À la recherche de la modernité
Okyang Chae-Duporge (최옥경)
maître de conférences, université Bordeaux Montaigne

(fig. 1) Lee Ufan, From Line, 1977, colle et pigment de pierre sur toile, 182 cm x 227 cm, Collection Musée national d’Art moderne, Tokyo, Japon.
Dans l’histoire de la Corée, la période moderne commence avec la signature du traité de Ganghwa (1876) entre le Japon et le Joseon. Sans vraiment être préparé à cette ouverture plus ou moins forcée, le royaume ermite sort timidement de siècles de politique isolationniste et surtout d’une vision sino-centriste. Il observe avec stupéfaction comment s’affaiblit la souveraineté de la dynastie des Qing après les deux guerres de l’opium (1839-1842, 1856-1860). Contrairement à la Chine, le Japon avait, quant à lui, fiévreusement adopté une partie des coutumes et technologies occidentales avec la restauration de Meiji (1868), après avoir signé le traité de Kanagawa (1854) le liant aux États-Unis. Les dirigeants du Joseon, eux, ont commencé à signer des traités non seulement avec le Japon mais aussi avec les puissances occidentales, dont le traité d’Amitié de Commerce et de Navigation avec la France (1886). Notons que ce traité a été signé vingt ans après l’expédition française en Corée (Byeongin yangyo, 1866), déclenchée par une persécution de missionnaires catholiques français dans la péninsule.
À la suite de ses victoires, lors des guerres sino-japonaise (1894) puis russo-japonaise (1904), le Japon gagne à l’époque de plus en plus de terrain sur un Joseon affaibli. Le roi Gojong (r. 1863-1907) se déclare alors empereur de l’Empire du grand Han
(1897-1910) et dépêche une mission secrète à la seconde conférence internationale de la Paix de La Haye (1907) afin de dénoncer toute l’injustice du traité de protectorat (1905) signé contre son gré avec le Japon. Mais, cette dernière tentative échoue et la Corée finit par perdre son indépendance en 1910. Malgré une grande mobilisation des Coréens notamment lors du « Mouvement du 1er mars 1919 » pour se libérer de l’occupant japonais, ce n’est qu’en 1945 que la Corée retrouvera son indépendance.
L’art sous l’occupation japonaise (1910-1945)
Symbole de sa domination et de sa toute puissance, le Japon installe les quartiers du gouvernement général japonais dans un bâtiment imposant de style néo- baroque construit juste devant la salle du trône du palais royal, Gyeongbok-gung, cela après avoir détruit quarante-cinq bâtiments traditionnels dont la porte principale Ganghwamun. Cette verrue architecturale fut démolie en 1995 sous les yeux de tous les Coréens, restaurant ainsi le palais royal dans sa forme originelle.
La première institution artistique moderne coréenne est l’« Institut pour la calligraphie et les beaux-arts » fondé en 1911. Cet institut fut dirigé par deux grands peintres, Jo Seok-jin (1853-1920) et An Jung-sik (1861-1919), tous deux sélectionnés pour peindre le portrait du roi Gojong en 1902, ce qui représentait le plus grand honneur pour un peintre du Joseon. Ils avaient enrichi leur technique de peinture lors de leur voyage en Chine avec la délégation de l’ambassade (Yeongseonsa) en 1881. Cherchant à sortir des conventions traditionnelles, An Jung-sik appliqua notamment le clair-obscur, procédé introduisant perspective et volume, déjà employé par certains peintres (par exemple, Gang Se-hwang 1713-1791) depuis le 18e siècle. Leurs étudiants Kim Eun-ho (1892-1978) et Yi Sang-beom (1897-1972) deviendront par la suite, dans les années 1930, les deux piliers de la peinture orientale, le premier en employant les couleurs évocatrices du style de la peinture à la japonaise (Nihonga) et le second en explorant une nouvelle voie pour la peinture traditionnelle.
Tout comme Jeong Seon au 18e siècle, Yi Sang-beom réalisa de nombreux paysages ; mais à la différence de son prédécesseur qui prenait des sites renommés pour sujet, il peignit lui la nature ordinaire, celle de la vie de tous les jours, dans un nouveau style très sobre. Cette démarche quelque peu « impressionniste », donc moderne, sera renforcée par l’emploi inhabituel du format carré, sans calligraphie mis à part une signature discrète. La meilleure illustration de son style est sans doute « Le début de l’hiver » (1926). Cette œuvre a d’ailleurs remporté un prix à « L’exposition de beaux-arts du Joseon (Seonjeon) », concours national d’exposition organisé par le gouvernement général japonais à partir de 1922 - sur le modèle des expositions au Japon.
Go Hui-dong (1886-1965), également élève de Jo Seok-jin et d’An Jung-sik comme Yi Sang-beom, prend un autre chemin. Son inspiration lui vient d’un céramiste français de Sèvres, Léopold Rémion, qui séjournait alors en Corée. Lorsque le jeune Go Hui-dong apprenait le français à l’école française, il l’a vu réaliser un dessin au fusain, ce qui l’a beaucoup motivé à apprendre la peinture occidentale dont il a adopté les techniques, l’esthétique et les matériaux. Il devint alors le premier peintre coréen à avoir fait de la peinture à l’huile sur toile après ses études à l’École des beaux-arts de Tokyo. Après son retour en Corée en 1915, Il participa à la première association moderne des artistes « Association de calligraphie et de peinture » fondée en 1918 avec douze autres grands peintres de l’époque. Leur objectif était de développer à la fois la peinture orientale et occidentale, ainsi que l’éducation des futurs artistes.
À l’époque, en l’absence d’école d’art enseignant la peinture occidentale en Corée, de nombreux artistes coréens partaient au Japon, qui constituait alors une sorte de fenêtre sur le monde moderne. Ils devaient y absorber d’un seul coup les divers courants de l’art occidental plus ou moins japonisés : style académique, moderniste, ou bien tendances avant-gardistes comme le fauvisme, l’expressionisme, etc. Certains ont eu la chance, extrêmement rare à l’époque, de partir en Europe. Ce fut notamment le cas de Na Hye-Sok (1896-1948) qui, après des études au Japon, partit faire le tour du monde avec son mari, et tomba amoureuse de Choe Rin (1878-1958), l’un des trente-trois représentants du mouvement du 1er mars 1919, lors de son séjour à Paris. Elle eut la fin tragique d’une féministe, dans une société encore extrêmement néo-confucianiste - donc patriarcale - et devint une figure emblématique des « femmes nouvelles ».
Après la libération
La Corée, libérée en 1945, reste cependant occupée ; cette fois-ci par les forces américaines au Sud et par les forces soviétiques au Nord. La tension entre ces deux grandes puissances mondiales accroît le schisme idéologique entre droite et gauche parmi les Coréens, aboutissant en 1948 à la création de deux gouvernements et pays différents pour un même peuple : la république populaire démocratique de Corée dirigée par Kim Il-sung (1912-1994) au nord et la république de Corée dirigée par Rhee Syngman (1875-1965) au sud. De cette séparation inattendue résulte la guerre de Corée qui s’est déroulée entre 1950 et 1953. Les forces de l’ONU (dont la France) se battent à l’époque aux côtés de la Corée du Sud, contre la Corée du Nord qui a déclenché la guerre avec le soutien de l’Union soviétique. Géographiquement stratégique pour les deux grandes puissances, la péninsule, unifiée depuis plus d’un millénaire, finit par être divisée le long du 38e parallèle - division qui perdure encore aujourd’hui.
Dans ce climat de tension politique et idéologique, les orientations artistiques sont variées, allant du réalisme social engagé à la recherche de la modernité occidentale. Lee Kwae-dae (1913-1965) était un artiste très talentueux de cette période mouvementée ; il avait obtenu un prix au concours Seonjeon alors qu’il était encore lycéen, avant de partir au Japon pour finir ses études à l’école impériale des beaux-arts de Tokyo en 1938. Il restera méconnu jusqu’en 1991, date à laquelle le gouvernement de Corée du Sud autorise les recherches sur les artistes partis au Nord lors de la guerre de Corée. On découvrit alors les chefs-d’œuvre de Lee Kwae-dae et cette découverte bouleversa le monde de l’art. Son œuvre « L’homme des foules I - Annonce de la libération » (1948) (fig. 2), qui décrit avec maîtrise et d’une manière grandiose l’impact de l’annonce de la libération dans une situation désastreuse sous occupation japonaise, est d’une envergure inexistante sur la scène artistique coréenne de l’époque.
Kim Whanki (1913-1974) est lui l’indiscutable précurseur et le pilier de l’art moderne en Corée, son influence persistant jusqu’à l’art contemporain. Il était parti étudier l’art à l’université Nihon (1933-1937) dans les années 1930 et y a réalisé des œuvres de style avant-gardiste. Après la libération, il a fondé en 1947, en Corée, avec d’autres artistes ayant également étudié au Japon - Yoo Yeong-guk (1916-2002) et Lee Gyu-sang (1918-1964) -
« Le nouveau réalisme », premier groupe de peinture abstraite de la période postcoloniale (fig. 3).
Plus tard, ces deux derniers peintres ont continué à explorer la peinture semi-abstraite en fondant, avec Han Mook (1914-2016), « l’Association de l’art moderne » (1957-1959). Quant à Kim Whanki, il partit lui pour Paris, alors considérée comme la capitale mondiale de l’art. Comme beaucoup d’autres artistes des années 1950, il avait soif de voir de ses propres yeux l’art européen sans passer par le Japon. Certains, tels Lee Ungno (1904-1989), Rhee Seund Ja (1918-2009), ou encore Han Mook finirent leur vie en France, tandis que Kim Whanki n’y resta que de 1956 à 1959. Il y explora les motifs typiquement coréens comme les jarres-lunes ou l’astre sélénien, avant d’atteindre son épanouissement dans sa dernière période à New York (1963-1974) avec des œuvres poétiques totalement abstraites en monochrome.
Les mouvements d’avant-garde
Après la libération, le nouveau gouvernement de Corée du Sud remplaça le Seonjeon créé sous l’occupation japonaise par « L’exposition nationale de l’art de Corée (Gukjeon) », en 1949. Furent également lancés les départements de beaux-arts des universités coréennes tels que ceux de l’université nationale de Séoul et de l’université Hongik. Les artistes qui avaient étudié au Japon tiennent à l’époque les postes d’enseignants, ou deviennent membres du jury de l’exposition nationale.
La peinture abstraite était alors pratiquée non seulement dans la peinture occidentale mais aussi dans la peinture orientale. Dirigé par Suh Se-ok (1929-2020), un groupe d’élite, composé de jeunes artistes sortant de l’université nationale de Séoul, créa en 1960 l’association Mukrimhoe , afin d’élaborer des œuvres dans un style d’abstraction lyrique et calligraphique, au moyen d’encre sur papier traditionnel (hanji). Tout en conservant l’esprit traditionnel de la peinture orientale, ces artistes cherchaient à inventer une forme moderne.

(fig. 2) Lee Kwae-dae, L’homme des foules I - Annonce de la libération, 1948, huile sur toile, 178 cm × 217 cm, Collection privée, Corée du Sud.

(fig. 3) Kim Whanki, Le train de réfugiés, 1951, huile sur toile, 37 cm x 53 cm, Collection privée, Séoul, Corée du Sud.
La génération suivante, opposée à l’académisme conservateur de Gukjeon, s’est surtout intéressée aux mouvements d’avant-garde de l’Occident. Les jeunes artistes tels Park Seo-bo (né en 1931), Kim Tschang-Yeul (1929-2021), Chung Chang-Sup (1927-2011), Chung Sang-Hwa (né en 1932), et beaucoup d’autres, se sont rassemblés autour de « l’Association des artistes contemporains », créée 1957. Ces artistes formés dans les écoles d’art coréennes avaient passé leur enfance sous l’occupation japonaise, puis leur jeunesse pendant la guerre de Corée, avec souvent des expériences traumatisantes. L’art informel devient alors leur moyen d’expression, à l’instar des artistes européens après la seconde guerre mondiale. Cette tendance, privilégiant la suppression de la forme et une liberté gestuelle, qu’on peut également observer dans les œuvres de l’expressionisme abstrait aux États-Unis, convenait aux artistes de cette génération avides d’expression libre.
Dansaekhwa et Minjung misul
La revue AG (Avant-Garde), publiée par « L’association de l’avant-garde en Corée » fondée en 1969, s’employait à diffuser activement les diverses tendances artistiques occidentales. Une réflexion autocritique est alors lancée parmi les artistes coréens dont certains ont déjà commencé à participer à des expositions internationales, telles la Biennale de Sao Paolo ou la Biennale de Paris, et à éprouver le besoin de se démarquer de l’Occident. Lee Ufan (fig. 1), artiste coréen vivant au Japon, où il a dirigé le mouvement japonais Mono-ha, a joué un rôle décisif dans cette prise de conscience critique, ainsi que dans l’apparition du mouvement de peinture monochrome Dansaekhwa créé autour de Park Seo-Bo au milieu des années 1970. Optant pour la simplicité, la surface plane, le travail sériel, la répétition, la limitation de la couleur et l’absence d’expression, ce groupe d’artistes conçoit des espaces picturaux ascétiques, méditatifs et minimalistes. Chacun trouve un nouveau moyen d’expression à sa manière. Cette grande richesse sera mise à l’honneur lors de l’exposition au Palazzo Contrarini Polignac, organisée en 2015 dans le cadre de la Biennale de Venise qui consacra la grande renaissance de ce mouvement et attira sur lui un fort intérêt international.
Dans les années 1980, le mouvement Dansaekhwa fut très critiqué par les artistes engagés du mouvement Minjung misul à la fois pour son institutionnalisation et pour son formalisme. Ce mouvement collectif engagé - une première en Corée - est né du regard critique porté sur la réalité de la société capitaliste, la division de la péninsule et la situation politique sous la dictature ; il met l’accent sur le rôle social de l’art. Par exemple, O Yoon (1946-1986), membre du groupe « Réalité et parole » entre 1980 et 1983 et l’un des protagonistes du Minjung misul, s’inspire de l’art traditionnel coréen (peinture populaire, peinture bouddhique...) et l’utilise dans ses satires et critiques de la dictature ou du capitalisme.
Effectivement, une fois libérés de la colonisation japonaise, les Coréens durent encore se battre, cette fois-ci contre la dictature. S’ils parviennent à déjouer la dernière tentative du président Rhee Syngman de réélection truquée grâce au « mouvement de protestation du 19 avril 1960 », ils ne pourront éviter « coup d’État du 16 mai 1961 » fomenté par Park Chung-hee (1917-1979), un militaire qui deviendra président de la République de 1962 à 1979 - à qui l’on doit cependant le grand essor économique de la Corée du Sud souvent appelé le « miracle du fleuvre Han ». Après son assassinant en 1979 par le directeur de la KCIA, c’est un autre militaire Chun Doo-hwan (1931-2021) qui prendra le pouvoir.
C’est sous la férule de ce général qu’a eu lieu en 1980 le massacre de Gwangju perpétré par l’armée régulière lors d’une répression sanglante envers les étudiants et la population qui manifestaient contre la loi martiale et demandaient la libération de Kim Dae-jung, futur président coréen originaire de cette région. C’est ce qu’on a appellé par la suite le « Mouvement pour la démocratie de Gwangju » (1980). C’est en pensant à ce mouvement que l’artiste Lee Ungno (1904-1989), arrivé en France depuis 1958 et lui-même incarcéré entre 1967 et 1969 sous l’accusation d’espionnage, peignit des masses humaines et leurs hurlements muets dans sa dernière série « les Foules » (fig. 4) - jusqu’à sa mort en 1989. L’opposition au pouvoir a encore continué avec le « Mouvement démocratique de juin 1987 » et, après une trentaine d’années de dictature des militaires, des présidents civils sont enfin élus en Corée depuis 1992 ; notamment Kim Dae-jung (1924-2009) et Roh Moo-hyun (1946-2009) qui ont adopté « la politique du rayon de soleil » pour améliorer les relations avec la Corée du Nord.

(fig. 4) Lee Ungno, L’homme des foules, 1988, encre sur papier, Collection privée, France.
Avec la liberté de voyager à l’étranger qui devient effective après les Jeux olympiques organisés en Corée du Sud en 1988, la mondialisation et la globalisation s’accélèrent. La fin de la guerre froide, au début des années 1990, atténue l’opposition entre art moderniste et art engagé. Depuis, la tendance postmoderne privilégie les installations, les vidéos, les photographies et les performances, tout en conservant son medium traditionnel qu’est la peinture. Désormais, les mouvements collectifs artistiques ne sont plus vraiment d’actualité, chaque artiste cherchant son propre moyen d’expression.

Kimsooja, Photo prise lors du tournage de Cities on the Move - 2727 km Bottari Truck, 1997, Vidéo-performance d’un voyage de 11 jours à travers la Corée, Kimsooja Studio


