Une décennie coréenne fructueuse Regard sur les musiciens coréens des concours internationaux
Par Michel LE NAOUR
Critique musical

Àccéder à la scène internationale est la préoccupation de tout musicien à l’issue de son cursus dans un Conservatoire ou une Ecole Supérieure de Musique. Naguère, notre vieux continent faisait main basse sur le monde de la musique classique et exportait à l’étranger son savoir- faire. Certaines évolutions sont le reflet inévitable des changements de civilisation. La mondialisation apparaît aujourd’hui comme un facteur décisif en ce troisième millénaire qui restera sans doute comme une période particulièrement fructueuse avec l’irruption soudaine de jeunes artistes venus d’Asie. Après l’entrée fracassante de musiciens japonais sur la scène internationale dans les années 1980-1990, plus récemment, les Coréens de la seconde génération se sont installés sur les plus hautes cimes, prolongeant une tradition d’interprétation héritée de leurs grands aînés au rang desquels : la famille Chung (la violoncelliste Myung-Wha, la violoniste Kyung-Wha, et le célèbre chef d’orchestre Myung-Whun Chung à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France et de la Philharmonie de Séoul), le pianiste Kun- Woo Paik, les violoncellistes Sung-Won Yang, et Han-Na Chang nommée directrice musicale du Qatar Philharmonic Orchestra, les sopranos Sumi Jo, Youngok Shin et Hei-Kyung Hong, le baryton-basse Samuel Youn, invité du Festival de Bayreuth.

LES RAISONS NÉCESSAIRES ET SUFFISANTES DE CETTE PRODIGIEUSE EFFERVESCENCE
Un tour d’horizon rapide sur la participation des artistes coréens aux concours internationaux atteste qu’une pléiade de talents venus du Pays du Matin Calme a réussi à se hisser de manière stupéfiante au plus haut niveau. La raison en revient sans doute aux qualités de chacun, mais surtout à ce que l’on définit comme le « mystère musical coréen ». Dans ce pays dynamique, les institutions se chargent en e et d’apporter un soutien à des instrumentistes en herbe en vue de les préparer psychologiquement, techniquement et artistiquement aux plus redoutables compétitions. Il va de soi que le développement économique constitue un facteur déterminant dans la prise en compte de la culture comme élément de reconnaissance artistique. Les conservatoires, les universités, apportent ainsi une aide e cace au parcours de ces jeunes. L’Institut National de Recherche pour les élèves doués a été fondé en 2008 a n d’offrir un programme pédagogique spécialisé avec le soutien du gouvernement. L’Université Nationale des Arts de Corée, depuis plus de vingt ans, s’efforce de prodiguer un enseignement de qualité et de favoriser l’émergence d’un vivier au fort potentiel. De nombreux concours nationaux organisés dans tout le pays permettent également de se mesurer à d’autres compatriotes avant de se perfectionner à l’étranger. S’y ajoutent l’encouragement et l’implication des parents dans le soutien aux enfants dotés de dons artistiques précoces. Ainsi, la Korean Children Association a-t-elle permis l’émergence de musiciens tel Dong-Hyek Lim, élu à l’âge de neuf ans meilleur jeune pianiste de l’année par la Korean Children Association.
Les bourses octroyées aux meilleurs d’entre eux doivent aussi être prises en compte et favorisent rencontres et échanges avec d’autres pays. De plus en plus nombreux sont les élus qui confortent leur savoir et le confrontent aux personnalités musicales du monde entier. Les écoles étrangères les plus réputées : Juilliard School de New York, Curtis Institut de Philadelphie, Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, CNSMD de Paris, Hochshüle de Munich, Berlin, Hanovre, Royal Academy of Music de Londres ou d’Irlande, constituent le terreau providentiel pour parfaire leurs connaissances auprès de grands maîtres avant d’aborder la redoutable jungle des concours internationaux les plus porteurs.
L’ÉMERGENCE D’UN RICHE VIVIER
La prolifération des écoles de musique dans toute la Corée a été le levain sur lequel s’est développé ce que l’on a appelé « le raz-de-marée coréen ». Plus qu’ailleurs, le développement s’est fait de manière exponentielle à en juger par la création des orchestres en une courte période (50 orchestres à Séoul et dans les régions). Parallèlement, s’est affirmée une montée en puissance d’interprètes de niveau international prenant le relais des Européens, des Américains et des Japonais. à titre d’exemple, entre 2011 et 2012, parmi les lauréats des concours internationaux de piano les plus importants, on dénombre trente-cinq pianistes coréens. Dans ce registre, plusieurs instrumentistes connaissent une renommée qui dépasse largement les frontières nationales. Sunwook Kim, né en 1986, déjà Prix Clara Haskil en 2005 à Vevey, est le plus jeune lauréat à avoir remporté le Concours de Leeds en 2006 ; il est aussi le premier asiatique victorieux de cette compétition internationale légendaire. Kun Woo Paik avec lequel il a joué à Séoul, l’a immédiatement invité au Festival de Dinard dont il est directeur artistique. La jeune Hyun-Jung Lim, à 24 ans, a déjà enregistré les 32 Sonates de Beethoven pour le label EMI. Cette surdouée, qui a quitté son pays natal au seuil de l’adolescence, a étudié au Conservatoire National de Musique de Rouen avant de rejoindre le CNSMD à Paris dans la classe de Jacques Rouvier où elle obtient brillamment un 1er prix. Dotée d’une prodigieuse technique, d’une aptitude à déchiffrer les partitions les plus ardues, son jeu impressionne même ses confrères les plus chevronnés. En 2007, HJ Lim remporte à Paris le Concours international Flame. Elle fait sensation à Bâle deux ans plus tard lors d’un concert mémorable consacré à l’intégrale des Etudes de Chopin et des Etudes-tableaux de Rachmaninov, filmée sur You Tube. En 2012, à 26 ans, Soo-Jung Ann, après un 4e Prix à Hong Kong, remporte face à quatre-vingt neuf candidats le Concours Maria Canals de Barcelone, en interprétant avec maîtrise en finale le Quatrième Concerto pour piano de Beethoven. Da Sol Kim, né à Busan en 1989, découvre le piano à l’âge de 11 ans et intègre l’Ecole Supérieure des Arts de sa ville natale avant de se perfectionner à Séoul, puis à Leipzig et à Hanovre. Son cursus est impressionnant : hormis les prix remportés en Corée (Concours Isang Yun de Gyeongnam), il s’impose à Nagoya, à Genève, et surtout à Bruxelles, Munich et Zürich où il obtient un 2e prix au Concours Geza Anda en 2012. Il a été, dans la foulée, invité au Festival de La Roque d’Anthéron. Autre personnalité, Yekwon Sunwoo (25 ans) qui, en 2011, remporte coup sur coup le Piano Campus d’Or 2012 de Pontoise, et aux Etats-Unis le Concours William Kapell. Il fait son apprentissage à l’Institut de Musique Curtis en Corée, puis poursuit ses études à la Juilliard School de New York avec Robert McDonald. Il débute en 2009 au Carnegie Hall, en 2010, est lauréat Reine Elisabeth et Interlaken Classics en Suisse. Il faudrait citer aussi Jeung Beum Sohn, 2e prix (et 1er nommé) au Concours George Enesco de Bucarest, ou encore Hyo-Joo Lee (25 ans), 2e prix à Genève.
Sur le plan vocal, de plus en plus de jeunes chanteurs coréens accèdent à des postes de choristes ou se distinguent dans le répertoire de l’opéra. En 2010, en finale du Concours Paris Opera Competition, la basse Kihwan Sim (26 ans) obtenait le 2e prix, tandis qu’au Concours international de chant du Capitole de Toulouse, le jury couronnait en 2012 d’un 1er et 2e Grand prix les barytons Jootaek Kim (26 ans) et Dong-Hwan Lee (31 ans). Gloire montante de l’interprétation baroque, David DQ Lee (né Dong-Qyu Lee), formé en Corée puis repéré à Vancouver par le Metropolitan Opera de New York, s’affirme d’ores et déjà comme l’un des grands contre-ténors de demain. En juin dernier le ténor Boo Sung Kim, membre du Chœur d’Angers Nantes Opéra, a campé le rôle de Giuseppe dans La Traviata de Verdi au Théâtre Graslin. à cette occasion, dans la fosse d’orchestre, officiait comme violon super-soliste de l’Orchestre National des Pays de Loire, Ji-Yoon Park (née en 1985), 1er Grand Prix du Concours Tibor Varga de Sion (Suisse) en 2004 et 4e Prix à Paris du Long-Thibaud, en 2005. Parmi les musiciens d’orchestre actifs dans l’Hexagone, il faut citer aussi la violoniste Hae Sun Kang qui a remporté le Concours de violon solo de l’Orchestre de Paris, et occupe à l’heure actuelle la même fonction auprès de l’Ensemble Intercontemporain fondé par Pierre Boulez, et dont on connaît les exigences en matière de précision musicale ; ou encore la violoncelliste Kyung-Ok Park qui vient d’être nommée à l’Orchestre Lyrique d’Avignon-Provence.

LA PARTICIPATION GLORIEUSE DES ARTISTES CORÉENS AU CONCOURS REINE ELISABETH DE BELGIQUE
Plus que toute autre compétition, le Concours Reine Elisabeth de Bruxelles est significatif de la réussite coréenne. Longtemps, les pays de l’Est, en particulier l’ancienne URSS, en dominaient de très haut les épreuves, ne rencontrant que peu de concurrence en piano et violon avec quelques exceptions venues de France, du Danemark, du Canada. à chaque session, depuis 1976 où Dong Suk Kang remporta un 3e prix de violon, les instrumentistes coréens ont été présents lors des épreuves finales sans pour autant participer en nombre au Concours proprement dit. Depuis les années 2000, on note une véritable explosion au niveau de l’inscription des candidats. En mai 2013, sur soixante- trois candidats présents, quinze étaient d’origine coréenne (soit presque 1/5e), témoignage à la fois de l’aura du concours, mais aussi de l’intérêt rencontré auprès des jeunes Coréens. En finale, Sangyoung Kim (29 ans), sans remporter de Prix, n’en a pas moins fait preuve, selon la presse belge, de moyens techniques impressionnants (Concerto n° 2 en sol mineur de Prokofiev). En 2003, Dong-Hyek Lim (19 ans à l’époque), encore étudiant au Conservatoire Tchaïkovski auprès du professeur Lev Naoumov, fait polémique en refusant le 3e prix du concours, alors qu’il avait, en 2001, été le plus jeune vainqueur du 1er Grand Prix de l’Histoire du Concours Marguerite Long/Jacques Thibaud à 17 ans. Il sera, en octobre 2005, 3e prix du Concours Frédric Chopin à Varsovie, partageant cette récompense avec son frère Dong-Min Lim, événement dans l’Histoire de la Corée. En juin 2007, il obtiendra également le 4e prix ex aequo de la treizième édition du Concours Tchaïkovski. Très révélatrice est à cet égard la finale piano 2010 Reine Elisabeth où sont sélectionnés cinq Coréens, parmi lesquels un 5e prix : Tae-Hyung Kim (28 ans) formé à Munich par Elissa Virsaladze et déjà victorieux en 2008 du Concours Animato à Paris, ainsi qu’un 6e prix à Da Sol Kim (21ans). Avec le 1er Grand Prix remporté à 25 ans par la soprano Haeran Hong en 2011, la Corée attire plus encore les feux des projecteurs. Formée par Sang- ho Choi à l’Université Nationale des Arts de Corée puis à la Juilliard School de New York, cette artiste au timbre clair et pur et d’une technicité vocale hors pair, mène depuis une carrière remarquée. L’année suivante, la violoniste Hyun Su Shin née en 1987, après avoir triomphé à Paris au Concours Long/Thibaud (1er Grand Prix) en 2008, obtient un 3e prix à Bruxelles qui lui ouvre des horizons prometteurs. Elle représente un exemple d’une musicienne entièrement formée dans son pays natal : dès l’âge de 4 ans, elle entamait son apprentissage avant d’intégrer le programme préscolaire de l’Université Nationale des Arts de Corée, sous la direction de Nam Yun Kim. La composition a mis aussi les Coréens à l’honneur suivant une tradition qu’Isang Yun a portée à son apogée. En 2010, Minje Jeon devient, à 23 ans, la plus jeune lauréate du Grand Prix depuis la naissance du Concours. Elle succédait à une autre Coréenne, Eun-Hwa Cho née en 1973, dont le Concerto pour violon avait été remarqué par le jury ; elle enseigne depuis à la Hochshüle Hans-Eisler de Berlin. Une preuve éclatante de la qualité de la pédagogie prodiguée en Corée.
Ainsi, depuis une décennie, les musiciens du Pays du Matin Calme occupent de plus en plus une place de premier plan dans différents genres instrumentaux et vocaux. Ils se mesurent aux quatre coins du monde à une aventure humaine sans égal qui leur assure un viatique pour accéder aux portes de la gloire.
Cet article est extrait du numéro 86 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


