Quelques traits caractéristiques du cinéma coréen

Par Bastian MEIRESONNE
Auteur, consultant et programmateur de festivals dédiés au cinéma asiatique

Quelques traits caractéristiques du cinéma coréen

Dans le cadre de notre cycle de conférences « Culture et civilisation coréennes », qui se déroule chaque année de mars à mai, M. Bastian Meiresonne, excellent connaisseur du cinéma coréen, a donné une conférence visant à en présenter quelques traits distinctifs et caractéristiques spécifiques. Cette conférence a beaucoup intéressé le public de notre Centre. C’est pourquoi nous avons décidé d’en présenter un résumé prenant la forme de l’article ci-contre.

Vedettes internationales, réalisateurs primés dans des festivals du monde entier (Cannes, Venise, Berlin...), grand écart entre petits films d’auteur et gros blockbusters commerciaux. Visuels hors pair, savoir-faire technique indéniable. Excès de violence, des meurtres au marteau par dizaines, noirceur absolue, une incroyable mise en abîme de personnages borderline. Comédies romantiques au dénouement inattendu, multiples destins croisés et mélodrames tire-larmes hyper-efficaces... L’énumération des caractéristiques du cinéma coréen est sans n et constitue sans doute la plus belle preuve de son extraordinaire richesse. En voici quelques-unes - peut-être pas si évidentes au premier regard - qui puisent leurs racines aux sources même de l’histoire coréenne.


AU BONHEUR DE CES DRAMES

L’une des principales caractéristiques de l’actuel cinéma coréen est la part élevée de drames produits chaque année, qui s’élève à près de 70% (et au moins autant à la télévision) !!! Une donnée spécifiquement locale, qui puise ses origines dans les débuts du 7e Art coréen.

Les premières projections font leur apparition en Corée dès 1897, deux ans à peine après la naissance du cinéma le 28 décembre 1895 à Paris. Parmi d’autres, on peut évoquer la raison du florissant commerce maritime qui facilitait l’importation de nouvelles technologies de l’époque, ainsi que la rapide mise en place d’un réseau de diffusion par la communauté chinoise. Les films français, italiens et américains inondent alors les écrans et font le bonheur d’un public de plus en plus nombreux dans les salles. En revanche, il ne se tourne aucun film coréen avant 1919, retard en grande partie dû à l’occupation nipponne et rattrapé en partie à partir des années 1920. Les Japonais sont, à l’époque, parmi les premiers producteurs au monde et voient un avantage certain - à la fois économique et idéologique - à investir le champ culturel, afin de propager leurs films qui véhiculent presque toujours des éléments de propagande.

La première réalisation coréenne date de 1919. Juste vengeance est un « ciné-drame », qui sert d’interlude filmique à une représentation théâtrale shimpa. Sous occupation japonaise, les spectacles de pansori et de talchum ont été progressivement interdits pour laisser place à la nouvelle école japonaise, aux sujets contemporains réalistes et foncièrement dramatiques. Les histoires mettaient généralement en scène des personnages se heurtant à l’immuabilité de la société et qui finissaient en général par mourir en martyrs. Une idée fataliste forcément encouragée par l’occupant japonais pour saper le moral au peuple coréen, mais qui faisait également écho à un sentiment profondément national : le han.

Impossible de résumer en un seul mot cette expression profondément coréenne, résultant d’un mélange de sentiments de regret, de rancœur, d’amertume, de nostalgie et de fatalisme, engendré par les sacrifices sans récompense et les soubresauts du destin... Une sorte de lointain cousin du spleen français, qui s’est forgé petit à petit, au fil d’une histoire coréenne qui fut particulièrement mouvementée. Si l’occupant japonais a donc très certainement contribué à imposer le (mélo)drame comme genre majeur (130 films sur 200 produits entre 1919 et 1953), son succès, jamais démenti depuis, prouve également une certaine fascination inhérente au public coréen pour ce genre.

BON CHIC, BON GENRES

En revanche, même si les drames représentent toujours la majeure partie de la production totale, le cinéma coréen se caractérise également par une formidable prolifération des genres – souvent au sein d’un seul et même film.
Ce n’est d’ailleurs pas une spécificité typiquement coréenne. Alors que l’Occident veut à tout prix “cantonner” un film (ou un réalisateur) à un seul genre, l’Orient n’hésite pas, au contraire, à multiplier les genres au sein d’une même œuvre, pour s’ouvrir au plus grand nombre. En effet, le cinéma asiatique est avant tout “un cinéma de divertissement”, pensé et conçu pour attirer le plus grand nombre de spectateurs dans les salles et engranger un maximum de bénéfices. La bande-annonce du dernier succès coréen en date, Miracle in cell N°7 en est un très bel exemple : démarrant comme un thriller sombre (pour titiller les hommes), elle vire rapidement vers la comédie potache (pour rassurer femmes et enfants) avant de prendre un ton beaucoup plus dramatique (pour un public plus mature), et avant un dénouement (visiblement) heureux sur l’air du tube du dernier boys band à la mode...Les producteurs ont manifestement ratissé large... et ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : 12 millions de spectateurs (soit près d’un Coréen sur cinq de la population totale !) sont allés voir ce film, faisant de ce « drame multi-genres » le 3e plus gros succès de tous les temps !

La Corée a pourtant été pendant longtemps un cas à part dans la cinématographie asiatique. Le genre mélodramatique y a d’abord été favorisé sous occupation japonaise, puis sous les régimes nationalistes qui ont empêché la prolifération d’autres genres. Ce n’est finalement qu’au cours de l’âge d’or des années 1960, et surtout durant le renouveau de la seconde moitié des années 1990 (rendu possible par la démocratisation du pays), que les producteurs ont cherché à diversifier, puis à réinventer leur cinéma.

Le développement de ce processus a eu pour conséquence une diversification des genres, le cinéma coréen d’aujourd’hui présentant de ce point de vue-là une grande variété. Le box-office des quatre premiers mois de l’année 2013 est à ce titre une belle preuve de son actuel éclectisme : les six premiers succès coréens sont ainsi respectivement une comédie dramatique (Miracle in cell N°7), un thriller (The Berlin file), un polar (New world), une comédie (Man on the edge), un film-catastrophe (The Tower) et une romance (Very ordinary couple).

Par ailleurs, l’une des grandes spécificités du cinéma coréen serait aussi de s’arroger le droit de faire des conventions : films d’horreur sans une goutte de sang, « actioners » ultra bavards et comédies (romantiques) au dénouement tragique... L’industrie cinématographique coréenne se moque totalement des schémas convenus. Le réalisateur Kim Ji-woon en est un bel exemple. Changeant de registre comme de chemise, il réalise une première comédie horrifique A quiet family (1998), enchaîne ensuite avec un drame social Foul king (2000), puis tourne un thriller cérébral Deux sœurs (2003), suivi d’un western kimchi Le bon, la brute et le cinglé (2007) et d’un moyen métrage de science-fiction Heavenly creature (seconde partie du film à sketches Doomsday book, tourné entre 2006 et 2008 et sorti en...2012). Pour son dernier film coréen en date, J’ai rencontré le diable (2010), il repense carrément le genre du « revenge movie » ( film de vengeance), qu’il avait contribué à forger avec son propre Bittersweet life en 2005.

Véritable sous-genre en Corée depuis les années 1950 – et révélé au monde à la suite du succès d’Old boy en 2003 – le « revenge movie » ne s’était finalement renouvelé jusque-là que par une accentuation de la violence. Kim Ji-woon, lui, réinvente le genre en brouillant totalement les frontières entre le Bien et le Mal, et en faisant progressivement passer son héros pour un tortionnaire et le psychopathe pour la victime. Démarrant comme une histoire classique d’un policier qui cherche à venger l’assassin de son épouse, l’homme ne va pas, comme on pourrait s’y attendre, arrêter ou tuer le meurtrier. Il va le pister tout le temps, en continu, et le retrouver à chaque fois (juste avant qu’il ne sévisse) pour le passer lourdement à tabac.

Dans le second plus gros succès de tous les temps The host (2006), Bong Joon-ho se réapproprie totalement le « monster movie » ( film de monstre) pour en faire une métaphore politique à la fois contre l’occupant américain (coupable de la “création” du monstre en déversant des produits toxiques dans la rivière Han) et contre le pouvoir coréen (la séquence finale rappelant le soulèvement de Gwangju de 1980). Le cinéma coréen s’arroge donc le droit de faire totalement des conventions habituelles régissant les genres pour mieux se les réapproprier.

Historiquement, le cinéma coréen s’est donc construit sous influence des premières importations européennes et américaines avant celles de l’occupant japonais. Il en a digéré les principales qualités pour – petit à petit – forger sa propre identité. S’employant d’abord à appliquer des schémas convenus aux spécificités de leur propre pays (dans les histoires racontées, par exemple), scénaristes et producteurs ont ensuite cherché à s’en affranchir pour créer une identité qui leur est propre – et unique au monde. Un rare cas (d’école) « d’intégration réussie ». Et c’est assurément dans cette capacité à réussir à surprendre les spectateurs en partant pourtant de schémas con(ve)nus, que réside aujourd’hui une bonne partie du succès mondial du cinéma coréen.



Cet article est extrait du numéro 86 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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