Sur les chemins de Baekdusan
Par Lydiane CLAVERIE
Professeur de français langue étrangère*

* Lydiane Claverie a été, durant deux ans, professeur de français dans un lycée de langues étrangères à Séoul. Elle a également enseigné le français à l’Alliance Française de Pékin, puis y a ensuite travaillé, pendant deux années, comme expert linguistique pour la chaîne de télévision francophone CCTV-F. Elle a également fait un master de recherches (« migrations internationales, espaces et société ») consacré à Baekdusan à l’Université de Poitiers.
Aéroport international d’Incheon-Séoul : sur les murs des couloirs qui mènent au contrôle des passeports, des photos de paysages, des monuments et costumes traditionnels coréens ; en haut d’un escalator, c’est une photo d’une montagne avec un lac en son centre. Son titre : le lac céleste de Baekdusan.
Métro de Séoul, station « Sicheong » (Mairie de Séoul), sortie « palais de Deoksugung » : la même photo du lac céleste de Baekdusan.
Tard dans la nuit, fin des programmes télévisés, l’hymne national commence : « Jusqu’à ce que s’assèche la mer de l’Est et que Baekdusan s’use... ».
Le lendemain à l’Office du tourisme national de Corée, Séoul : « Je voudrais aller
à Baekdusan. » « Vous savez, pour aller à Baekdusan il faut se rendre en Chine. Vous devez d’abord vous adresser à une agence de voyage ».
Quelle est donc cette montagne dont l’image parcourt la Corée entière mais que l’on ne peut visiter qu’en passant par la Chine ?
La montagne à la tête enneigée
Baekdusan 백두산, autrefois orthographié Paektusan ou Baektusan (avant la réforme d’uniformisation de la transcription du coréen en 2000) signifie « la montagne à la tête enneigée », elle est aussi appelée Changbaishan 长白山 en chinois, ou Jangbaeksan 장백산 en coréen (transcription phonétique des caractères chinois) qui signifie exactement la longue montagne blanche.
Baekdusan se situe à la frontière entre deux pays, la Chine et la Corée du Nord. Le tracé de la frontière s’est fait officiellement en 1962 pour partager le lac en deux parties. 60% de Baekdusan est en territoire nord-coréen, le reste en Chine. La partie chinoise de Baekdusan est située dans le nord-est du pays, dans la région de Jilin, à une centaine de kilomètres de la préfecture autonome coréenne de Chine, Yanbian. La province du Jilin abrite la quasi totalité des 2 millions de Chinois de la minorité coréenne appelée Joseonjok 조선족 en coréen, Chaoxian zu 朝鲜族 en chinois.
Plutôt qu’une montagne, Baekdusan est un volcan endormi dont la dernière éruption date de 1702 et constitue une chaîne s’étendant sur près de 80 kilomètres. Le cratère est entouré de plusieurs pics, dont le plus haut culmine à 2749 mètres ; c’est Janggunbong (장군봉), situé en Corée du Nord. Au centre de ce cratère se trouve un lac, le bien nommé lac céleste (Cheonji 천지 en coréen, Tianchi 天 池 en chinois). Lorsque le brouillard légendaire de Baekdusan ne vient pas poser son voile sur le paysage, il est vrai que le bleu turquoise des eaux de ce lac, entouré de pics et éclairé de ces rayons nets et blancs caractéristiques du soleil en haute altitude, a quelque chose de divin. Ce site naturel exceptionnel a plusieurs classements à son palmarès : inscrit dans le réseau mondial des réserves de biosphères par l’UNESCO en 1979, c’est aussi la plus grande réserve naturelle chinoise constituée dès 1960. Les sites touristiques en Chine étant classés selon un nombre de A, Baekdusan en possède 5. Mais la beauté du site de Baekdusan n’est pas l’unique argument expliquant l’engouement que suscite cette montagne chinoise auprès du public sud-coréen, et le fait qu’elle soit évoquée dans l’hymne national...
Jusqu’à ce que Baekdusan s’use...
동해물과 백두산이 마르고 닳도록 하느님이 보우하사 우리나라 만세 !
« Jusqu’à ce que s’assèche la mer de l’Est et que Baekdusan s’use, le Ciel nous protégera, vive notre pays ! »
Ces premières lignes de l’hymne national coréen en attestent : Baekdusan n’est pas une montagne comme une autre pour le peuple coréen. Écrit en 1896, le chant est adopté en 1948 comme hymne national sud-coréen au moment de la séparation des deux Corées. Pourquoi choisir un hymne national évoquant une montagne (Baekdusan) qui n’appartient plus au territoire national ? La réponse est à chercher dans l’histoire de la Corée. En 1896 en effet, la péninsule était sous domination japonaise, puisqu’en 1894 est signé un traité militaire entre les deux pays, et quelques années plus tard, en 1910, le Japon annexe la péninsule coréenne. Cette occupation japonaise suscite des protestations, des mouvements patriotiques qui cherchent à affirmer ou réaffirmer l’identité coréenne, entre autres à travers des slogans et des chansons. Notamment celle qui deviendra plus tard l’hymne national sud-coréen où se retrouve l’évocation de la patrie comme territoire uni et menacé. Les deux premières lignes de l’hymne national coréen montrent la forte valeur identitaire d’un espace géographique qui sert d’outil de revendication face aux menaces de domination, et elles témoignent d’une représentation collective du territoire qui est toujours d’actualité en Corée du Sud, à savoir celle d’une Corée réunifiée.
Baekdusan est donc un véritable symbole national, symbole qui puise ses origines et ses justifications à la fois dans la géographie traditionnelle coréenne, le mythe fondateur de la Corée, l’histoire de la péninsule et les conflits géopolitiques.

Représentations officielles de Baekdusan : Baekdusan, armature du territoire coréen unifié
La montagne Baekdusan figure depuis toujours sur les cartes des territoires coréens et chinois.
Les cartes, quel qu’en soit leur degré d’objectivité affiché, sont d’excellents témoignages des représentations que se font les hommes de leur territoire au cours de l’histoire. Depuis les années 1990, on assiste à un regain d’intérêt en Corée du Sud pour la géographie traditionnelle, discipline que l’on pourrait rapprocher du Fengshui chinois, appelé Pungsu en coréen ; d’après le Pungsu, l’espace est conçu selon l’agencement des éléments naturels, et en particulier en fonction des rivières et des montagnes. Cette conception de l’organisation du monde et de la nature influencée par les croyances populaires et les cultes chamaniques reste très ancrée dans la vie quotidienne des Coréens encore de nos jours. Le principal élément fondateur du chamanisme coréen, hérité du chamanisme sibérien, est l’axe du monde, axis mundi, qui relie le monde des êtres humains à celui des dieux. Cet axe peut être représenté par un arbre ou un pieu planté dans le sol, mais les montagnes constituent l’axe du monde par excellence, là où naissent des êtres mi-hommes mi-dieux, où se réfugient les moines bouddhistes ou les ermites taoïstes et où les chamanes pratiquent leur rituel : contrairement aux montagnes occidentales souvent habitées ou mises en pâturages, les montagnes coréennes (et asiatiques en général) ont toujours été réservées aux pratiques spirituelles et sont dotées d’un caractère sacré. En les faisant figurer sur les cartes, les chaînes de montagnes constituent donc la force interne du territoire, l’armature de la péninsule : la plus grande, souvent comparée à la moelle épinière de la Corée, s’étend du nord (Baekdusan) au sud (Jirisan), elle est appelée Baekdudaegan (백두대간).
Sous l’occupation japonaise au début du 20e siècle, les patriotes coréens se sont appuyés sur les anciennes cartes datant du 16, 17 ou 18e siècles pour contester la vision du colonisateur et se réapproprier leur territoire : en effet, des études menées par le géologue japonais Kotô, se basant sur la constitution géologique de la péninsule, scindaient la Corée en deux et ne faisaient plus paraître la continuité de la chaîne de montagne du nord au sud. Toutefois, avec l’ouverture de la Corée du Sud au monde et à la géographie occidentale, ces conceptions géographiques traditionnelles avaient quelque peu disparu, jusqu’à réapparaître dans les années 1980 et 1990. De nos jours, les chercheurs coréens expliquent le regain d’intérêt pour cette représentation du territoire (avec la réapparition sur les cartes de Baekdudaegan et des chemins de randonnées suivant le tracé de cette chaîne de montagne) par une revendication identitaire. Mais c’est aussi concevoir le territoire coréen comme un tout allant de Baekdusan -dans son ensemble ou partagé- à Jirisan : les slogans d’après guerre utilisaient déjà le nom des montagnes de la péninsule pour transmettre leur message en faveur de la réunification de la Corée : « de Baekdusan à Hallasan* ! ».
* Hallasan est un volcan situé sur l’île de Jejudo, à l’extrême-sud de la Corée.

Baekdusan, terre des origines
Bien avant d’être dessinée sur les cartes, la montagne Baekdusan occupait une place importante dans la tradition orale : elle était connue pour être le lieu de naissance de Dangun (단군) qui serait le premier empereur de Corée, fondateur du royaume Joseon. Sa naissance surnaturelle fait de lui un demi-dieu, puisqu’il est né, dit-on, en 2333 avant J.-C. sur Baekdusan, d’une ourse transformée en femme et du Dieu Hwanung. Cette légende est utilisée au Nord comme au Sud et de manière officielle : la naissance du leader nord-coréen Kim Il-sung est aussi localisée sur Baekdusan, si bien que son portrait, ainsi que celui de son successeur Kim Jong-il, ont tous deux comme décor la montagne sacrée.
Baekdusan est donc à la fois un lieu de mémoire qui fait appel à l’histoire moderne de la Corée et au souvenir douloureux de la séparation des deux Corées, et un haut lieu sacré, légendaire, qui fonde l’identité coréenne.
Baekdusan au cœur des litiges frontaliers : le territoire de Gando
Le fait que Baekdusan soit un symbole national sud-coréen et qu’elle soit partagée entre la Chine et la Corée du Nord peut apparaître comme une contradiction... et comme un objet de tension entre les différents pays impliqués. Si Baekdusan est reconnue comme territoire coréen dans la mémoire collective, les frontières reconnues internationalement, quant à elles, diffèrent. Deux conceptions s’affrontent : celle de la Corée qui, en cherchant dans son histoire du 18e et même au-delà, tente de prouver le bien-fondé de ses revendications, et celle de la Chine qui se fonde sur un traité signé en 1962 avec la Corée du Nord spécifiant clairement le tracé des frontières.
Pour comprendre ce qui attise ces litiges frontaliers, il faut parler du territoire de Gando (en coréen, Jiandao en chinois). Situées à l’extrême sud de la Mandchourie, dans les régions chinoises où se concentre la plus grande partie de la minorité coréenne chinoise, ces terres étaient cultivées par une population d’origine coréenne issue des vagues de migrations qui débutèrent au 18e siècle, encouragée par le royaume chinois et sa politique de peuplement, ou bien déjà sur place du fait de l’histoire de cette région (les limites de l’ancien royaume coréen de Goguryeo s’étendaient en effet jusqu’au nord de la Chine, près de l’actuelle région du Helongjiang). Assez vite, cette population devint un enjeu pour les deux royaumes, coréen et chinois, si bien que, en 1712, le royaume Qing chinois ordonne de dresser une stèle au sud du cratère de Baekdusan, afin de signifier les limites du royaume coréen et prévenir toute revendication territoriale éventuelle. Cette stèle n’a jamais été reconnue par la Corée, et son interprétation même ne fait pas l’unanimité : selon certains chercheurs coréens, les inscriptions sur la stèle indiqueraient que Baekdusan dans son ensemble appartiendrait au territoire coréen. Plus tard, la dynastie mandchoue proposa aux habitants de Gando leur naturalisation, en échange de terres et de réductions fiscales. En fin de compte, jusqu’en 1905, les différends frontaliers ne furent jamais réglés entre la Chine et la Corée, et ce malgré plusieurs négociations. Le premier accord effectif fut signé en 1909 par la Chine et le Japon, qui occupait à l’époque la Corée : ce fut le traité de Gando. Les frontières furent alors fixées au fleuve Duman (Tumen), au sud de Baekdusan. Pour la Corée, ce traité signifiait la fin des espoirs d’une reconquête territoriale... La Mandchourie coréenne, ou Gando, que les Coréens considéraient comme un des berceaux de leur nation, semble en tout cas un territoire (à jamais ?) perdu.
En 1962, la Corée du Nord cède une partie de Baekdusan à la Chine, pour compenser, dit-elle, les pertes humaines subies par l’armée chinoise de Mao lors du conflit entre les deux Corées.
Ainsi s’explique le regain d’intérêt pour la géographie traditionnelle dont nous avons parlé précédemment : redécouvrir les cartes, remonter dans l’histoire, c’est en quelque sorte espérer la réunification, non seulement avec la Corée du Nord, mais aussi avec le territoire perdu de Gando.

Baekdusan, montagne sacrée du peuple coréen
Si l’importance de Baekdusan est avérée dans l’histoire mythique, ancienne et contemporaine de la Corée du Sud et qu’elle reste un enjeu géopolitique, quelle est la place de la montagne sacrée dans l’esprit et le cœur des Sud-coréens ? Que représente-t-elle pour eux ? Si les représentations officielles sont faciles à cerner, via les médias ou les discours des hommes politiques par exemple, lorsque l’on s’intéresse à des représentations plus personnelles et affectives, les outils nous manquent. Toutefois, d’après les enquêtes que nous avons pu mener à ce sujet au printemps 2010*, l’image que les Sud-coréens, tous âges confondus, ont de Baekdusan est celle qu’on leur a enseignée à l’école dès l’enfance. Ainsi, dans les manuels de géographie, Baekdusan est présentée comme « la montagne la plus élevée de notre pays ». Cette simple formulation, a priori d’ordre géographique, a en fait une portée politique et culturelle importante puisqu’elle sous-entend que « notre pays » est le territoire coréen réunifié. Sans faire de déductions abusives, nous voyons bien que Baekdusan est, dès le plus jeune âge, présentée et considérée par les Coréens comme le symbole de la réunification. C’est aussi le symbole du retour à une unité territoriale et aux origines mythiques de la nation.
*Dans le cadre de notre mémoire de master de recherches effectué à l’université de Poitiers, année 2009-2010 : Baekdusan, une montagne coréenne en Chine : représentations et rapport à l’espace.
Dans les années 1990, les Sud-coréens représentaient 90% des visiteurs du site de Baekdusan en Chine. Depuis quelques années, ce chiffre est descendu à 30%, non pas par baisse du nombre de visiteurs sud- coréens, mais du fait de l’arrivée de touristes d’autres nationalités, en particulier des Chinois, attirés par la publicité massive faite autour de cette montagne. Chaque année, au moment de la période touristique qui s’étend de juin à fin septembre, ce sont des milliers de Sud-coréens qui se rendent donc à Baekdusan en passant par la Chine, partant seuls ou en famille. Ils viennent par l’intermédiaire d’agences de voyage ou de clubs de randonneurs, faisant souvent plus de 10 heures de transport, prenant tour à tour l’avion, le bus, le taxi, le train... Certes, Baekdusan est une montagne qui culmine à plus de 2000m d’altitude, et les Sud-coréens, très nombreux à partir régulièrement en randonnée, sont avides d’ajouter à la liste des sommets escaladés le nom de cette fameuse montagne. Mais ce n’est pas la seule raison. En effet, bien que les Sud- coréens que l’on croise à Baekdusan ont tout l’aspect de randonneurs, ou bien de touristes en visite sur un site célèbre de Chine, aller à Baekdusan est bien plus qu’une simple randonnée ou un voyage touristique dans un pays étranger. Le sens que donnent ces « touristes » sud-coréens à la visite, l’émotion qu’elle leur procure, les larmes qu’elle fait couler, les appels que lancent les visiteurs en direction de la Corée du Nord, de l’autre côté du lac, montrent que Baekdusan représente à elle seule le passé, le présent et le futur de la Corée, la souffrance d’un peuple séparé et l’espoir d’être réuni. Cette visite de Baekdusan est un pèlerinage, elle en a le sacré et les rituels : il y a ce lac « céleste », cette eau pure et claire que l’on récolte dans des bouteilles pour la porter à sa famille ou ses amis restés en Corée du Sud ; il y a ce brouillard et ce temps capricieux, si bien que le lac ne se montre qu’à ceux qui ont de la chance, qui le méritent, qui savent être patients ou bien qui ont prié ; il y a ce trajet difficile pour, enfin, voir le lac. C’est une montagne où tout Coréen se doit d’être allé au moins une fois dans sa vie, une sorte de retour sur la terre des ancêtres, pour retrouver ses racines, pour capter l’énergie de Baekdusan. Un tel voyage, qui fait l’objet d’une motivation à la fois culturelle, identitaire et spirituelle, et qui demande du temps et de l’argent, ne concerne pas tous les Coréens. Mais bien plus qu’un critère social, c’est une question de génération. Le temps, l’argent, l’intérêt pour les mythes fondateurs sont souvent des éléments qui font défaut à la nouvelle génération, sans compter qu’il y a bien d’autres endroits dans le monde que les jeunes Sud-coréens sont pressés de découvrir. Toutefois, Baekdusan, même si elle ne figure pas à la première place, se trouve toujours sur la liste des endroits à visiter.
Même si, pour beaucoup de Sud-coréens (mais pas pour tous), la partie chinoise de Baekdusan est à jamais territoire chinois, l’espoir est quand même grand de pouvoir un jour y accéder en passant par la Corée du Nord.
Cet article est extrait du numéro 81 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


