Youn Sun Nah, une chanteuse de jazz coréenne « made in France »

Youn Sun Nah, « la chanteuse de jazz venue d’Orient », comme titrait un grand magazine, a commencé sa carrière musicale en Corée à l’âge de 23 ans avec le Korean Symphony Orchestra, puis s’est essayée à la comédie musicale – « par hasard », se plaît-elle à souligner, expression qui revient souvent dans sa bouche, ce qui confirmerait en l’occurrence le vieil adage selon lequel « le hasard fait bien les choses ». Elle s’inscrit en 1995 au CIM, l’école parisienne de jazz et des musiques actuelles, et commence à chanter dans des clubs parisiens dès 1996. Sa voix sublime, dotée d’une importante gamme de timbres et de couleurs qui lui permettent d’exprimer tous les registres, de la douceur à une stupéfiante intensité, lui vaut d’être invitée à de nombreux festivals de jazz : Festival du Lincoln Center à New York, Festival de Jazz de Marciac, Festival Cully Jazz en Suisse, Festival international de Jazz Jarasum en Corée, Festival de Jazz de Mai en Norvège, Festival Pori Jazz en Finlande, Festival de Jazz de Montréal ... Youn Sun Nah y fait une moisson de prix : par exemple celui de la Meilleure Artiste de Jazz de l’Année en Corée en 2003, ou le Grand Prix du Jury lors du Festival Jazz à Juan Révélations 2005, pour citer ceux qui illustrent la reconnaissance du public et des professionnels de ses deux pays de prédilection, la Corée et la France. Cette dernière l’a officiellement distinguée en la faisant Chevalier des Arts et des Lettres en 2009. Elle a par ailleurs réalisé sept CD. Son dernier enregistrement, « Same girl », a été récompensé en 2011 par l’Académie du Jazz en tant que meilleur album de jazz vocal de l’année. Youn Sun Nah, exceptionnelle improvisatrice, aussi exigeante dans son travail que modeste dans le succès – à l’écouter se raconter, on pourrait croire que la « chance » a été le principal facteur de sa réussite ! –, ne se contente pas de relectures audacieuses des grands maîtres, mais crée en toute liberté son art vocal à travers divers styles et genres. Cette artiste remporte les suffrages de tous les publics qu’elle rencontre, que ce soit en Asie, en Europe ou en Amérique.

- Culture Coréenne : Pouvez-vous nous évoquer le parcours qui a précédé le succès international que vous connaissez à présent ? Qu’est-ce qui vous a amenée au jazz ?
Youn Sun Nah : Mes parents sont musiciens et je crois que tout est parti de là. Mon père a créé le chœur national de Corée ; ma mère, une cantatrice, appartient à la première génération de comédies musicales en Corée. Je les écoutais chez nous et j’allais les voir sur scène. Je n’ai pas reçu dans mon enfance une formation au chant, mais mon oreille a dû se former naturellement. Je n’envisageais pourtant pas ce genre de carrière, car ce qu’ils faisaient me paraissait trop exigeant. C’est par hasard, à l’initiative d’un ami musicien, que j’ai participé en 1989 à un concours de chanson française. Je l’ai remporté en interprétant une mélodie de Nicole Rieu. J’avais découvert cette chanteuse grâce à une cassette que m’avait fait écouter une nonne belge qui vivait en Corée. Pour l’anecdote, j’ai donné un concert en mars dernier à l’Alhambra. A la fin, une dame se présente et me dit : « Je m’appelle Nicole Rieu. » Elle avait lu une interview que j’avais donnée au journal Le Monde, où j’évoquais cette histoire. Quand elle m’a révélé son identité, j’ai été tellement émue que je me suis dit : « J’ai bien fait de choisir ce métier. » Pour revenir à ce concours, je me suis par la suite intéressée un peu plus à la chanson, mais cela restait un hobby.
- C. C. : Aviez-vous à l’époque une autre vocation ?
Y. S. N. : Pas vraiment. J’avais fait des études en littératures française et coréenne, mais là encore, c’était la musique qui m’avait fait choisir cette option, car j’aimais beaucoup la sonorité des chansons en français. Le domaine qui m’intéressait le plus par ailleurs, c’était l’éducation. J’envisageais – vaguement – de devenir professeur. Au bout du compte, je n’étais pas suffisamment motivée. A la fin de mes études, j’ai donc fait comme tous les jeunes Coréens et je suis entrée dans une entreprise, de publicité en l’occurrence. Mon travail, c’était d’inventer des slogans publicitaires – mais je n’étais pas très douée ! Au bout de huit mois, j’ai laissé tomber. Par hasard encore, quelques jours après ma démission, j’ai rencontré ce même ami qui m’avait amenée à participer au concours. Il m’a poussée à poser ma candidature pour une comédie musicale venue d’Allemagne et dont le thème était la division de ce pays – sujet qui bien sûr intéressait le public coréen. Le metteur en scène a écouté une cassette démo et m’a contactée. La pièce a très bien marché. Au bout de deux mois, j’ai arrêté, car j’avais pris la résolution d’étudier le chant et de travailler ma voix, ce que je n’avais jamais fait jusqu’alors, et ceci en France. Le même copain m’avait conseillé de m’orienter vers le jazz, mais à ce moment-là, je ne savais pas du tout ce que c’était.
- C. C. : Est-ce qu’à cette époque, c’est-à-dire dans les années 1990, le jazz était une musique connue et appréciée en Corée ?
Y.S.N. : Non, pas du tout.
- C. C. : Vous-même ignoriez ce qu’était ce genre musical, qui par ailleurs n’avait pas de public en Corée. Pourquoi vous êtes-vous lancée dans cette aventure ?
Y. S. N. : Je voulais m’initier à un genre de musique populaire, mais je ne raisonnais pas en termes de carrière. Je voulais juste m’y essayer.
- C. C. : Le choix de la France pour y étudier s’est-il révélé judicieux ? Paris était-il l’endroit idéal pour venir s’initier au jazz, dont on aurait tendance à situer la patrie aux Etats-Unis ?
Y. S. N. : Beaucoup de gens me demandent en effet : pourquoi la France ? N’ayant pas étudié aux Etats-Unis, je ne peux pas faire de comparaison. Là encore, c’est un peu le hasard qui a décidé : l’ami dont je vous parle, un bassiste, souhaitait se rendre en France parce que sa petite amie y faisait des études. Il avait donc pris des renseignements sur ce qu’on pouvait faire dans ce pays en matière musicale et me les avait communiqués. Rétrospectivement, je me dis que cela a été un coup de veine. J’ai rencontré en France des gens formidables, qui m’on aidée et qui m’aident toujours. Et puis, il y a un rapport certain entre la France et l’histoire du jazz, à travers la musique de la Nouvelle-Orléans. Des immigrants français y avaient introduit la musique classique ; ils ont eu des enfants avec des femmes venues d’Afrique. Ces influences se sont croisées dans la genèse du jazz.
- C. C. : Vous disiez précédemment que lorsque vous avez commencé ces études, le jazz était relativement inconnu en Corée. Y a-t-il trouvé son public à présent ?
Y. S. N. : Suffisamment en tout cas pour que de grands musiciens de jazz viennent donner des concerts en Corée, alors que jusqu’à présent, ils évitaient ce pays, même quand ils se produisaient au Japon. Autre fait significatif : l’un des plus importants festivals de jazz d’Asie se tient en Corée, le Festival International de Jazz Jarasum. Il attire 160 000 spectateurs. Les musiciens étrangers qui s’y produisent veulent revenir à cause du caractère enthousiaste du public. Les fans connaissent par cœur les mélodies et les accompagnent avec une passion qui sidère ces interprètes.
- C. C. : Dans la ligne de la question précédente, avez-vous personnellement autant de succès en Corée que sur la scène internationale ?
Y. S. N. : Il est difficile de comparer. En Corée, les gens qui s’intéressent au jazz restent encore, malgré tout, une minorité. Mais, toutes proportions gardées, je peux répondre affirmativement. J’ai de la chance dans la mesure où j’arrive à un moment d’ouverture à cette musique. Je pense par ailleurs que le succès que je peux rencontrer en Corée, je le dois à ce que j’ai appris en France où on m’a dit : n’essaie pas d’imiter les grands du jazz américain, fais ta propre musique ; fais du jazz comme tu le sens. Ce que j’aime dans cette musique, c’est la liberté, la possibilité de faire ce qui me plaît. Les critiques coréens ont été assez surpris d’entendre quelque chose qui était différent du jazz américain. Ils ont été curieux de découvrir celui que l’on pratiquait en France et ont voulu en savoir plus. C’est comme ça que mon premier disque s’est fort bien vendu en Corée. Pour les Coréens, je suis une sorte de « Coréenne d’importation », une chanteuse « made in France » !
- C. C. : Pourquoi vos deux premiers disques ont- ils été distribués uniquement en Asie ?
Y. S. N. : Leur contenu est assez différent de ce que je faisais en France. Je voulais travailler dans un autre style, que j’aime également beaucoup, en collaborant avec des compositeurs de pop coréens, tout en enregistrant avec des musiciens français. C’était une expérience que je voulais faire, mais je ne pense pas que cet enregistrement aurait pu être apprécié en Europe. Les deux marchés sont totalement différents. Encore qu’il y ait un phénomène nouveau, l’engouement des jeunes Occidentaux pour la musique pop coréenne. Mais le jazz, en Europe, a un statut particulier qui le rapproche de la musique classique. C’est un genre abordable, mais assez élitiste. Ceux qui aiment la musique pop ne s’intéressent pas forcément au jazz, et réciproquement. Quant à moi, je cherche à créer ma propre musique et peut-être que certains amateurs de jazz pensent que ce que je chante, ce n’en est pas. La pop coréenne et le jazz, ce sont deux mondes complètement étrangers l’un à l’autre. Par contre, on peut arranger de la pop en jazz. Tout est possible en ce domaine.
- C. C. : Il y a encore beaucoup de journalistes français qui commencent leurs articles par des phrases du genre : « Ça alors ! Une Coréenne qui chante du jazz... »
Y.S.N. : En effet ! Je me rappelle un de mes premiers concerts, en 1996, dans un centre culturel de la banlieue parisienne. Une Asiatique, avec un nom difficile à prononcer, qui venait d’on ne savait trop quel pays ; qui chantait du jazz ; en anglais... Bref, n’importe quoi !
- C. C. : Des trois langues que vous pratiquez couramment - le coréen, le français et l’anglais -, laquelle vous paraît avoir la musicalité la plus adaptée au type de chant que vous pratiquez ?
Y. S. N. : Chaque langue a ses avantages. En coréen, cette musicalité est intimement liée à la mélodie. Je ne pourrais pas envisager de traduire en anglais, en français ou en une autre langue « Kangwondo Arirang* », une chanson traditionnelle coréenne qui figure dans mon dernier album. L’anglais, c’est ce qu’il y a de plus facile à chanter : on a tellement entendu les chansons que l’oreille est éduquée. Quand j’étudiais en France, les chanteuses françaises avaient ce complexe : le français n’est pas adapté au jazz. Je pensais la même chose pour le coréen. En fait, c’est possible, mais si la mélodie est à la base la même, elle se modifie, car on phrase différemment. Elle devient autre chose. Mais j’ai renoncé à faire un album entièrement en français, parce que, même si je peux comprendre les paroles, j’ai peur de passer à côté du sens intime des chansons. C’est un peu frustrant pour moi et j’ai préféré abandonner cette idée. Mais je tiens à ce qu’il y ait au moins une chanson française dans chacun de mes enregistrements.
*« Arirang de la province de Kangwon ». Arirang est la forme célèbre du chant folklorique coréen.
- C. C. : Vous venez d’évoquer cette très émouvante chanson du folklore coréen qu’est « Kangwondo Arirang ». Avez-vous l’intention de poursuivre dans cette veine et d’aborder la musique traditionnelle coréenne ?
Y. S. N. : Je pense que, comme pour la musique classique, il faut s’y consacrer totalement. Je n’oserai jamais me contenter d’effleurer ce domaine. Si je décide de le faire, il faut que je consacre au moins un an pour apprendre à connaître ce domaine. Arirang est une musique populaire, on peut l’aborder même si l’on ne connaît pas le pansori*. Mais si on veut aller plus loin, il faut y consacrer du temps, pas seulement chanter quelques chansons. J’aimerais bien faire connaître la musique de mon pays, mais cela resterait folklorique, ce ne serait pas véritablement la musique traditionnelle.
*Forme d’art dramatique musical interprétée par un chanteur-comédien accompagné au tambour par un musicien.
- C. C. : Vous donnez des concerts dans une trentaine de pays, je crois. Comment votre vie est-elle organisée ?
Y. S. N. : Ma vie tient dans une valise, entre deux pays ! Quelquefois, quand je rentre en Corée, je ne la défais pas, parce que je sais que je vais repartir peu de temps après. Je donne à peu près cent concerts par an. C’est physiquement assez éprouvant. Je le supportais bien jusqu’à présent, mais je dois commencer à faire attention. On vieillit...
- C. C. : Tout le monde ne partage pas cette opinion ! Les journalistes français vous désignent généralement dans leurs récents articles comme « une jeune chanteuse coréenne ».
Y. S. N. : Oui, je l’ai noté. Pour eux, je suis toujours « une étoile montante »... En fait, ça doit faire dix ans que, pour les journalistes français, je suis une « révélation » !
Propos recueillis par Jacques BATILLIOT
Cet article est extrait du numéro 82 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


