Busan, capitale marine de la Corée innovante
Par Jean-Yves RUAUX
Journaliste

Busan se prépare à accueillir en 2024 les très disputés championnats du monde de tennis de table. Mais la ville, qui candidate aussi pour l’organisation de l’exposition universelle 2030, n’est pas seulement un grand port mondial. Elle incarne la Babel marine du millénaire, un archipel, Cannes avec Croisette et films du 5 au 14 octobre 2022, Hollywood à titre permanent, un Nirvana gastronomique à temps complet, New York City et davantage...

A 120m de hauteur, l’observatoire de la tour de Busan porte au loin le regard vers le Japon
L’heure de gloire de Lee Joo-hyung, 89 ans, étudiant en japonais et major de promotion (!), c’était hier ou presque à Busan, dans la ville-tête de pont de la reconquête de sa liberté par le pays en 1950. La ville des têtes dures, du verbe rugueux comme leur dialecte busanais et de la résistance à tous les envahisseurs, chinois, nord-coréens, japonais justement...
Avant que le 16 février 2022, Lee Joo-hyung, 89 ans, ne reçoive son parchemin officiel, le 14, le président de l’université Tongmyong de Busan avait déjà rendu, en privé, un hommage spécial au doyen de ses disciples. Ainsi, le nouveau et brillant licencié en études japonaises (score 4,85/5) est-il devenu la mascotte des potaches d’une fac de 9000 étudiants (www.tu.ac.kr) qui lorgne sur la rade et le trafic des ferries pour Fukuoka. Les autres étudiants l’appellent affectueusement grand-père.
Le titre va bien à ce petit monsieur grisonnant, soigné, au regard vif. Il a repris les études à 85 ans pour éviter l’Alzheimer qu’il redoutait, et aussi « pour apprendre car il n’est jamais trop tard ».
Chine, Russie d’Asie, Japon...
Il l’a confié à Lee Hyo-jin du Korea Times. Et le reporter a réjoui le pays avec l’histoire de ce vieux jeune homme (il fait vingt ans de moins !) que « la période turbulente où je suis né, l’occupation japonaise et la guerre de Corée » avaient privé d’études. Le presque nonagénaire Lee Joo-hyung en a-t-il fini avec l’éducation ? Non. Il va rejoindre la cohorte des profs qui, à Busan, aident les déshérités à progresser. Préoccupation partagée dans un port à l’esprit et aux quais également ouverts sur le Japon, la Russie d’Asie ou la Chine, un port ivre de rencontres cosmopolites. La ville ne ménage pas ses efforts pour éviter le retard scolaire dans un pays, qui doit principalement son essor à l’éducation. Comme la grande cité - 3,5 millions d’habitants - et capitale du Kyongsangnamdo, ancrée à 400 km au sud-est de Séoul !
En début d’année, la municipalité de Busan a annoncé la mise en place d’outils d’intelligence artificielle personnalisés pour les enfants en difficulté du primaire. « Immédiatement ! » On est en Corée !

Iljumun, le pavillon d’entrée à colonnes, signe l’identité de Beomeosa, le temple montagnard de Busan
Quatre métros et un Light Rail
Lee Joo-hyung, que le COVID a contraint à suivre certains cours à distance, aurait apprécié de se sentir aussi agile que les gamins face à l’informatique. Hyperactif, Lee ne colle plus avec l’image traditionnelle des grands-pères coréens que j’ai croisés à Busan dans les années 1970. Les barbes blanches, la peau tannée, les grands chapeaux et les amples vêtements de lin blanc des hal-abeogi de 1976 coïncidaient encore avec la Corée des gravures du Tour du Monde, le Géo de 1873. Un siècle avant que je ne vienne travailler à l’université nationale de Busan ! C’était à l’arrêt du bus 19 en bas de l’Université nationale que je les voyais, accroupis dans l’attente. C’était avant le métro, arrivé, lui, en 1985 ! Avant que Busan ne soit quadrillé de quatre lignes rapides sans compter le Light Rail Transit qui rallie l’aéroport de Gimhae depuis 2011.
Depuis, la ville a fait sa révolution de la modernité. Les champs de riz, qui ourlaient le campus, ont cédé la place au rail souterrain, aux bistrots étudiants, aux librairies à étages, aux department stores.

Téléphérique permettant de monter au parc Geumgang, situé au pied du mont Geumjeong
Un archipel de villages
de criques au rang de prochaine capitale internationale de la Corée, future Babel de l’innovation mondiale avec l’Expo 2030.
En 2024, Busan organise les championnats du monde de tennis de table en prélude aux prochains JO de Paris. Pour 2030, la concurrence est rude avec Rome et l’Arabie Saoudite mais politiques et entrepreneurs ont déjà entamé les négociations pour l’accueil de l’Exposition universelle. Et le lobbying va grand train.
L’Expo 2030 est un véritable enjeu pour la Corée. Elle vise à faire de Busan une métropole – 10 millions d’habitants – avec 230 km de RER reliant le port aux cités industrielles et universitaires environnantes. Sans compter de nombreuses autres interactions. Il faut rééquilibrer le pays, dit-on. Le « siphon magique » qui a aspiré la moitié de la Corée dans la cuvette montagneuse de l’agglomération séoulienne (26 millions d’habitants !) fragilise le pays. Avec un centre nerveux à portée immédiate des missiles et des chars de la Corée du Nord !

Busan est l’un des ports-champions internationaux du trafic de containers
Étudiants mâles en treillis
J’ai retrouvé sur le plan le bâtiment où l’université de 1976 logeait les enseignants étrangers. Du quatrième étage, la vue s’étendait des montagnes du soleil levant au terrain de football. Les étudiants mâles en treillis y rangeaient à l’époque leurs fusils en faisceaux, entre cours et entraînements militaires. C’est là aussi qu’avaient lieu les très solennelles cérémonies de « graduation » en toge. Le bâtiment de béton morne abrite toujours des services, des associations d’étudiants et la cantine universitaire dont les odeurs épicées grimpaient par l’escalier. Mais le voilà refondu et perdu dans un dédale d’unités colorées hébergeant les ambitions de l’université dans les sciences du vivant, les nanotechnologies, les laboratoires dédiés aux carburants verts, à la production d’hydrogène à coût réduit, et à leur substitution aux énergies fossiles... À l’étroit, cette université vibrionnante a même essaimé sur trois autres campus dans la région.
Les dimanches de Beomeosa
Mais cette tension académique et créatrice n’empêche pas enseignants et étudiants de continuer à grimper le dimanche à Beomeosa. Le portique aux antiques piliers-tambours de granit et de bois rouge (1614) est la signature de ce beau temple montagnard. De la fac, on y va en voisin (7 km), et en pente douce. Mais pas toujours sans sacrifier au rituel de l’alpiniste d’opérette (avec équipement dédié !), ou aux libations dominicales avec chants nostalgiques. Parfois, des étudiants s’y retirent dans le dédale des pavilllons ombragés à flanc de côteau. La frugalité et l’ermitage sont propices au bachotage !

Gamcheon, le bidonville des réfugiés de la guerre, est devenu le quartier chic et coloré des galeries et ateliers d’artistes
Busan, un extravagant palmarès de records
C’est cela Busan, un condensé de tradition, d’agitation, de provincialisme effervescent insérés dans la tension permanente de l’économie globale avec un extravagant palmarès de records. Je cite, en vrac !
Haeundae, la grande plage de Busan
Voici Haeundae, la plage urbaine qui reçoit chaque été plus de 10 millions de visiteurs sur son 1,5 km de ruban sableux (La Baule, avec ses 9 km, est fréquentée par dix fois moins de monde !) au pied de ses tours d’habitation de 300 m de haut (LCT Zénith, 101 étages), avec abri anti-catastrophe tous les trois niveaux. À Haeundae, la vie passe sans transition du gigantisme des hôtels féériques (22 établissements, des milliers de chambres, des suites présidentielles, royales...), des gratte-ciel qui déploient leurs façades en pétales réfléchissants dans la lumière du soir, à la jalouse intimité des confidences d’amoureux sous la toile d’un bistrot forain (pojangmacha), de la digue. Expression permanente, 7 jours (et 7 nuits) sur 7 de la gastronomie locale comme du sens de la fête.
Un pêcheur de 70 mètres
L’oeil goguenard, un vieux pêcheur buriné domine la scène du haut de sa fresque urbaine de 70 m, à flanc d’immeuble. Il rappelle à tous les bambocheurs la devise-clé du succès national. En Corée, on ne se laisse pas aller car « Là où il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de force ! ». Mais l’ivresse joyeuse passe outre, sur cette digue où la densité de promeneurs, comme de convives, ferait confondre la jetée de Saint-Malo, la Croisette ou la Promenade des Anglais avec un désert sans Tartares, y compris un 15 août ! En groupe, on se sent fort et on n’a pas peur des géants, de la démesure. On aime même. Tiens, un exemple. Si vous voulez découvrir le plus grand des grands magasins au monde, rendez-vous au Shinsegae Centum, 293 000 m2, (Guinness Book). Soit environ 30 ha. À comparer avec Le Bon Marché, 3 ha, le BHV, 4,5 ha, Les Galeries Lafayette, 7 ha.

Un vieux matelot goguenard de 70m de haut nargue légèrement les touristes aimantés par la modernité vertigineuse de Haeundae

Requins, inquiétants poulpes tentaculaires, ormeaux, sant-pierre... tout ce qui sort de la mer trouve place sur les étals de Jagalchi, le grand marché aux poissons de Busan
Un pont-route suspendu de 7 km
Si vous êtes curieux de l’une des plus actives halles aux poissons de la planète, profitez du grand marché de Jagalchi. Si vous aimez l’architecture innovante et grandiose, montez à la tour de Busan pour la vue qu’elle donne du spectaculaire pont Gwangan. Et saluez au passage la statue de l’amiral Yi Sun-shin (1545-1598) qui a noyé les ardeurs guerrières des Nippons dans la baie (1592).
Le Gwangandaegyo est un pont-route suspendu de 7 km. Il relie, en marchant dans la mer, le quartier balnéaire de Busan au centre-ville survolté. La nuit, ce pont aux lignes ondulantes se mue en serpent aux lumières changeantes (7000 lampes LED) ! Encore une performance !

Le Pojangmacha de la digue de Haeundae perpétuent la tradition d’une gastronomie populaire mêlée aux confidences noctures sous les tentes
Sixième port mondial
Busan détient une foule d’autres records comme l’étendue de ses quais de transbordement. Le sixième port mondial est un champion international du trafic de porte-conteneurs. Il surclasse ses homologues européens et totalise un tonnage (30 000 navires par an) supérieur à celui de l’ensemble des ports industriels français, malgré la situation stratégique du Havre et de Marseille, respectivement à la croisée des échanges atlantiques et méditerranéens ! On a parfois comparé Busan à Marseille pour son écrin lumière, montagne et mer, sa gouaille, sa culture bigarrée. Mais par sa dimension, sa dynamique épuisante, Busan, c’est Babel sur Mer ; la Babel des langues avec le coréen, le chinois, le nippon, le russe, l’américain, et quelques autres. Même si les miguk saram, les militaires yankees, ont un peu déserté le paysage. Car leur base, fermée en 2008, est devenue le plus grand parc de la ville (2014) !
La paroisse rayée de la carte
La ville-caserne américaine, l’enceinte barricadée où j’allais autrefois le dimanche, après le sermon, déguster la meilleure entrecôte de la péninsule a été rayée de la carte, avec son club des officiers, ses bungalows et leur pelouse impeccable, l’église blanche de la paroisse protestante au bout de la rue, les échoppes des tailleurs à façon, son supermarché tout importé (PX Shop) qui alimentait le marché noir. Le Busan Citizen Park, c’est désormais 50 ha de balades, d’arbres, de jeux, d’aires de pique-nique pour tous ; il a été créé sur les mètres carrés fonciers les plus chers de la ville. Mais Busan a le sens de l’intérêt partagé…
Pourtant, cette mégapole tentaculaire, c’est aussi New York avec son chapelet d’îles. D’ailleurs, l’océan, sans trop se faire prier, entre en ville, y insinuant son odeur et sa promesse de bombances iodées. Il ronge également peu à peu les plages : 60 000 m3 de sable escamotés en cinq ans à Haeundae !
À voir et à humer aussi pour les amateurs de papier, la marée de livres des dizaines de bouquinistes de Bosu Book Street, située entre Jagalchi, la grande poissonnerie et Gukjae Shijang, le marché du tout et du n’importe quoi, des coupons de soie et des meuleuses-fraiseuses. Ce « marché international » (국제시장) a débuté comme le « décrochez-moi, ça » du demi-million de réfugiés de l’armistice de 1953 et la bouquinerie des surplus américains !
Une cathédrale aquatique
Jagalchi, c’est une cathédrale aquatique perchée sur le quai, parfumée de sel, d’algues fraîches et de splendeur pélagique, avec sur 3 km d’étals, un phénoménal grouillement de poissons et créatures variées, mollusques et crustacés qui grenouillent sous l’eau et au fond des grottes marines. Le négoce, qui déborde la gigantesque halle, affiche sa belle humeur bruyante, et sa santé liquide sur une kyrielle d’étages vitrés sous un toit en ailes de goélands gourmands.
Faites votre choix sur pièce puis montez à l’étage supérieur. L’une des cantinières à façon préparera votre butin du jour pour un petit festin face à Yeongdo. L’extase nutritive associée au plaisir de l’image. Pont de Busan, Pont du Sud... Ayez un oeil pour les harpes acrobatiques dont les filins portent les ponts. Des ponts qui empêchent l’île-radeau de dériver au large !
Ici la mer tient salon de fragrances fortes, fumets de rouges bouillabaisses relevées, banquet de saveurs abyssales et fraîches, carnaval de couleurs, de fragrances et de formes avec requins et cétacés que réduisent en pavés des scieurs de long, mieux armés en outils que des bûcherons vosgiens.
C’est Hollywood, c’est Cannes...
Ça vous dirait un petit plat de pieuvre dont les tentacules s’accrochent à votre menton par crainte de passer dans votre gosier comme dans Old Boy ? Le thriller a obtenu le Grand Prix du jury à Cannes en 2004.
Busan c’est à la fois Hollywood et Cannes avec palais et Croisette. Hollywood, en raison des dizaines de tournages – surtout des polars – qui s’y succèdent, favorisés par des organisations locales performantes qui fournissent tout, y compris des plongeurs caméramen ! Cannes ? À cause de son Busan Film festival, le premier en Asie, l’un des quatre ou cinq qui comptent au monde, avec Berlin, Venise, Sundance… 300 films montrés, 85 pays, 120 premières mondiales, 200 000 tickets écoulés. C’est aussi Cannes pour son palais du Festival et les fééries LED de ses toits aux ondulations de tapis volant ; Cannes encore pour la « Croisette », la Cinema Street de Haeundae et ses 800 mètres de promenade jalonnés de portraits de comédiens et de reconstitutions de scènes culte. Gare à l’homme-araignée !

Le film Dernier train pour Busan a valu à la ville-port une notoriété sulfureuse et au train KTX, sa cargaison de zombis !
Busan est la ville de bien d’autres records discrets que ses élus sauront valoriser pour nourrir le dossier de candidature en vue de l’exposition universelle de 2030. La ville compte quatre jours de neige par an contre un mois à Séoul. Elle est, avec ses instituts de recherche, la championne des puces électroniques. La plus grosse fabrique automobile du monde (Hyundai) y usine en banlieue. ça fait plus sérieux que de revendiquer un statut de capitale du film et du roman policier. Moins romantique peut-être mais partout, l’imagination est au pouvoir pour inventer le nouveau siècle de Busan, façonné par ingénieurs, écrivains, architectes et cinéastes…


