Yun Jung-hee, 
l’actrice aux mille visages 
s’est éteinte à Vincennes

Par Bastian MEIRESONNE
Ancien directeur artistique du Festival international 
des Cinémas d’Asie de Vesoul

Yun Jung-hee, 
l’actrice aux mille visages 
s’est éteinte à Vincennes

Poetry, Lee Chang-dong, 2010. © Pinehouse Film



Le 19 janvier 2023, l’industrie cinématographique apprend le décès de Yun Jung-hee (1944 – 2023), actrice mondialement célèbre pour son interprétation inoubliable dans le film Poetry (Lee Chang-dong, 2010). En Corée, Yun est considérée comme une véritable icône et elle est toujours citée, de nos jours, comme l’une des actrices préférées des Coréens. Elle est l’artiste féminine la plus récompensée de tous les temps avec 24 prix de Meilleure Interprète Féminine remportés au cours de ses cinquante ans de carrière. Une carrière durant laquelle elle a participé à plus de 300 films, dont la plupart tournés entre 1967 et 1973




Née le 30 juillet 1944 à Busan sous le nom de Son Mi-ja, Yun Jung-hee poursuit des études d’anglais à l’université de Chosun avec pour projet de partir vivre aux États-Unis. Elle est une grande admiratrice du roman Sorrowful Youth de Kim Nae-sung. Un jour, elle apprend l’organisation d’un casting pour une nouvelle adaptation cinématographique du livre, après une première version réalisée en 1959 par Hong Seong-ki. Encouragée par ses amies, elle décide de tenter sa chance parmi 1 200 autres candidates.

Après un premier entretien, Yun Jung-hee apprend que son rôle est déjà attribué. Déçue, elle quitte les lieux, mais est persuadée par ses amis de quand même retourner terminer les essais. Bien lui en prend, car elle décroche finalement le premier rôle. Le film est à l’époque un triomphe, avec plus de 206 000 spectateurs dans la seule ville de Séoul, devenant ainsi le plus grand succès de l’année 1967 et terminant 9e au classement des années 1960. Elle devient ainsi, quasiment du jour au lendemain, une célébrité, avec des fans assiégeant son domicile et lui adressant des déclarations d’amour signées de leur sang !

Son Mi-ja, mal à l’aise face à cette soudaine popularité, décide de prendre un nom d’emprunt pour préserver sa vie privée. Elle choisit le nom de famille de sa meilleure amie, « Yun », pour « sa belle sonorité », et compose son prénom à partir des caractères chinois : « Jung » pour « tranquillité » et « hee » pour « féminine ». Parallèlement à sa carrière d’actrice, elle poursuit ses études et sort diplômée de l’Université d’Histoire de Woosuk, puis des Beaux-Arts de Chung-ang, avec toujours l’espoir de partir un jour aux États-Unis.

Elle se fait rapidement une réputation pour son caractère bien trempé, refusant les seconds rôles pour ne jouer que les têtes d’affiche. Cette décision entraîne la résiliation de son contrat d’exclusivité avec ses producteurs, mais ne l’empêche pas de faire carrière par ailleurs : elle enchaîne, au cours des mois suivants, plusieurs succès à plus de 100 000 entrées : Longing in Every Heart (Jang Il-ho, 1967), Le Brouillard (Kim Soo-yong, 1967), Kang Myeong-hwa (Kang Dae-jin, 1967) et Dolmuji (Chung Chang-hwa, 1967).

Elle est rapidement considérée par la presse comme l’une des trois meilleures actrices de la décennie aux côtés de Nam Jeong-im (1945-1992) et de Moon Hee (née en 1947). Entre 1967 et 1971, elle apparaît dans 210 longs-métrages – soit un quart de la totalité des films produits durant cette période ! – dont 99 aux côtés de Shin Seong-il (1937-2018), la plus grande vedette de l’époque.

Ce chiffre peut sembler incroyable de nos jours, mais il était plutôt commun durant l’âge d’or du cinéma coréen des années 1960, avec plus de deux cents films tournés annuellement. Les stars de l’époque étaient soumises à un rythme effréné, enchaînant jusqu’à quatre films par jour, et découvraient leurs textes à même les prises de vue depuis un prompteur. Les acteurs étaient ensuite doublés en post-synchronisation par des professionnels. Au plus fort de sa carrière entre 1967 et 1973, Yun Jung-hee se retrouvait ainsi parfois à l’affiche de cinq films différents sortis le même jour !

Contre l’avis de ses producteurs, qui veulent la cantonner au personnage de « jeune femme naïve et serviable », Yun Jung-hee diversifie rapidement ses rôles en interprétant une gisaeng (courtisane coréenne) dans Kang Myeong-hwa (Kang Dae-jin, 1967), une journaliste dans Sora’s Dream (Kang Dae-jin, 1968), une espionne nord-coréenne dans Nightmare (Yy Hyun-mok, 1968), une hôtesse de l’air dans Blue Letter (Jung Jin-woo, 1968), une chamane dans Shaman Island (Choi Ha-won, 1972) et une chanteuse de cabaret dans Don’t Cry, Mother (Lee Young-woo, 1972).

Yun Jung-hee ne craint pas de mettre son image en péril : les personnages féminins des mélodrames de l’époque sont habituellement des maîtresses prêtes à tout sacrifier pour le bonheur de l’homme aimé, conformément à la tradition confucéenne. Dans Until that Day (Kim Ki-duk, 1969), elle incarne une sage-femme travaillant dans un hôpital qui, à l’inverse, pousse son amant médecin à épouser une infirmière pour rester proche de lui sans que leur relation ne soit révélée. Ce rôle provoque un immense scandale lors de la sortie du film pour « atteinte aux bonnes mœurs ».

L’Eunuque (Shin Sang-ok, 1968) fait, quant à lui, sensation en suggérant la toute première relation charnelle de l’histoire du cinéma coréen entre deux personnages féminins, dont Yun Jung-hee. Yun Jung-hee y interprète la fille d’un seigneur, interdite d’aimer un fonctionnaire de rang plus modeste. Elle va devenir courtisane à la cour royale, où elle se rapproche d’une domestique, ce qui conduit à la fameuse scène controversée qui fera scandale. Cette dernière est largement censurée, et le réalisateur Shin Sang-ok est même arrêté pour « atteinte aux bonnes mœurs ». Le buzz entourant la sortie du film permet en tout cas de rassembler 320 000 spectateurs.

La décennie des années 1970 est souvent considérée comme la période la plus sombre de l’histoire du cinéma coréen : la production cinématographique subit une forte baisse, passant de 209 films produits en 1970 à seulement 96 en 1979, en grande partie en raison de l’avènement de la télévision mais aussi du renforcement de la censure. Par ailleurs, l’exode rural massif transforme radicalement le profil des spectateurs, qui sont désormais majoritairement des hommes entre 20 et 30 ans. Cette évolution conduit à une augmentation de la production de westerns coréens, ainsi que de films d’action et d’arts martiaux, cela afin de satisfaire les goûts du public masculin.

Durant cette période, Yun Jung-hee est l’une des rares actrices à ne pas migrer vers le petit écran ou mettre un terme à sa carrière. Elle fait même preuve de grande versatilité en excellant dans des comédies telles que The Odd Bride (Kim Young-gul, 1971), dans des films de sabre comme Three Women Fencers (Choi In-hyeon, 1969) et de gangsters comme Cruel History of Myeong-dong (Byun Jang-ho, Choi In-hyeon, Im Kwon-taek, 1972). Mais l’homme qui va lui offrir ses plus beaux rôles à l’écran est… l’écrivain Kim Seung-ok.

Kim Seung-ok est né en 1941 à Osaka, au Japon, avant de grandir à Suncheon, en Corée. Il étudie le français à l’Université Nationale de Séoul, période à laquelle il publie ses premières nouvelles dans un journal littéraire. Il devient rapidement célèbre suite à une série de romans à succès publiés à partir de 1964. Les œuvres de Kim Seung-ok sont souvent empreintes de nihilisme, présentant des personnages marginaux incapables de s’adapter aux normes sociales de la société coréenne, à l’époque en pleine modernisation.

En 1965, le Ministère de l’Information entreprend de promouvoir la culture coréenne à l’échelle mondiale en favorisant la production de films susceptibles d’être sélectionnés dans des festivals de cinéma internationaux. Cette initiative s’inspire de la politique culturelle japonaise bungei eiga (littéralement : adaptations littéraires) des années 1920, dont l’objectif était d’élever le cinéma au rang d’art en adaptant des romans à succès, ce qui a donné naissance à des classiques mondiaux comme Rashômon (Akira Kurosawa, 1950), L’Intendant Sansho (Kenji Mizoguchi, 1954) ou La Femme des Sables (Hiroshi Teshigahara, 1964).

Le réalisateur Kim Soo-yong (né en 1929) est considéré à l’époque comme le meilleur représentant du mouvement coréen, au point d’être surnommé « le père des adaptations littéraires ». Son premier film, Le Village au Bord de la Mer (1965), remporte un immense succès avec plus de 150 000 entrées, suivi en 1967 de ses chefs-d’œuvre Full Ship, Burning Mountain et Sound of Magpies, dans lequel apparaît Yun Jung-hee. L’actrice collabore au total plus de vingt fois avec Kim Soo-yong, en apparaissant notamment dans des adaptations des romans de Kim Seung-ok, dans lesquelles elle livre ses plus belles performances.

Le film Brouillard (1967) est adapté du Voyage à Mujin de Kim Seung-ok. C’est l’une des premières œuvres cinématographiques coréennes inspirées du cinéma européen, notamment du film Un homme et une femme (1966) de Claude Lelouch et des œuvres de Michelangelo Antonioni et d’Ingmar Bergman. L’histoire est celle d’une jeune femme naïve (Yun Jung-hee), vivant dans un village isolé sur la côte, qui tombe amoureuse d’un homme marié de passage. Cette relation passionnelle combine avec succès cinémas d’art et commercial, et attire plus de 136 000 spectateurs lors de sa sortie.

Dans les années 1970, Kim Soo-yong et Yun Jung-hee collaborent sur deux autres adaptations réussies de romans de Kim Seung-ok : Night Trip (1974) raconte notamment l’histoire d’une jeune femme désespérée dans la société coréenne moderne, qui est abusée par plusieurs hommes et cherche à trouver un sens à sa vie en errant dans les rues désertes de son village natal. Le film choque les censeurs en raison de ses nombreuses scènes d’abus sexuels et de la représentation d’un personnage féminin profondément dépressif, à une époque où le cinéma était tenu de renvoyer une image positive et heureuse de la Corée. Le film est banni pendant trois ans avant de pouvoir sortir finalement en 1977, mais dans une version raccourcie de 53 coupes. Ce film reste un chef-d’œuvre en l’état, notamment grâce au jeu totalement habité de Yun Jung-hee.

En 1977, Kim Soo-yong réalise son œuvre la plus singulière et la plus expérimentale, A Splendid Outing. Dans ce film, Yun Jung-hee incarne une puissante femme d’affaires, qui décide de s’offrir une virée dans une ville portuaire. Elle est kidnappée et retenue prisonnière sur une petite île isolée par une communauté de pêcheurs sans aucune explication jusqu’à l’étrange dénouement. Une fois de plus, Yun Jung-hee se met en danger en incarnant un personnage féminin totalement inédit dans le cinéma coréen, dans un long-métrage déroutant ; mais son interprétation est une nouvelle fois saluée par le public en rassemblant 154 000 spectateurs.

Yun Jung-hee est par ailleurs apparue dans deux autres adaptations magistrales de l’œuvre de Kim Seung-ok : La Moustache du Général (Lee Seong-gu, 1968) et Potato (Kim Seung-ok, 1968). La première est une captivante plongée dans l’esprit perturbé d’un écrivain qui lutte pour trouver sa place dans une société coréenne en pleine modernisation. Le film est l’un des premiers films coréens à avoir une structure narrative totalement déconstruite, commençant par la mort du protagoniste avant de remonter le fil de l’histoire à travers une série de flashback imbriqués. Il inclut également la toute première séquence d’animation dans un long-métrage de fiction, réalisée par le pionnier de l’animation coréenne, Shin Dong-hun (A Story of Hong Gil-dong, 1967).




Splendid Outing, Kim Soo-yong, 1978. © Korean Film Archive

Sorrowful Youth, Kang Dae-jin, 1967. © Korean Film Archive

Bird of paradise, Kim Soo-young, 1975. © Korean Film Archive

Potato (1968) est le seul film réalisé par l’écrivain Kim Seung-ok lui-même. Adapté de son propre roman éponyme, il raconte l’histoire d’une femme, mariée de force à un aristocrate de campagne infirme et hautain. Elle doit affronter de nombreux défis pour subvenir aux besoins de sa famille. Dans cette œuvre méconnue mais absolument magistrale du cinéma coréen, Yun Jung-hee, une fois de plus, prend des risques en jouant, cette fois, une paysanne enlaidie et constamment humiliée par son mari abusif.

En 1972, au cours de repérages effectués en France avec le réalisateur Shin Sang-ok, Yun Jung-hee décide finalement de ne pas s’installer aux États-Unis et de rester vivre au pays des Frères Lumière. Elle s’inscrit sur un coup de tête à la Sorbonne pour rédiger une thèse de doctorat portant sur la « Condition des femmes dans le cinéma coréen ». Puis, en 1974, elle rencontre et épouse le pianiste Paik Kun-woo. Elle va continuer à mener sa carrière d’actrice, mais en choisissant désormais ses rôles avec minutie.

Yun Jung-hee continue encore et toujours à prendre des risques, en acceptant notamment de jouer dans Dissolute Wife (Park Ho-tae, 1981), un vague remake érotique du mélodrame moderne cultissime Madame Freedom (Ha Hyong-mo, 1956). Le film devient le septième meilleur succès de la décennie des années 1980 avec 287 000 entrées. Son apparition dans la fresque historique Two Flags (Eom Jong-seon, 1994) marque la fin de sa carrière d’actrice… du moins pendant seize ans.

Lee Chang-dong (né en 1954) est l’un des fers de lance du renouveau du cinéma coréen indépendant de la fin des années 1990. Réalisateur, notamment, des acclamés Oasis (2002) et Secret Sunshine (2007), il écrit le personnage principal de Poetry en pensant à Yun Jung-hee pour incarner une dame atteinte d’Alzheimer qui trouve un réconfort dans la poésie pour lutter contre la maladie qui la consume. L’actrice accepte d’emblée le rôle proposé et fait son retour sur les écrans après seize ans d’absence.

Le projet représente pour elle un vrai défi : alors qu’elle avait l’habitude d’enchaîner rapidement les tournages, elle doit se plier à la méticulosité obsessionnelle de Lee Chang-dong, qui exige parfois jusqu’à 35 prises avant d’être satisfait. Au final, Yun Jung-hee livre dans Poetry l’une des plus belles performances de sa carrière. Elle est à nouveau récompensée de plusieurs Prix de la Meilleure Actrice dans différents festivals coréens, tandis que Lee Chang-dong remporte lui, en 2010, le Prix du Scénario au Festival de Cannes.

Pendant le tournage de Poetry, Yun Jung-hee se découvre atteinte du même mal que son personnage : la maladie d’Alzheimer. Cette nouvelle la pousse à prendre la douloureuse décision de mettre, cette fois, un vrai terme à sa carrière d’actrice pour se consacrer uniquement à sa famille. Elle s’est éteinte le 13 janvier 2023 à l’âge de 78 ans et repose désormais au cimetière de Vincennes.

*À noter que dix des plus belles œuvres de Yun Jung-hee sont actuellement disponibles gratuitement et avec des sous-titres en anglais sur la chaîne Youtube des Archives du Film Coréen : youtube.com/@KoreanFilm (onglet Playlists).

Les derniers programmes

Afficher tout le programme
Expositions
Fermeture temporaire : Exposition «...

Du 23 au 28 février

Expositions
Exposition immersive « Couleurs de...

Du 15 décembre 2025 au 21 février

Expositions
« Couleurs de Corée, Lumière sur...

Du 24 octobre 2025 au 29 août