D’où venons-nous ? : le patrimoine lithique de la préhistoire en Corée
Okyang Chae-Duporge (최옥경)
maître de conférences, université Bordeaux Montaigne

(fig. 1) Vue de la falaise de Bangudae, site néolithique de gravures rupestres près d’Ulsan. (voir fig. 6 et 8)
La préhistoire est une des rares périodes où des rapprochements peuvent être faits entre la France et la Corée. Si la France est considérée mondialement comme l’un des foyers les plus importants de la culture mégalithique, il est généralement bien moins connu que plus de 40% des dolmens du monde sont présents dans la péninsule coréenne. à l’échelle mondiale, les sites mégalithiques se trouvent dans les régions côtières, et la France est située à l’extrémité occidentale du continent Eurasie, tandis que la Corée est localisée à son extrême Est. En dépit des distances spatiale et temporelle qui les séparent (les mégalithes de la Corée étant presque 3000 ans postérieurs à ceux de la France), des analogies morphologiques de ces vestiges invitent à s’interroger sur de possibles lointaines origines communes.
L’Homo erectus a été le premier homme à quitter le continent africain il y a 500000 ans pour gagner les territoires plus septentrionaux et tempérés de l’Europe et de l’Asie. Serait-il venu jusqu’à la péninsule coréenne ? Selon l’exposition « Corée des origines » organisée au Musée de l’Homme en 2016, les fossiles de fragments crâniens et de mandibules découverts au nord-est, à Hwadae, pourraient être attribués à l’Homo erectus. Geomeunmoru, près de Pyongyang, est le site le plus ancien du paléolithique de la péninsule coréenne, où les plus anciens ossements, fossilisés il y a probablement 500000 ans, ont été découverts. Sont visibles les traces d’une faune abondante de grands mammifères tels que le rhinocéros, le singe, l’éléphant et le cerf, ce qui laisse deviner un climat subtropical.
Pour des raisons évidentes de conservation des matériaux organiques, l’industrie lithique est souvent le rare témoignage de la culture matérielle préhistorique qui nous soit parvenu : pierres cassées, taillées, gravées, dressées, alignées etc. Cet article se focalisera sur les produits de l’industrie lithique, à savoir l’ensemble des vestiges de l’activité humaine réalisés en pierre.
Paléolithique : le biface acheuléen
Le paléolithique commence avec l’utilisation d’un outil en pierre taillé, et la création d’objets en pierre transformés intentionnellement par les humains. En réalité, il aura fallu attendre les fouilles du site de Seokjang-ri de Gongju (années soixante) pour que la présence du paléolithique en Corée soit mise au jour. Depuis, les fouilles des archéologues ont permis de découvrir plus de 150 sites paléolithiques.
Selon la chronologie des archéologues, le paléolithique (2000000 av. J.-C. - 10000 av. J.-C.) occupe 99% du temps de l’humanité. Si nous comparons ceci avec un jour, le néolithique commencerait seulement une minute avant minuit. Comme un énorme iceberg dont la majeure partie est cachée, ou comme une lointaine galaxie inatteignable, cette période de l’humanité est loin d’avoir divulgué tous ses secrets. Au milieu de cette obscurité apparaissent quelques lueurs grâce à des découvertes fortuites et fascinantes.
La découverte d’un des artefacts préhistoriques les plus anciens de la Corée est également survenue fortuitement en 1978, à 53 km au nord de Séoul tout près de la DMZ. Greg Bowen, un soldat américain et ancien étudiant d’archéologie de l’université Indiana, se promenait dans le bassin de la rivière Hantan en plein hiver, cherchant des pierres pour faire un feu en plein air. En marchant, il reconnut une pierre qu’il avait vue dans des livres d’archéologie : il s’agissait d’un biface acheuléen (300000 - 45000 av. J.-C.) (fig. 2), outil réalisé sur de grands éclats retouchés en préservant un tranchant brut très aigu à une extrémité. Il signala sa découverte à son professeur aux États-Unis qui le redirigea vers Kim Won-yong de l’université nationale de Séoul, l’archéologue le plus éminent de Corée. Ce dernier lança de suite une dizaine d’années de fouilles sur ce site, Jeongok-ri de Yeoncheon, devenu depuis un haut lieu du paléolithique en Corée.
(fig. 2) Gauche : biface acheuléen découvert en Corée.
(fig. 3) Droite : biface acheuléen découvert en France.
L’Acheuléen doit son nom au site de Saint-Acheul situé à l’est d’Amiens en France, où une industrie ancienne à bifaces vieille d’environ 600000 ans a été décrite pour la première fois par Gabriel de Mortillet en 1872 (fig. 3). Par rapport aux choppers à une seule lame, assez courants en Asie, les bifaces acheuléens ont deux lames, relevant d’une technique plus pointue. Le rôle de cet outil était crucial à l’époque, car il permettait d’accomplir de nombreuses tâches essentielles à la survie : gratter, trancher, couper et percer, etc. C’était en quelque sorte, à l’époque, un produit de haute technologie comparable au téléphone portable d’aujourd’hui. Jusqu’à la découverte du biface acheuléen en Corée, il était généralement admis que les cultures acheuléennes à biface ne s’étaient pas étendues en Asie à l’est de la Birmanie (ligne de Movius). L’existence des bifaces acheuléens dans la péninsule coréenne a donc bouleversé la connaissance tirée des recherches précédentes.

(fig.4) Heungsu A-i (un enfant nommé Heungsu), Homo sapiens sapiens, âgé de 40 000 ans, découvert en 1982.
Les traces laissées par le successeur d’Homo erectus, Homo sapiens sapiens, notre ancêtre direct, sont plus nombreuses et mieux distribuées géographiquement. Par exemple, Heungsu A-i (un enfant nommé Heungsu ) (fig. 4) âgé de 40000 ans a été découvert en 1982 dans la grotte de Durubong, près de Cheongju. Il s’agit du squelette d’un enfant de 4-6 ans, qui est le premier exemple de squelette d’un enfant du paléolithique en Corée du Sud. De plus, il était complet, donc bien conservé. Il était presque contemporain de l’homme de Cro-Magnon, la version « française » d’homo sapiens sapiens, découvert en 1868 dans un abri sous roche aux Eyzies-de-Tayac (Dordogne). L’homme de Cro-Magnon du paléolithique supérieur perfectionnait ses outils, ses armes de chasse, mais, plus particulièrement, il était artiste. C’est lui qui nous a laissé des peintures extraordinaires sur les parois des grottes comme celles de Lascaux (entre -18000 et -15000) (fig. 7) ou Chauvet / Vallon-Pont-d’Arc en Ardèche, cette dernière datant de 40000 ans avant notre ère ; elle compte parmi les sites rupestres les plus anciens connus en Europe.
Y a-t-il alors un site paléolithique similaire en Corée ? Bien que les membres de l’entourage de Heungsu A-i paraissent également avoir eu l’âme sensible (citons par exemple la découverte de traces de pollen de chrysanthème saupoudré sur des ossements, certainement en guise de rituel funéraire), pour l’instant, aucune peinture rupestre de ce genre n’a encore été trouvée en Corée. Il faut attendre la période néolithique pour découvrir un site exceptionnel, dans la partie méridionale de la péninsule coréenne.
Le néolithique : Bangudae
En général, le néolithique coréen est défini à partir de l’introduction de la céramique. La découverte des poteries les plus anciennes datées de 8000 av. J.-C. est due aux plus récentes fouilles faites sur le site de Gosan-ri (île de Jeju), établissant la date du début du néolithique en Corée (8000-1000 av. J.-C.). Contrairement au néolithique européen (6000-2200 av. J.-C.), l’agriculture était pratiquement inconnue en Corée jusqu’à 1000 av. J.-C., alors qu’elle avait été disséminée en Chine vers 8000 ans avant notre ère. Ceci montre que la céramique coréenne n’est pas une technique liée au développement immédiat de l’agriculture. La poterie servait probablement à cuisiner et à stocker des ressources acquises lors de la chasse, de la cueillette et de la pêche.

(fig. 5) Poterie à décor au peigne du néolithique (4 000-1 000 av. J.-C.).
La poterie néolithique coréenne la plus représentative est la poterie à décor au peigne (4000-1000 av. J.-C.) (fig. 5) qui est apparue après la poterie à décor ajouté et qui cédera ensuite la place à la poterie sans décor à l’âge de bronze (1 000 av. J.-C. -300 av. J.-C.). La poterie est le premier matériau artificiel, résultat d’une transformation chimique, née de la rencontre de l’argile, de l’eau et du feu, contrairement aux silex témoignant d’une transformation morphologique. De plus, avec des motifs gravés sur argile, elle est le résultat d’une synthèse entre technique, sensibilité et art. Qu’est ce qui a bien pu pousser les hommes préhistoriques à laisser ces traits, parfois en utilisant à défaut d’outils leurs ongles ? Nous pouvons nous poser la même question concernant Bangudae.
Bangudae est un site néolithique de gravures rupestres qui domine le Daegokcheon, un des affluents de la rivière Taehwa (fig. 1). Il se situe près d’Ulsan, sur la côte sud-est de la Corée du Sud. Il est très émouvant de voir que ce site, à l’air libre, à peine protégé par un surplomb rocheux, ait pu survivre plusieurs milliers d’années. Mais, l’endroit ayant été périodiquement submergé par les eaux du barrage de Sayeon construit en 1965, la surface de la roche est très érodée. En 1971, la baisse de quatre mètres du niveau de l’eau, à la suite d’une sécheresse exceptionnelle, a permis la mise au jour de Bangudae. Devenu trésor national en 1995, le site est actuellement sur la liste potentielle du patrimoine mondial de l’UNESCO.

(fig. 6) Relevé de la frise gravée de Bangudae.
Situé sur un promontoire rocheux de huit mètres de long et quatre mètres de haut, Bangudae montre une très grande densité dans la représentation : le dernier recensement dénombre un total de 307 figures, réparties sur de grandes parois disposées en cinq blocs (fig. 6). Quatre grandes catégories représentées sont visibles : anthropomorphes (14), zoomorphes (169), outillages (16), motifs indéterminés (108). Des faunes marine (53 baleines, tortue, requin etc.) et terrestre (23 cerfs, 23 carnivores – tigre, panthère, renard et loup etc.) très variées y sont représentées. Les figurations animales sont majoritaires, dépassant 60%. Parmi les animaux, ce sont les cétacés qui sont les plus fréquents (31,5%), suivis des artiodactyles (17,1%) puis par les autres espèces (9,5%).
Quant à la disposition des figures, le panneau de gauche représente une majorité d’animaux maritimes (baleines ou tortues) alors que le panneau de droite montre des animaux terrestres. Et encore, la majorité des animaux terrestres est représentée en position horizontale alors que le corps des animaux marins est figuré à la verticale. Cette différence s’expliquant sans doute par la position des hommes par rapport aux animaux lors de leur observation.
Quel sens devons-nous alors accorder à ce que nous croyons identifier ? Ce site ne peut guère être un simple témoignage de l’environnement de l’homme, le choix des thèmes révélant le mode de vie de la population. Le résultat produit est forcément une interprétation du réel. Seules certaines catégories d’animaux ont été sélectionnées, tout comme dans la grotte Chauvet où une place importante est accordée aux grands prédateurs (ours des cavernes, rhinocéros laineux, mammouths, félins) et à Lascaux, majoritairement ornée de peintures comportant des aurochs, des chevaux ou des bisons. Ce choix même nous donne à voir les liens que ces hommes entretenaient avec les animaux et l’importance de ceux-ci pour leur survie. Dans tous les cas, l’homme n’occupe pas une grande proportion de l’espace dans Bangudae, tout comme les représentations humaines sont minimes dans les grottes françaises.

(fig. 7) Grotte de Lascaux (entre -18000 et -15000).
Quant au mode de présentation figuratif, s’il paraît tout naturel, il ne faut pas oublier que nous avons trouvé en Corée plus de sites d’arts rupestres ornés de motifs abstraits que naturalistes. L’autre site exceptionnel de Cheoncheon-ri, situé à 5 km de Bangudae donne, quant à lui, à voir les deux registres entremêlés. Cet art rupestre a été réalisé grâce à plusieurs techniques ; quatre différents styles ont été identifiés en fonction de la profondeur, de la régularité des cupules, de la présence ou non d’un martelage et selon le mode de réalisation du trait par piquetage ou polissage en U. Les gravures sur pierre, relevant d’une technique plus laborieuse que la peinture, ne sont certainement pas très détaillées mais font preuve d’une intelligence remarquable. Les images sont présentées d’une manière suffisamment représentative pour que nous puissions reconnaître de quoi il s’agit. L’accent est mis sur les aspects les plus caractéristiques : nageoires, queues, cornes, pattes, tâches sur la peau, les diverses postures (nager, bondir, marcher, courir) conférant à l’ensemble un certain dynamisme. Nous pouvons non seulement reconnaitre les familles d’animaux, mais même les espèces de cétacés : baleines franches, reconnaissables à leur grande bouche arquée ; rorqual, présentant des stries sur le corps qui représentent probablement des sillons gulaires ; cachalot avec son énorme tête carrée, etc. Les cétacés sont représentés par une vue du dessus afin de faire voir une baleine avec son petit sur le dos, et de profil de façon à montrer le souffle. (fig. 8) La différence entre le tigre et le léopard est facilement lisible. Tout comme les dessins de Matisse, minimalistes et pourtant si « justes », ces gravures témoignent d’une grande intelligence et habileté. Les auteurs-artistes de ce site avaient certainement une très grande connaissance de ces animaux.

(fig. 8) Trois cétacés de profil en train de souffler de concert (détail de Bangudae).
Après avoir examiné de près l’éthologie des espèces représentées, en particulier le cycle de vie et les migrations des grands cétacés, Lee Sangmog, ancien directeur du musée d’Ulsan, affirme que ces gravures sont l’œuvre de sociétés pratiquant la chasse à la baleine, au moment de l’apparition de l’agriculture. Effectivement, la lecture attentive des figures nous livre quelques clefs de compréhension. A Bangudae, il est possible d’identifier des représentations d’une baleine harponnée, de barques, de palissades et de filets dont la trace sur un tesson néolithique a été trouvée à Busan. C’est surtout qu’un amas de coquillages, contenant des vertèbres de baleine harponnée datant d’environ 7000-6000 ans avant notre ère, a été récemment découvert sur le site de Sejuk-ri, dans la même région que Bangudae, offrant la preuve la plus ancienne de cette chasse.
Les moulages de ces vestiges sont actuellement en cours d’exposition dans « Baleines - de Bangudae (Corée du Sud) à La Rochelle » au muséum d’histoire naturelle de La Rochelle, ainsi que le scan et l’impression 3D à taille réelle de la fresque de Bangudae, offrant une occasion exceptionnelle de découvrir et apprécier ce site difficile d’accès. Cette exposition met en lumière un site qui livre l’une des représentations les plus anciennes des scènes de chasse à la baleine au monde.
Quant à la représentation de trois animaux qui font face à un homme, armé d’un arc, qui semble porter une épée à la taille, nous suggère une scène de chasse au cerf. à travers l’analyse des superpositions des traits, Lee Sangmog a réussi à établir l’ordre chronologique relatif de ces figures. Celles-ci démontrent que, globalement, la chasse aux animaux maritimes fut suivie de la chasse aux animaux terrestres. Il en déduit que les peuples de la péninsule coréenne du Néolithique ont appris à s’installer en chassant des mammifères marins comme des baleines ou des phoques de l’hiver au printemps, en collectant des glands de chêne et des fruits secs ou en chassant des cerfs en automne. Les sociétés préhistoriques étaient certainement plus codifiées que les nôtres et les individus s’y exprimaient d’abord dans un cadre commun plutôt qu’à titre personnel. On peut donc supposer que chercher ces codes a du sens pour appréhender la société dans son ensemble.

(fig. 9) Les alignements de Menec, Carnac, France.
Âge du bronze : les dolmens

(fig. 10) Les dolmens de Gochang, Corée du Sud.
Les sites de gravure rupestre coïncident souvent avec la distribution des vestiges mégalithiques et certaines gravures ont également été découvertes sur des dolmens. Si l’Europe est riche de nombreux sites mégalithiques, depuis le Nord de la Scandinavie jusqu’au Sud du Portugal, surtout sur la façade atlantique, des dolmens ont également été découverts en Asie orientale sur un espace s’étendant de la Chine du Nord-Est à l’île japonaise de Kyushu. Mais le principal foyer se trouve dans la péninsule coréenne : plus de 30000 dolmens ont été retrouvés en Corée du Sud et plus de 15000 en Corée du Nord.
La France et la Corée partagent la culture du mégalithisme, mais leurs aspects ne sont pas identiques. Le type le plus courant en France est plutôt le « menhir », simple pierre dressée, parfois isolée ou intégrée dans un ensemble : des pierres en « alignement », ou en cercle, un « cromlech ». Les alignements de Kerlescan, Le Manio, Kermario, et Le Menec de Carnac sont de véritables champs de menhirs qui s’étendent en enfilade sur plus de 4 kilomètres et comptent 2934 menhirs ou pierres dressées (fig. 9). Ils apparaissent en France pendant la période du Néolithique des IVe et IIIe millénaires avant notre ère. Si les bâtisseurs des mégalithes ont disparu vers 2000 av. J.-C. en Europe, la plupart des mégalithes en Corée ont été érigés pendant l’âge de bronze (1000 av. J.-C. - 300 av. J.-C.).
Le type le plus représentatif en Corée est le dolmen (le menhir y est assez rare), et il consiste essentiellement en une sépulture individuelle. Le mot « dolmen » vient du breton « taol (table) » qui s’est peu à peu transformé en dol, et de men (pierre). Comme par hasard, dolmen en coréen se dit goindol 堅檣給 ce qui signifie « la pierre calée », mais ici c’est dol qui veut dire pierre.
En réalité, on trouve des dolmens sur toute la péninsule coréenne, mais les plus grandes concentrations sont localisées dans les trois sites de Corée du Sud : Gochang, Hwasun et Ganghwa, qui ont été inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco en 2000. Le site de Gochang (fig. 10) présente la densité la plus forte et la plus grande variété de dolmens de la Corée, tandis que le site de Hwasun comprend la carrière où les pierres ont été extraites, permettant de comprendre la méthode et le processus de construction de ces mégalithes.
(fig. 11) Dolmen de type « table/septentrional » de Bugeun-ri à Ganghwa, Corée du Sud.
(fig. 12) Dolmen de type « table/septentrional »
deDosan-ri à Gochang, Corée du Sud.
(fig. 13) Dolmen de type « jeu de go/méridional » de Gochang, Corée du Sud.
Quant aux sites de Ganghwa, ils se trouvent sur les pentes montagneuses de l’île de Ganghwa située dans la mer Jaune. Le dolmen de Bugeun-ri (fig. 11) est le dolmen le plus représentatif de ce site, composé de deux pierres dressées verticalement sur lesquelles a été posée une grande dalle semblable aux dolmens néolithiques européens. La longueur de la dalle fait plus de 7 mètres et elle se situe à une hauteur de 2,60 mètres. Les pierres de support et la dalle pèsent entre 150 et 225 tonnes. Ce type de dolmen s’appelle Dolmen de type « table/septentrional » dont la chambre sépulcrale est bâtie au-dessus du niveau du sol. Ce genre de dolmen se trouve surtout dans la région du Nord, mais il en existe également dans la région méridionale, par exemple à Dosan-ri à Gochang. (fig. 12)
Le style de dolmen le plus répandu en Corée est le Dolmen de type « jeu de go/méridional » (fig. 13) ou le type « couverture ». Ce genre de dolmen est constitué de plusieurs supports monolithes recouverts d’une dalle, celle-ci étant souvent placée à même le sol, ce qui ne permet pas de distinguer du premier coup d’œil les dolmens de simples rochers.
Il est fort possible que les cérémonies funéraires aient donné lieu à des rassemblements collectifs dans l’espace autour des dolmens. Situés à une altitude plus élevée que les dolmens des autres sites, ils affichent une monumentalité très visible, tout comme c’est le cas de la tour Eiffel aujourd’hui. Ces dolmens ont dû également jouer le rôle de marqueur de territoire.
La plus grande différence entre les dolmens coréens et les sites néolithiques européens est l’absence d’organisation spatiale. En Corée, les sites de dolmens ne sont pas spatialement organisés en forme de cercles ou d’alignements, comme on peut le voir dans les deux sites les plus emblématiques du Néolithique européen, Carnac et Stonehenge. Cet aspect a longtemps fait croire aux Coréens que ce n’étaient que de simples pierres dans la montagne (fig. 10).
Vers un premier état centralisé
Le défi technique que représentent ces constructions est immense. Pour les blocs de pierre, il faut les extraire d’une carrière, les tailler, les transporter, les lever. Les pierres ont été majoritairement déplacées grâce à un système de troncs d’arbres sur lesquels les blocs étaient posés, arrimés par des cordes. Les mégalithes les plus imposants atteignent des poids considérables, souvent plus de 100 tonnes. Comme le note l’archéologue Anne Lehoërff, seule une volonté d’inscrire le monument dans le temps autant que dans l’espace peut expliquer une telle démarche. En Corée, les dimensions des dolmens ne sont pas toujours très imposantes, mais certains se distinguent, probablement afin de marquer les endroits où les gens importants ont été enterrés.
L’érection des dolmens nécessitait à l’évidence la mobilisation d’une importante main-d’œuvre, ce qui tendrait à confirmer l’hypothèse de la formation à cette époque d’une stratification sociale. Les vestiges retrouvés sous les dolmens renforcent cette supposition. En effet, ils abritent parfois des objets en pierre ou en bronze (poignards, miroirs, grelots, etc.) certainement employés pour les cultes chamaniques et, plus rarement, de la joaillerie possédée uniquement par ceux qui avaient assez de pouvoir pour mobiliser autant de monde (fig. 14). La poterie sans décor, typique de l’âge du bronze fait également partie de ces vestiges. Elle se caractérise par un fond plat qui contraste avec le fond conique des poteries néolithiques. Les traces de l’agriculture commencent à s’accroître à cette période.
Les dolmens et les objets en bronze ne sont pas uniquement révélateurs d’une évolution de la société ; ils témoignent également de l’existence des premiers états centralisés, comme le premier état péninsulaire, le Gojoseon. Son périmètre est délimité par la zone où les fouilles archéologiques ont mis au jour des dolmens de style « table/septentrional », de la poterie sans décor et des dagues de bronze en forme de luth. Son territoire se serait alors étendu grosso modo autour du Liaoning (Mandchourie) et de la partie nord de Pyongyang. Le Gojoseon y aurait donc été établi en s’appuyant sur la culture du bronze.

(fig. 14) Vestiges découverts à Songguk-ri, Buyeo, Musée national de Corée, Corée du Sud.
Âge du fer et la proto-période des Trois Royaumes
La disparition du Gojoseon est à rapprocher de l’expansion territoriale de la dynastie chinoise des Han (206 av. J.-C. - 220 apr. J.-C.) : vers le nord contre des Xiong-nu (Huns) contre lesquels la fameuse Grande Muraille avait été construite, vers le sud en accaparant le Nam Viet, vers l’ouest en élargissant la route de la Soie et, enfin, vers l’est contre Gojoseon, alors contrôlé par Wiman (Wiman Joseon) que Wudi, l’empereur Wu des Han, considérait comme « le bras gauche des Xiong-nu ». Le Gojoseon tomba finalement en 108 av. J.-C. Wudi y créa quatre commanderies chinoises dont Lelang, la plus puissante, installée à l’emplacement actuel de Pyongyang. Cette dernière a joué un rôle essentiel dans la diffusion dans la péninsule coréenne de la culture chinoise ainsi que des objets en fer. à l’époque, les autres royaumes tribaux comme Dongye et Okjeo coexistaient au nord de la péninsule, ainsi que le Buyeo en Mandchourie.
Quant au sud de la péninsule, il a été occupé par les fédérations de tribus des Trois Han (Mahan, Jinhan et Byeonhan) où une partie importante de la population provenait du Gojoseon lors de sa chute. Selon le Sanguozhi Weizhi Dongyi zhuan, Byeonhan et Jinhan « produisent du fer, que Han, Wei et Wa (Japon) viennent tous chercher. Dans les transactions au marché, ils utilisent le fer - tout comme en Chine, on a recours à la monnaie - et ils en fournissent aussi aux régions chinoises de Lelang et Daifang. » Une grande quantité de fer ainsi que des miroirs des Han ont été mis au jour à Daho-ri à Changwon (Jinhan), site découvert en 1988, témoignant d’importants échanges avec cette dynastie chinoise.


