelques années, au Centre culturel coréen à Paris. A l’amorce d’une conversation avec elle, on est frappé par sa hauteur de vue sur ce métier qu’elle nomme par le vocable volontairement populaire, en un sens noble, de potière.




Culture Coréenne : Vous préférez le terme de potière à celui de céramiste. On sait que les deux sont devenus des quasi-synonymes en français, avec ceci comme nuance que le premier renvoie dans l’imaginaire à quelque chose de plus artisanal et le second de plus artistique. Que pensez-vous de ce glissement sémantique ?

Dauphine Scalbert : J’ai pratiqué la céramique dès mes dix ans et je n’ai jamais cessé d’entretenir un rapport de liberté et d’intimité avec elle. Dans ma famille, on a toujours aimé les pots, les casseroles en terre comme on en faisait autrefois. Comme il s’agissait d’un type d’objet que l’on ne trouvait pour ainsi dire plus en France depuis l’après-guerre, nous tâchions d’en trouver en Europe du Sud où il subsistait encore un artisanat de la vie quotidienne. De cela découle mon rapport à l’objet d’usage : assiettes, bols, récipients utiles en tous genres… ainsi que le terme de poterie que je privilégie. De manière fondamentale, je fais des pots avant de faire des objets esthétiques. Il faut avoir conscience que les potiers d’autrefois sont devenus dans notre société contemporaine des céramistes à cause de l’industrialisation : on n’use plus d’objets du quotidien en terre. La poterie est tombée en désuétude car prendre trois années pour former correctement un potier n’a plus de sens depuis l’avènement des matériaux industriels. Les pratiques anciennes étant privées de leur destination naturelle, les potiers se sont mués en céramistes-artistes usant d’un matériau banalisé : de faire un objet, on en est venu à faire de l’art, avec la quête d’expression égotique qui accompagne cette ambition. Comme dans tous les arts graphiques et plastiques, il convient désormais de créer quelque chose de nouveau, de conceptuel. Cela ne m’intéresse pas. En un sens, je voudrais seulement faire des bols.


Ensemble pour le thé. Plateau 26 x 26 x 4,5 cm et théière, 45 cl.

Il est intéressant de noter qu’en s’anoblissant dans l’imaginaire collectif, en transitant de l’artisanat vers l’art, 
– même si cela ne veut certes pas dire grand-chose –, 
la poterie a en fait perdu en Europe ce qui faisait son intérêt sur le plan civilisationnel. Est-ce cela qui vous a attiré vers l’Asie ?

Où que je voyage et quoi que j’apprenne, en Amérique du Sud, en Corée, au Japon, etc., plus qu’à la technique, je me suis toujours intéressée au fond des choses : l’histoire de la pratique et des matériaux. L’argile est le matériau plastique par excellence. Elle est donc un reflet très signifiant d’une culture. L’approche de la céramique en Corée et au Japon est très différente de ce qui se fait en Europe occidentale. A mon arrivée à Icheon dans les années 1970, une étudiante indienne qui se trouvait dans un atelier voisin du mien me résuma la chose ainsi : en Orient, on accepte son destin alors qu’en Occident, on le façonne. Ceci dit vraiment quelque chose du rapport qu’ont les peuples à la terre : en France, on saisit le matériau de manière impérieuse pour le plier à sa volonté, à son regard d’individu. En Corée, l’approche est plus douce et respectueuse. Cela a aussi à voir avec le rapport aux ancêtres. Je pratiquais déjà depuis longtemps avant d’arriver en Corée, mais il a fallu là-bas tout réapprendre à partir de zéro. On peut dire que ce fut une « claque ».




La Corée de la fin des années 1970 et du début des années 1980 était très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. Quels sentiments avez-vous conservés de cette époque ?

J’avais, à mon arrivée en Corée en 1979, l’adresse du professeur Yi Choon-hi que m’avaient donnée des potiers canadiens qui le connaissaient. J’étais arrivée là-bas avec mon frère, avec qui je voyageais, et je me souviens que nous avions été très surpris à l’heure du repas. La grand-mère qui avait préparé les plats nous avait donné, d’une manière que nous avions ressentie comme subite, presque abrupte, de quoi manger, c’est-à-dire du riz dans un bol en plastique et dans un autre bol, en inox cette fois, de la soupe. Les jeunes ont aujourd’hui tendance à oublier que le riz était une denrée chère dans la Corée des années 1960-1970. On servait dans les restaurants surtout de l’orge et assez peu de riz. Et puis, je garderai toujours de cette période un souvenir ému de mes maîtres, Yi Choon-hi et Lee Sang-su, tous deux disparus très jeunes. Je songe avec émotion à cette sentence coréenne à propos de ces personnes exceptionnelles parties trop tôt : « Le ciel les chérissait tant qu’il n’a pu s’empêcher de les rappeler à lui. »




Dans ce contexte, vous avez découvert un système d’enseignement qui, lui, a sans doute moins changé que la situation économique du pays. Que pouvez-vous dire du modèle coréen ? Quelle serait sa spécificité en comparaison de ses voisins d’Asie orientale ?

En Corée, la céramique s’apprend encore à l’université, dans des ateliers dotés d’un superbe matériel. Les études y durent au moins quatre ans, voire six ans. L’apprentissage historique, théorique et archéologique y tient une place aussi importante que la pratique d’aujourd’hui. L’un ne va pas sans l’autre. Lorsque je suis entrée au service de la restauration du Musée national en 1981, le professeur qui m’a beaucoup marquée traitait avec les objets anciens comme avec les personnes : avec humanité et dignité. J’ai été invitée à participer à des fouilles archéologiques, ce qui est essentiel pour comprendre par exemple le passage de la forme chinoise à la forme coréenne, qui s’exprime surtout dans le pied des pièces. Initialement, le goût de l’archéologie m’a été transmis par mon père et j’étais heureuse de poursuivre dans cette voie. Cela m’a énormément appris. Le style japonais s’en rapproche quelque peu, quoi qu’avec une façon différente d’exprimer l’exigence et l’excellence, tant sur le plan intellectuel que social. Pour ce qui est de la céramique chinoise, il faut bien comprendre qu’elle a fait l’objet d’une industrialisation extrêmement ancienne, ce qui y fonde un rapport à la céramique très différent de celle du Japon et de la Corée.




Les liens entre céramique coréenne et japonaise sont d’ailleurs historiquement aussi étroits que mouvementés…

De nombreuses choses au Japon proviennent de la Corée et pas seulement, comme on l’entend souvent, depuis les XIIe et XIIIe siècles, mais en fait dès les Ve et VIe siècles. Par exemple, les Japonais utilisent une forme de céramique très aérienne, typiquement coréenne, pour la cérémonie du thé. À la fin du XVIe siècle, la céramique a aussi eu une importance économique et politique majeure. Les tentatives d’invasion de la Corée par Hideyoshi ont mené à la guerre des potiers, c’est-à-dire à la destruction de fours et à l’enlèvement de potiers coréens, que les samouraïs boutés hors de la péninsule installèrent dans leurs fiefs comme instruments de pouvoir. Au Japon, la cérémonie du thé occupait la place des grands banquets dans les sociétés européennes et le bol était un enjeu pour les chefs féodaux. De cela provient que l’on trouve une très belle collection de céramique coréenne au musée municipal d’Osaka : certaines pièces qui s’y trouvent seraient en Corée des trésors nationaux.


Pichet, h. 22 cm, d. 11 cm.

C’est une histoire que l’on peut percevoir dans la forme des pièces et son évolution. La céramique est un phénomène qui permet de remonter le cours du temps jusqu’à l’essence des cultures. Comment pourriez-vous définir la forme coréenne, dans ses grands traits ?

Le vocabulaire de la céramique est apparenté à celui du corps humain : on parle de pied, de panse, d’épaule… parler de céramique revient à parler des hommes. Il y a un caractère que les formes coréennes partagent avec les japonaises et qui découle de leur ascendance nord-eurasiatiques, sibériennes, etc. La céramique coréenne est très gracieuse car le peuple coréen se démarque par son énergie et sa chaleur. Le pied des bols, notamment, élève de manière aérienne. En Chine, la grâce n’est pas la même : la forme est traitée différemment, à la fois plus sophistiquée et plus imposante, à l’opposé de l’harmonie si particulière de la ligne coréenne. Au Japon, la ligne est élégante mais moins dynamique. De manière générale, on lit dans l’argile l’énergie de la personne qui lui a donné forme. Le premier bol dont l’homme a usé, ce sont ses mains utilisées pour boire de l’eau. La forme du bol est très instinctive : on met ses mains autour d’un bol de boisson chaude en hiver pour se réchauffer, comme un enfant met ses petites mains autour du sein qu’il tête. Si je devais résumer schématiquement, la céramique coréenne a des épaules, la céramique japonaise a des fesses : on y lit une différence entre une culture issue du nord de l’Eurasie et une autre venant du Pacifique.




Comment pourriez-vous définir votre création personnelle ? C’est un fait rare de toucher simultanément le public européen et asiatique comme vous le faites.

Disons que je colle au lignes coréennes en appropriation et non en copie. Si mes pièces parlent aux Occidentaux comme aux Coréens et aux Japonais, c’est je crois parce qu’on y perçoit mon amour viscéral de l’objet d’usage. Je me sens loin des recherches purement esthétiques contemporaines et, à vrai dire, je ne sais pas dessiner. Je raisonne en terme de forme et non de concept. J’aime les lignes coréennes pour leur simplicité, leur dynamisme qui tire vers le haut, – cela est surtout visible dans les vases –, et fonde l’élégance des bols grâce à leur pied particulier, ainsi qu’à la sensation immédiate d’ergonomie qui s’en dégage. En général, plus la forme est simple, plus elle est rafraîchissante et plus je l’aime. La complexité tend à contenir quelque chose d’artificiel, de non-humain que je déplore. Comprendre la beauté de la sobriété, de l’essentiel de l’objet saisi par une main humaine et caressé par le regard au quotidien, est pour moi un véritable motif de création.



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