Busan, ville secrète et capitale 2030 !

Par Jean-Yves RUAUX
Journaliste

Busan, ville secrète et capitale 2030 !

Gratte-ciel balnéaires, ponts chevauchant la mer, les nouveaux repères !



Le boom architectural, qui a remodelé Busan, n’a pas effacé son esprit rebelle, ni l’existence d’une métropole secrète et parfois coquine. Busan est une ville où quantité de musées et d’institutions discrètes vivifient la mémoire de cette cité unique. La guerre en fit la quintessence de la résistance du pays à l’envahisseur. Aujourd’hui, Busan se prépare à devenir à nouveau la capitale et la vitrine du pays pour l’Exposition universelle de 2030.




Busan, l’unique destination pour échapper à l’enfer de la capitale ravagée ! La guerre. Pas de loco, encore moins de charbon ! Impossible de s’offrir un Séoul-Irkoustk-Paris direct comme le promettaient les billets de carton vert qu’il avait ramassés dans la gare de Séoul. Une monumentale gare à la verrière crevée. « Une seule vraie ligne marchait, celle de Busan, desservie par un train de nuit quotidien depuis l’avant-veille. Douze heures pour quatre cents kilomètres ».

Celui qui raconte n’est pas le scénariste d’une nouvelle suite « zombique » à Dernier Train pour Busan (2016) ou d’un autre film-catastrophe comme The Last Day (2009), une affaire de panique pour un million d’estivants, le jour où Haeundae, « la » plage de Busan, affronte un tsunami ! Busan est un décor prodigue pour les films qui « déménagent » !




Le miracle-Busan

Mais, non ! Ce chroniqueur d’Apocalypse est le journaliste Max-Olivier Lacamp (Le Matin Calme, Stock, 1977). Max-le-baroudeur (1914-1983) atterrit le 5 juillet 1951 à Gimpo, « déguisé » en GI pour ne pas faire tache parmi eux. Provenance Tachikawa, l’aéroport militaire de Tokyo. Six heures de vol, les fesses sciées par le siège en alu de l’avion de troupes. Aussitôt arrivé, il visite la gare de Séoul sinistrée. Cet unique train pour Busan est un miracle. Le miracle-Busan. Il signifie, à l’époque, qu’une fraction de la Corée résiste à l’envahisseur communiste.

Mais le grand port où le gouvernement officiel s’est replié est en mauvaise posture : « La Corée entière réfugiée dans son périmètre grouillait dans le froid pendant que les forces chinoises et nord-coréennes lançaient des assauts désespérés pour ouvrir une brèche dans le rempart de leur corps que faisaient les bataillons de l’armée de la République et des Nations Unies ».

Contrairement à Séoul qui a changé quatre fois d’occupant depuis juin 1950, Busan tient, mais dans des conditions difficiles. 100 km au nord de la ville, au-dessus de Daegu et de Gyeongju, le Nakdong est un fleuve (510 km) aux rives disputées. Il fait fonction de ligne de front. Le champ de bataille est immense. Maintes fois, de nuit, de jour, par brouillard sournois, l’ennemi tente de traverser et de s’implanter pour conquérir Busan qui peine, déjà assiégée par le manque de ravitaillement, d’eau...




Les ponts frôlent les tours-miroirs

Aujourd’hui, tout de dentelle arachnéenne, des ponts, suspendus à leurs harpes de filins, élèvent haut dans la nuit leur silhouette aérienne. Éclairés d’une marée de lampes LED, ils ondulent gracieusement sur la mer toisant vedettes et yachts qui farnientent au large de Haeundae.

À l’entrée de la grande station balnéaire, les ponts frôlent les tours-miroirs de la Marine City, la plage de Gwangalli. Ils surfent au large du Nurimaru (누리마루), le spectaculaire pavillon en coupole de transparences à facettes construit sur l’île de Dongbaek pour les conférences de l’Asia Pacific Economic Cooperation (2005). Avant de mettre le cap plus à l’est.

Au sud, voici Nampodong que d’autres ponts aussi aventureux ancrent à Yeongdo, l’île de la construction navale développée par l’occupant.




L’émouvant cimetière des Nations Unies

Nampodong était déjà le centre nerveux de la ville avant 1945, au temps de la colonisation japonaise. Aujourd’hui, il vibre encore plus avec le BIFF, le palais du festival du film (Busan International Film Festival) et son tapis volant de toit plus vaste qu’un terrain de football ! Et Jagalchi (자갈치 시장), l’époustouflante halle aux poissons ! Les années 2000 lui ont offert son ampleur et sa couverture déployée en ailes d’oiseau marin.

Il faut un peu d’imagination et quelques repères pour retrouver la ville d’antan sous l’effervescence de la cité d’aujourd’hui, retrouver la ville meurtrie, et les bidonvilles qui accueillirent aussi bien les Coréens libérés de leur asservissement par le Japon vaincu en 1945 que les populations repoussées vers le Sud par la guerre et acculées à la mer. « La ville (…) était faite, sauf pour les quartiers du port et de la gare, d’une infinité de bicoques dont bon nombre étaient plus des taudis croulants que des maisons. Mais la demande était si forte que le moindre coin de toiture, le moindre auvent, se louaient à prix d’or. » constate encore Max-Olivier Lacamp.

20 0000 baigneurs se pressent chaque jour d’été au pied des tours de Haeundae./ Les sculpteurs ont écrit la ville en statues qui symbolisent le quotidien et une histoire parfois tragique avec exodes et retours./ Le musée du travail forcé remémore les atrocités des Nippons envers les Coréens.



60 ans après, Doreen retrouve Billy

Que retrouverait le reporter du Busan des années 1950 qu’il a pu connaître ? Peu et beaucoup. Réserverait-il sa première visite à l’émouvant cimetière des Nations Unies (1951) ? Le seul au monde. Une oasis de paix pourvue de 14 ha de verdure millimétrée au milieu de l’agitation urbaine. Les salles du mémorial disent tout du conflit, de son âpreté, et de la kyrielle de tombes (2300), de la jeunesse des soldats venus d’Angleterre, d’Australie, de France, de Turquie... de la douleur de jeunes couples tôt détruits. Le 11 novembre 2013, octogénaire, Doreen est venue y rejoindre dans la tombe le Billy qui lui manquait depuis 60 ans ! Citoyen britannique, Billy J. Ward était mort au combat le 28 février 1952 à l’âge de 22 ans.

Tout n’est qu’ordre et propreté dans ce cimetière par opposition au chaos provoqué par le séisme guerrier. Et au scandale de l’asservissement des Coréennes et Coréens par l’empire nippon pour ses chantiers, ses mines et ses bordels de campagne, de Mandchourie et d’ailleurs. Busan ne redoute pas de se confronter au plus noir de son passé. Depuis 2015, un musée-mémorial du travail forcé a été élevé en contrehaut du cimetière. Évitant la dissipation du souvenir au fil du temps, il complète la description du paysage de l’horreur.

« Je n’ai jamais au monde vu de ville à la fois plus peuplée et plus sinistre que le Busan de l’époque. Des mendiants partout, des vieux, des hommes et des femmes mourant de faim et de froid au coin des rues, » confesse Max Olivier-Lacamp. Ces images poignantes de la guerre sont aujourd’hui passées de la rue au musée, avec celles des férocités de l’occupation nipponne. Busan ne s’est pas reniée. Au contraire, les traits de son histoire sont devenus des balises dans le paysage, comme le musée de l’histoire moderne de Busan, comme l’Escalier des 40 marches (40 계단) qui symbolise heurs, malheurs, plus rarement bonheurs des personnes déplacées pendant les conflits.

Busan était le siège du gouvernement provisoire durant la guerre de Corée avec Syngman Rhee à sa tête.





Gadeok, un aéroport sur l’eau

La gloire du Gukje Sijang (국제 시장), le « marché international », lui était venue de la revente de denrées américaines, de matériel d’occasion parvenant de mille façons... sur les étals au moment de la guerre. Après aussi. Avec 1500 commerçants, il s’est aujourd’hui spécialisé dans le domaine de la maison. Et de la savoureuse cuisine de rue, avec ses galettes à la ciboulette, ses crêpes…

À Bosu-dong (보수동 책방골목) tout proche, les 50 bouquinistes ont poursuivi un travail entamé dans les fifties avec la revente des bandes dessinées et des magazines américains. Ils y ont ajouté, en pile, - c’est l’emblème de leur rue ! - littérature et livres anciens dans leurs boutiques bondées. En levant le nez, on verra d’anciennes maisons de bois aux fenêtres grillagées rappelant ce que fut autrefois le quartier japonais. C’est cela Busan, un patchwork consenti d’identités architecturales traduisant la coexistence de la ville nipponne, de la cité d’urgence des réfugiés et de la métropole moderne envoûtée par la perspective de l’Exposition Universelle de 2030. Une preuve ? Le nouvel aéroport de l’île de Gadeok, plus proche du centre et du port que l’actuel Gimhae, ne devait être ouvert qu’en 2035. Mais sa piste de 3500 m, à cheval sur l’île et sur la mer, accueillera des vols dès 2029. Ppalli, ppalli ! « Vite, vite ! », à la coréenne !

Un grand musée immersif rappelle que Busan est la capitale du cinéma en Asie.





Secrets et coquineries à flanc de côteau

Il ne faut pas avoir peur de s’engager dans le dédale grimpant des rues étroites avoisinant la Tour de Busan pour pénétrer les secrets de la ville. On sera surpris d’y trouver les coquineries de sex-shops aux vitrines suggestives. Voici, encore, au flanc du côteau et d’une allée banale, le riche musée immersif du cinéma qui vous apprend cadrage et mise en scène 
(busanbom.modoo.at).

Mais on y a aussi rendez-vous avec l’histoire dans le labyrinthe des venelles. Le discret siège de « Busan, capitale provisoire de la Corée » (임시수도기념관), est une belle villa de briques rouges. La maison, coiffée d’un étage et de tuiles vernissées, avait été construite pour le gouverneur japonais, sa résidence dans son petit parc adossé à la colline. Exit l’intrus ! Le président coréen lui succède pour la durée de la guerre. Un saisissant Syngman Rhee (1875-1965) de cire apparaît donc assis à son bureau. Il semble prêt à décider malgré les événements sur lesquels il a peu d’emprise. Tout a été minutieusement restauré jusqu’à la faïence à motifs bleu des sanitaires et au mobilier de la salle à manger présidentielle.

L’université Dong-A dresse, elle, fièrement son architecture nipponne le long de l’avenue en contrebas. Le bâtiment restauré a autrefois hébergé le gouvernement provisoire de la Corée. C’est aujourd’hui un musée historique qui retrace, entre autres, les cruautés des Nippons envers les Coréens. Dans leurs murs ! Beau retournement de l’histoire. Busan démontre ainsi sa plasticité. Busan, ville de réminiscences sachant parier sur l’avenir !




Sous le pont, la chamane

La métropole est ainsi jonchée de lieux d’une mémoire régulièrement réactivée.

Du haut de la Tour de Busan, on voit le pont qui relie le quartier de Jagalchi à Yeongdo. Avec un peu d’attention, on verra même son arche mobile se lever pour laisser le passage à l’énorme et incessant trafic portuaire. Premier pont à bascule d’Asie en 1934, assure-t-on, le pont de Yeongdo (영도대교) devient le point de ralliement des familles dispersées par la guerre. Elles y accrochaient leurs avis de recherche, comme aujourd’hui on y suspendrait des cadenas. « Démobilisé » en 1966, ruiné, le pont était voué à la ferraille, sans plus de question, car le pays court en permanence après son agenda ! Puis, il a finalement été restauré et remis en service en 2013. Chamanes et voyantes ont pendant des décennies œuvré à quai dans son ombre. Mais lui auraient-elles prédit ce destin inoxydable ?

À la levée du « pont de la mémoire de guerre », les visiteurs rendent hommage à leurs devanciers avant d’aller visiter le parc de Taejongdae (태종대) sur l’île. À proximité, le Musée maritime national (국립해양박물관) affiche son extravagante silhouette de goutte d’eau tronquée. De l’authentique post moderne, comme le seront le Beaubourg-Busan de Bukhang Port et Oceanix. La cité flottante affichera son active indifférence écologique à la montée des eaux marines puisqu’elle accompagnera leur mouvement ! Busan est l’empire des réalités fantastiques et des illusions réalistes.

Sa modernité assumée n’empêche pas le Musée maritime national d’héberger le navire des missions diplomatiques qui, sous la dynastie Joseon, se rendaient au Japon en missions de bons offices au XVIIe siècle. Cette diplomatie précoce dispose aussi de son propre musée, le Joseon Tongsinsa History Museum (조선통신사역사관), et de son festival annuel.




Le christianisme livré avec le piment

Busan a toujours été la voie des échanges avec l’étranger. Parfois musclés. C’est à Busan que l’amiral Yi Sun-Shin prive la belliqueuse flotte nipponne de Toyotomi Hideyoshi de 128 de ses navires, le 1er septembre 1592. C’est également par Busan, au XVIe siècle, que le catholicisme entre (timidement) dans le pays avec les premières livraisons de piment. Les très chrétiens Portugais fournissent le condiment qui va désormais faire rougir le kimchi ! Et le « sabão » portugais devenu « saboun » en dialecte busanais désigne toujours le savon !

Vertu busanaise, la résilience valorise l’aptitude à encaisser un traumatisme, à rebondir et même à le sublimer. Les habitants de Yeongdo gardent encore en tête le bruit des marteaux et des burins, des « kkankkang ladies » (깡깡이 아지매) des chantiers navals. Jusqu’aux années 1990, un foulard sur le visage, elles arrachaient ainsi la rouille et leur carapace de crustacés aux bateaux. C’étaient souvent des veuves qui s’étaient mises en devoir de nourrir leurs enfants et de les pousser aux études. Aujourd’hui, les survivantes se souviennent d’avoir avalé beaucoup de poussières nocives et parfois de l’amiante.

Les chantiers ont fermé, le quartier a périclité, mais les bateaux qui sont restés sont transfigurés. Le Kangkangee Arts Village est né pour perpétuer leur geste, leur son et leur sacrifice. On dirait la Corée, enfin parvenue au bonheur insouciant que confère la prospérité. Donc prête pour de nouveaux défis et l’aventure inédite d’une exposition universelle.

Busan, ou l’art de transcender le malheur et d’en extraire une œuvre. Est-il indiscret de demander à la malicieuse nouvelliste fantastique Chung Bora (Lapin Maudit, Matin Calme, 2023) ce qu’elle en tirerait ? L’espiègle romancière roule des yeux, dit qu’elle habite Pohang et fréquente Jagalchi. Mais ce qu’elle retient de Busan, ce ne sont pas les manifs auxquelles elle participe animée par l’influence rebelle de l’esprit du lieu. C’est le cri des mouettes. Il y accompagne le visiteur en tout lieu jusque dans le métro. On se demande (avec effroi...) ce qu’elle pourrait bien en faire dans l’une de ses terrifiantes histoires. C’est ça aussi le secret de Busan, la liberté de créer et l’incitation à le faire.

Près de la halle de Jagalchi, une statue rappelle l’irremplaçable contribution de la femme à l’activité industrieuse du port ! (Photos J.-Y. Ruaux)

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