Entretien avec Im Kwon-taek, à l’occasion de la rétrospective de ses films au 18e Festival de Busan
Par Olivier LEHMANN
Journaliste

L’œil pétillant de malice, le sourire chaleureux et la bonhomie bienveillante... A près de 80 ans, Im Kwon-taek n’a rien perdu de son charisme et de sa loquacité. Né en 1936 durant l’occupation japonaise, le réalisateur a su traverser les remous de la société coréenne tout en tissant une incroyable toile de cinéma en plus de cent films. De sa première œuvre en 1962, Adieu fleuve Duman, à son cent-deuxième long-métrage Hwajang, en passant par Deux Moines (Mandala - 1981), La Mère porteuse (Sibaji - 1986), La Chanteuse de Pansori (Seopyeonje - 1993), Le Chant de la dèle Chunhyang (Chunhyang - 2000) ou encore Ivre de femmes et de peinture (Chiwaseon - 2002). L’humilité chevillée au corps, Im Kwon- taek va jusqu’à considérer ses cinquante premiers films comme des œuvres de commande tournées uniquement pour survivre et dotées de peu d’intérêt. C’est à partir des Mauvaises herbes en 1973 - considéré comme le début de sa seconde période cinématographique - qu’il verse dans un cinéma plus réaliste, proche de la vie et de la nature humaine. Cette œuvre charnière témoigne d’une prise de conscience du cinéaste qui modifie même sa manière de filmer - désormais plus posée. Au l des années, Im Kwon- taek est récompensé à travers plusieurs de ses longs-métrages, tels que La Chanteuse de Pansori (prix du meilleur film en 1993 au Daejong Film Award, équivalent des César du cinéma français) ou encore Ivre de femmes et de peinture (prix ex æquo de la mise en scène au Festival de Cannes en 2002). Sans oublier l’Ours d’or honorifique pour l’ensemble de son oeuvre au Festival de Berlin en 2005 (il fut la première personnalité asiatique à recevoir cette distinction). En France, Im Kwon-taek se fait connaître officiellement par l’intermédiaire du Festival des 3 Continents de Nantes qui lui consacre un hommage en 1989. Quatre ans plus tard, c’est au tour du Centre Pompidou de propulser le cinéaste sur le devant de la scène en présentant plusieurs de ses films, à travers une grande rétrospective dédiée au cinéma coréen. En 2001, la Cinémathèque française consacre à nouveau le réalisateur avec la projection de dix-sept de ses œuvres. En n, en 2007, le gouvernement français lui décerne l’Ordre de la Légion d’Honneur. Grâce à la 18e édition du festival de Busan qui a présenté un hommage au maître d’une envergure inégalée – pas moins de 71 de ses films – le public a eu l’occasion de redécouvrir l’étendue du talent d’Im Kwon-taek, devenu aujourd’hui un véritable et vénérable ambassadeur du cinéma coréen dans le monde entier.

Olivier Lehmann : Que pensez-vous de la rétrospective de vos films au festival de Busan, la plus importante jamais créée en votre honneur ?
Im Kwon-taek : Lorsque j’ai commencé à travailler pour la première fois dans le cinéma, je n’aurais jamais imaginé que, cinquante années plus tard, un tel évènement puisse être organisé donnant l’occasion aux spectateurs de redécouvrir mes films. Mais je suis tout de même un peu embarrassé. Car j’ai réalisé environ cinquante films pendant mes dix premières années de travail. Et, parmi ceux-ci, il y en a certains que j’aurais préféré ne pas montrer au public aujourd’hui (rires). Cela dit, au fil du temps, je suis heureusement devenu plus mature et j’ai réalisé des films de meilleure qualité.
Vous avez inspiré de nombreux jeunes réalisateurs coréens, tels que Park Chan-wook (Old Boy), Kim Jee-woon (J’ai rencontré le diable) ou encore Bong Joon-ho (Snowpiercer)... (NB : ces trois cinéastes ont rendu hommage à im Kwon-taek dans un supplément, dédié au festival de Busan, de la version coréenne du mensuel Marie Claire)...
De nos jours, il y a beaucoup de réalisateurs coréens talentueux. Mais je ne pense pas avoir été leur seule source d’inspiration, car il existe aussi d’autres metteurs en scène « seniors » de grande valeur. Par exemple, mon ami Chung Chang-wha qui a tourné beaucoup de films à Hong Kong dans les années 1960/70 (réalisateur d’origine coréenne auteur du long-métrage culte La Main de fer, nda). Il n’a pas suivi la voie classique et a puisé son inspiration dans plusieurs domaines culturels. Il y a toujours plusieurs manières d’apprendre à faire du cinéma. Pour ma part, j’ai appris le cinéma à l’époque en regardant des films coréens, américains ou européens et j’en ai tiré un certain nombre d’enseignements.

Très peu de réalisateurs possèdent une filmographie comme la vôtre, de plus de cent films. Avec un peu de recul, que pensez-vous aujourd’hui de votre parcours ?
Dans les années 1960 et 70, je tournais jusqu’à cinq ou six films par an. Je n’en suis pas er car la qualité n’était pas au rendez-vous. Cela dit, si j’avais la possibilité de revenir en arrière, je ne modifierais rien. Car, même si j’étais vraiment passionné, l’époque était très dure et je pense sincèrement avoir fait de mon mieux. Et puis je n’aime pas regarder mes propres films. Cela me met souvent en colère car je m’aperçois des erreurs que j’ai commises dans certaines scènes.
Je n’ai, en fait, jamais réalisé mon rêve de perfection. Et, aujourd’hui, je pense qu’il ne sera plus possible de le concrétiser avant que ma vie cinématographique ne s’achève. Toutefois, je suis er de certains films qui ont obtenu quelques récompenses, comme La Chanteuse de Pansori, Ivre de femmes et de peinture et en particulier Deux Moines qui m’a fait connaître auprès des cinéphiles du monde entier.
Le Chant de la fidèle Chunyang a été le premier film coréen à entrer en compétition au festival de cannes en 2000. et vous y avez été récompensé, deux ans plus tard, par le prix de la mise en scène pour Ivre de femmes et de peinture qui est un des longs-métrages coréens ayant fait le plus d’entrées dans les salles françaises. pensez-vous entretenir un rapport particulier avec la France ?
Plus que les récompenses en elles-mêmes, je suis surtout heureux du fait que celles-ci aient contribué à ce que mes films soient vus dans le monde entier. Je remercie d’ailleurs le Festival de Cannes de m’avoir donné cette opportunité. Concernant Ivre de femmes et de peinture, je crois savoir aussi qu’il se positionne à la quatrième place au box-office des films asiatiques sortis en France. J’ai le sentiment que le public français, plus que n’importe quel autre public, comprend mes films en profondeur et leur apporte son soutien. En tant que cinéaste, c’est très encourageant. D’autant que j’ai appris mon métier de réalisateur en regardant notamment des films français, dont j’ai malheureusement oublié aujourd’hui les titres...
En 2002, après votre prix de la mise en scène à cannes, vous aviez déclaré que le cinéma coréen avait atteint le niveau international mais que les investisseurs n’avaient pas l’amour du cinéma. est-ce toujours votre avis dix ans plus tard ?
Je ressens la même chose aujourd’hui, non seulement en Corée mais aussi dans la plupart des autres pays. Ce phénomène peut toutefois être un peu différent en France puisqu’il existe un système national de soutien financier au cinéma. Toutefois, il est extrêmement difficile de faire un film aujourd’hui sans être obligé de tenir compte du box-office. Heureusement, il reste quand même quelques œuvres de très bonne qualité qui sont conçues de manière indépendante et cela s’avère très précieux.
Vos films reflètent souvent l’évolution de la société coréenne tout en rendant hommage à la culture traditionnelle... est-ce également le cas dans votre prochain film Hwajang, dont vous débutez le tournage en décembre 2013 ?
Au fil de la centaine de films que j’ai réalisée, j’ai souvent utilisé un contexte historique pour y placer des personnages en proie à des situations difficiles. C’était aussi l’occasion d’introduire certaines composantes de la culture traditionnelle coréenne, comme le Pansori, ou d’autres éléments classiques, et par là-même de conserver une certaine « couleur » propre à mon style. Mais je pense qu’il est temps désormais de m’en écarter...
Quel est donc le sujet de Hwajang, votre 102e réalisation ?
Hwajang est l’adaptation de Cremation, une nouvelle de l’écrivain Kim Hoon parue en 2004. Cette fois, le film ne se déroule pas dans un contexte culturel ou historique particulier mais prend place à l’époque contemporaine. Les protagonistes sont ancrés dans la société d’aujourd’hui et confrontés à des sou rances actuelles. Auparavant, je me focalisais sur l’histoire et les personnages dramatiques. Maintenant, je désire davantage mettre en avant le flot des émotions traversant mon héros. Dans Hwajang, il s’agit de Monsieur Oh (Ahn Sung-ki), un homme d’une cinquantaine d’années s’occupant de son épouse malade. A la mort de celle-ci, il se retrouve soudainement confronté à une jeune femme qui, telle une fleur séduisante, lui permet de fantasmer mais aussi de mettre à l’épreuve ses émotions intimes.
Tout au long de votre carrière, vous semblez avoir entretenu des rapports très amicaux, presque familiaux, avec certains acteurs comme Ahn sung-ki (Deux moines, Le Village des brumes...) ou encore Kang su-yeon (La Mère porteuse...). comment l’expliquez- vous ?
D’habitude, je n’entretiens pas une longue amitié avec les acteurs. D’ailleurs, je fais très attention à ne pas devenir trop proche d’eux et à ne pas trop entrer dans leur intimité. Car ensuite, je ressens une sorte de pression ou d’obligation à les engager de nouveau pour mes films suivants. Je fais toutefois des exceptions avec quelques rares personnes, comme Ahn Sung-ki ou Kang Su-yeon avec qui j’ai développé tout naturellement une grande amitié. Parce que j’ai simplement beaucoup de respect pour eux, leur personnalité, leur humanité, bien au-delà de leur statut d’acteur.
취화선 (Chiwaseon)
IVRE DE FEMMES ET DE PEINTURE, Im Kwon-taek, 2002
Sorti le 27 novembre 2002, Ivre de femmes et de peinture, sans doute l’un des plus beaux films d’Im Kwon-taek, a longtemps détenu le record du plus grand succès coréen au box-office français, avec 302 810 entrées (source Cbo-Box office). Cette remarquable évocation du peintre Ohwon, artiste d’origine roturière ayant vécu dans la seconde moitié du 19e siècle, affiche une beauté plastique époustouflante. Elle donne aussi l’occasion à l’acteur Choi Min-shik (Old Boy, Crying Fist, J’ai rencontré le Diable ...), le Gérard Depardieu coréen, de livrer une composition formidable dans le rôle de cet artiste à la jeunesse misérable mais qui, grâce à son talent, est parvenu à atteindre la célébrité. Toutefois, déchiré entre les femmes et l’alcool, son besoin de reconnaissance et sa volonté d’affirmer son individualité, Ohwon ne réussira jamais à devenir un artiste officiel.
Propos recueillis par Olivier Lehmann et traduits par Lee Joo-young
Cet article est extrait du numéro 87 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


