Corée du Sud, la maturité citoyenne
Par Éric BIDET
Maître de Conférences en Sciences de Gestion à l’Université du Mans,
responsable du Master économie sociale et solidaire

Epidémie de coronavirus, manifestations sur fond d’injustice sociale, traduction en justice d’anciens responsables politiques au plus haut niveau de l’état : l’actualité récente offre l’occasion d’un parallèle intéressant entre la France et la Corée et permet par là même de souligner quelques différences saillantes.

Fin 2016, plusieurs centaines de milliers de manifestants défilaient chaque weekend à Séoul dans le calme pour demander la destitution des principaux dirigeants politiques au pouvoir. Beaucoup venaient là en famille dans une ambiance bon enfant, mais avec abnégation et animés d’une volonté inflexible d’en finir avec des élites qu’ils estimaient amorales et au-dessus des lois. Leur mobilisation répondait à des scandales récents touchant l’entourage le plus rapproché de la présidente de la république en place et les principaux dirigeants économiques du pays. Elle se nourrissait également d’un profond sentiment d’injustice et d’impunité fortement ancré chez beaucoup de Coréens après le naufrage deux ans plus tôt du Sewol où plus de deux cents enfants en voyage scolaire avaient trouvé la mort. Après plusieurs mois, une enquête suivie d’un procès hors normes concluait à la destitution puis à l’emprisonnement de la présidente de la république en exercice. Mis à part quelques victimes issues des mouvements ultra-conservateurs ulcérés par la décision de la justice, on ne déplorait nul débordement, aucune vitrine ni aucun matériel public saccagé. Au contraire, des groupes volontaires étaient organisés chaque weekend parmi les manifestants pour laisser les rues aussi propres qu’elles étaient avant la manifestation. Deux ans plus tard en France, on assistait au mouvement des Gilets jaunes animé lui aussi de la volonté de dénoncer et de lutter contre une forme d’injustice sociale incarnée à ses yeux par le pouvoir en place en choisissant également la mobilisation populaire dans la rue chaque weekend. à Paris et dans plusieurs grandes villes, de nombreuses boutiques étaient mises à sac et des affrontements violents éclataient avec les forces de l’ordre durant plusieurs weekends de manifestation populaire qui était loin toutefois d’atteindre le niveau de mobilisation observé à Séoul. Plus récemment, dans des mobilisations d’ampleur beaucoup moins importante, les mêmes débordements ont été constatés. Mêmes motivations, mêmes formes de mobilisation mais avec des effets et un résultat tout à fait différents.
Février 2020, la Corée devient le plus important foyer de Covid-19 en dehors de Chine en raison d’une flambée de contaminations liée à une secte religieuse dans la ville de Daegu (2.5 millions d’habitants). Les écoles du pays sont aussitôt fermées et ne rouvriront (quasiment) pas avant septembre ; la population de Daegu est confinée durant quelques semaines. Quelques mois plus tard, au moment où la France franchissait le cap des 40000 morts dus au virus, la Corée en comptait un peu plus de 400 et le nombre total de cas détectés (30000) était très en-dessous de ce qu’il était alors en France en une seule journée. Le pays était-il particulièrement bien préparé à une épidémie telle que la Covid-19 comme cela a été souvent écrit ? Il serait faux pourtant de penser que la Corée a une longue expérience et des pratiques solidement ancrées en matière épidémique. Le pays n’a été que très peu touché par le SARS au début des années 2000 et a surtout élaboré sa stratégie de réponse épidémique à l’issue de l’épidémie de MERS survenue en 2015 et ce qui frappe dans cette stratégie c’est son caractère très peu coercitif comparé à la France. La Corée n’a en effet jamais confiné sa population ni fermé ses frontières ou ses commerces à l’exception de mesures très provisoires et très locales (à Daegu en février au tout début de l’épidémie, à Séoul quelques mois plus tard pour contenir une reprise de l’épidémie qui n’excédera pas quelques centaines de cas journaliers). Le port du masque n’a pas non plus été rendu obligatoire sauf très rapidement dans les transports publics et seulement début novembre dans tous les lieux publics clos. Il est vrai qu’en Corée, comme au Japon, une personne se sachant contagieuse aura tendance à porter un masque pour protéger les autres. Pour autant, cette pratique était loin d’être systématique en Corée avant l’apparition du Covid-19.
Les bons résultats enregistrés en Corée face au Covid traduisent la priorité qui été accordée à deux éléments en particulier : la transparence et l’isolement. Le fait d’avoir, comme en Suède, une agence publique dédiée à la gestion des épidémies et dotée de pouvoirs étendus a été essentiel en matière de transparence et de cohérence des décisions, même si l’exemple suédois montre que cela ne suffit pas puisque la Suède, avec une population totale cinq fois moins importante, dénombre près de quinze fois plus de décès liés au virus (près de 8000) que la Corée et un taux de décès supérieur à la France si on le rapporte à la population totale. Mais, en Corée comme en Suède, le fait d’avoir un centre de décision unique, indépendant du pouvoir politique, a incontestablement été un élément qui a contribué à générer une plus grande confiance au sein de la population de sorte que chacun s’est senti responsable parce qu’en mesure d’apprécier la gravité de la situation et l’objectif des mesures prises et des outils et dispositifs mis en place. C’est pour une part importante ce sentiment d’insuffisante transparence, alimenté dès le début par des déclarations contradictoires sur les masques, qui explique largement en France la forte défiance envers les autorités dans le traitement de l’épidémie et par extension l’insuffisant respect des mesures demandées. En Corée, cela a amené au contraire une large adhésion de la population vis-à-vis des gestes barrière, particulièrement le port du masque, et des démarches et outils de recherche de cas contact qui ont été mis en place dans le respect de l’anonymat, que ce soit l’application téléchargeable sur son portable ou les informations relayées sur leur site internet par les services sociaux de chaque mairie de quartier qui se sont massivement mobilisés dans l’identification des cas contact. En étant très largement adoptée, l’application a permis la diffusion rapide et généralisée d’une information sur les cas détectés en permettant à chacun de vérifier si son itinéraire personnel avait pu l’amener à croiser une personne infectée par le virus.
Les autorités sanitaires sud-coréennes ont par ailleurs fait très rapidement de l’isolement des malades une priorité, contrairement à la Suède qui a plutôt encouragé, au moins au début, la diffusion du virus en visant l’immunité collective. En Corée, ont donc été mises en place des mesures systématiques et très rigoureuses de dépistage, d’isolement et de contrôle/sanction tant vis-à-vis de la population résidant sur le territoire que des personnes entrant sur le territoire. Comme la France, mais bien avant, la Corée a fait le choix d’un dépistage massif et s’est rapidement dotée des moyens de le mettre en oeuvre et de le rendre opérationnel en s’appuyant sur l’innovation technologique et sociale et en assouplissant certaines règles administratives pour permettre une réponse rapide et une collaboration efficace entre les différents acteurs concernés. Les mesures les plus contraignantes prises en Corée ont donc surtout ciblé les personnes infectées, en particulier en imposant un isolement strict lourdement pénalisé en cas d’infraction. Le contrôle social propre à la société coréenne a dans ce domaine renforcé l’efficacité du contrôle administratif ou policier à l’égard des personnes à l’isolement. Ces mesures plus contraignantes pour un petit nombre ont beaucoup contribué à ce que ne soient pas nécessaires des mesures contraignantes de large portée comme dans de nombreux autres pays. Ainsi, la politique d’isolement de la Corée n’a pas conduit le pays à fermer ses frontières, contrairement à la Chine, y compris vis-à-vis de visiteurs issus des pays les plus touchés par le virus. Là aussi, plutôt qu’un isolement du pays, c’est un isolement plus ciblé des personnes à risque qui a été privilégié, chaque personne arrivant en Corée étant soumise à un double dépistage et une quarantaine obligatoire de 15 jours dans le cadre d’un itinéraire de prise en charge dès l’arrivée à l’aéroport qui exclut tout contact avec l’extérieur.

Ce que nous montre l’exemple coréen, que ce soit à travers la mobilisation de 2016 ou la réaction à l’épidémie de Covid-19, c’est que le pays est aujourd’hui une démocratie citoyenne parvenue à maturité. Rappelons que la Corée, après avoir connu la colonisation japonaise durant presque toute la première moitié du XXème siècle, a ensuite vécu sous le joug de plusieurs régimes dictatoriaux jusqu’à la forte mobilisation populaire de la fin des années 1980 qui marque la véritable entrée du pays dans la démocratie. Il s’agit donc d’une jeune démocratie qui en l’espace de quarante ans a acquis une maturité capable d’engendrer aujourd’hui une mobilisation populaire pacifique et massive pour faire tomber et condamner des élites politiques et économiques corrompues au plus haut niveau et de contenir une épidémie comme celle du Covid-19 sans qu’il soit nécessaire de prendre les mesures coercitives qu’on observe en Europe. Avec cette épidémie, la plupart des sociétés sont face à des dilemmes délicats : faut-il largement préserver les libertés individuelles au risque de sacrifier les plus vulnérables (ce qu’ont fait la Suède ou les Etats-Unis) ou restreindre très strictement les libertés et mettre en place un isolement très rigoureux, y compris celui du pays tout entier en fermant les frontières (ce qu’a fait la Chine) ? Les différentes stratégies adoptées pour faire face au Covid-19 nous montrent que, pour espérer combattre efficacement le virus, on ne peut pas adopter une posture inflexible vis-à-vis des libertés individuelles. On est contraint d’abandonner certains espaces de liberté, en espérant que ce soit le plus provisoire possible, et la question cruciale est de déterminer sur quel plan céder, jusqu’où céder et qui est concerné. Des privations de libertés individuelles portant sur toute la population, ou une large partie de la population, ne sont absolument pas inéluctables pour contenir l’épidémie, mais des restrictions ciblées sont en revanche inévitables et des mesures restrictives de large portée deviennent nécessaires dès lors que la responsabilisation collective est insuffisante, ce que confirme même le cas de la Suède qui a fini par modifier sa stratégie initiale et imposer des contraintes à sa population. Les exemples de la France et de la Corée illustrent finalement la vieille alternative entre élargissement et approfondissement : la Corée a fait le choix de l’approfondissement en concentrant ses mesures sur les personnes infectées au risque d’une stigmatisation des malades (mais en parvenant bien à l’éviter), la France a dû se résoudre à celui de l’élargissement en imposant un confinement à toute sa population et en interrompant tout un pan de son activité économique au risque de l’incompréhension (ce qu’elle n’a justement pas réussi à éviter). Il est paradoxal de constater que le sentiment d’injustice face aux mesures prises s’est exprimé de façon beaucoup plus aigu en France qu’en Corée alors que ce sont a priori des mesures ciblées sur certains en particulier, davantage que des mesures de large portée, qui devraient être les plus susceptibles de provoquer ce sentiment.
La stratégie coréenne apparaît donc originale et mesurée : différente à la fois de celle adoptée en Chine, reflet d’un régime autoritaire, et de celle privilégiée en Europe, et plus encore en Amérique, reflet de sociétés plus individualistes. Cette stratégie a été à la fois plus équitable et plus efficace en s’efforçant de préserver les libertés du plus grand nombre pour ne restreindre que celles d’un plus petit nombre. Bien sûr, elle est sans doute difficilement transposable telle quelle dans d’autres contextes car elle repose sur des éléments culturels spécifiques, notamment ceux qui sont propres à une double influence : celle, plus traditionnelle, du confucianisme qui met l’accent sur le respect de l’autorité, le soin apporté aux plus âgés et la conformité sociale et celle, plus moderne, de la démocratie qui exige des autorités transparence et pédagogie de sorte que chacun ait le sentiment que son propre comportement compte au plan collectif au même titre que celui de n’importe quel autre citoyen. Une étude réalisée par Yim Tong-kyun, professeur de sociologie à la Seoul National University1, révèle un résultat intéressant à cet égard : ce n’est pas tant la peur d’être malade que la peur de contaminer qui a largement fait adhérer les Coréens aux mesures barrière. Mais elle nous rappelle qu’une société du care, ce n’est pas seulement une société qui respecte ses institutions de soins et ses soignants, c’est aussi une société qui parvient à générer au sein de sa population un sentiment d’empathie largement partagé.
1) Pour une analyse des résultats de cette étude (en coréen) : https://blog.naver.com/hispi/222141613707


