Palme d’or pour « Parasite » : La consécration de Bong Joon-ho est l’aboutissement d’une aventure collective

Par Frédérique Schneider
Journaliste à La Croix

Palme d’or pour « Parasite » : La consécration de Bong Joon-ho est l’aboutissement d’une aventure collective

Le tandem Bong Joon-ho (à droite) et son acteur fétiche Song Kang-ho (à gauche) arborant la Palme d’or reçue lors du Festival de Cannes 2019.

Cette première Palme d’or pour la Corée du Sud au Festival de Cannes témoigne du rayonnement de la culture de ce pays dans le monde et récompense la créativité et le dynamisme de son cinéma depuis plus de vingt ans. Une nouvelle vague dont le réalisateur Bong Joon-ho est un éminent représentant.

« Merci beaucoup. Je suis très honoré, j’ai toujours été très inspiré par le cinéma français, je remercie Henri-Georges Clouzot et Claude Chabrol », a déclaré Bong Joon-ho en recevant la Palme d’or du 72e festival de Cannes, le 25 mai dernier pour son film « Parasite ». La Corée du Sud par la voix de son président Moon Jae-in, a réagi avec fierté : « Je dis ma gratitude au nom de tout le peuple coréen. Je suis très fier de Bong Joon-ho qui a atteint le sommet et est un des meilleurs réalisateurs au monde ».

Ce réalisateur est en effet le premier Coréen à obtenir, à l’unanimité du jury, cette récompense tant convoitée. « En remportant la Palme d’or au célèbre Festival de Cannes, Bong Joon-ho laisse son empreinte dans l’histoire du cinéma coréen », pouvait-on lire aussi dans le quotidien « Dong-A Ilbo ». « Nous avions tous été fascinés par ce film et cette fascination a continué à croître au fil des jours », a témoigné le président du jury, le cinéaste mexicain Alejandro Gonzalez Inarritu. Il s’agit du premier grand prix international pour celui qui avait déjà été encensé pour « The Host » et « Snowpiercer ».

Deux ans après la polémique suscitée par sa fable écologique « Okja », premier film sur Netflix a avoir eu les honneurs de la compétition, le retour de Bong Joon-ho sur la Croisette était très attendu. à 49 ans, avec ce film d’auteur, le réalisateur aux multiples talents, quitte l’univers fantastique et les gros budgets internationaux de ses deux derniers films, « Snowpiercer » et « Okja ».

Drame familial, thriller à suspense, comédie sociale… le septième film de Bong Joon-ho, comme les précédents, est un mélange des genres. Le cinéaste excelle en effet dans l’art de surprendre le spectateur par des changements d’ambiance et des retournements de situation. « Parasite » raconte l’histoire d’une famille de chômeurs, celle de Ki-taek - dont le père est incarné par Song Kang-ho, acteur fétiche de Bong Joon-ho. Les parents et les deux enfants vivent à Séoul, dans un appartement sombre et sordide, en sous-sol. Leur vie bascule lorsque le fils décroche un travail de professeur d’anglais dans une famille riche, les Park, habitant dans une somptueuse villa à l’américaine, baignée de lumière. L’arrivée des « parasites » dans cette famille idéale marque le début d’un engrenage incontrôlable.

Le réalisateur nous décrit, sans concession, une société très hiérarchisée, dans laquelle la réussite économique est essentielle : les parasites portent l’odeur de leur échec. Les Park, eux, symbolisent l’accumulation capitaliste sous les régimes dictatoriaux. Leur maison témoigne aussi de l’occidentalisation de la société coréenne. Bong Joon-ho dépeint ainsi une Corée irréconciliable. La rencontre entre ces deux mondes est impossible. Des frontières infranchissables séparent toujours les classes sociales et condamnent les pauvres, quoi qu’ils fassent, à leur survie dans les entrailles de Séoul. Ce regard pessimiste sur la société coréenne est éclairé, à la fin du film, par la promesse du fils Ki-taek de sauver son père. Le thème de la famille, culte en Corée et cher au réalisateur, comme une note d’espoir.

« Parasite cache des détails que les spectateurs étrangers ne peuvent pas comprendre à 100 % », avait confié Bong Joon-ho avant de partir pour Cannes. Ce film trouve pourtant un écho en Occident car il a une portée universelle. Pour preuve, l’unanimité des critiques en France et son succès au box office. Sorti début juin, « Parasite » a déjà séduit plus de 1,7 million de spectateurs et il est devenu la Palme d’Or ayant engrangé le plus grand nombre d’entrées en France depuis 15 ans. Le film a par ailleurs été distribué dans 192 pays, un record pour le cinéma coréen.

Cette reconnaissance internationale est aussi le résultat d’un travail collectif autour du développement du cinéma coréen depuis de longues années. En 1973, le pays se dote du Conseil du film coréen (Kofic). Cet organisme, en lien avec le ministère de la culture, promeut de multiples façons le cinéma coréen : financement, formation, recherche, éducation. En 1996, la création du Festival International du Film de Busan confirme cette volonté d’appuyer le septième art. Ce rendez-vous est devenu l’un des cinq plus grands festivals de cinéma du monde avec Cannes, Berlin, Venise et Toronto. Il a supplanté en notoriété et en qualité le festival international du film de Tokyo et le Festival Golden Horse de Taipei !

Cet engagement national explique aujourd’hui pourquoi l’industrie cinématographie coréenne se porte si bien, avec ses nombreuses séries et autres blockbusters. Ce soutien a aussi donné naissance à la nouvelle vague du cinéma coréen qui depuis vingt ans propulse des cinéastes de grand talent sur le devant de la scène internationale. Cette relecture rapide de l’histoire, ainsi que les occasions manquées ces dernières années, permettent de comprendre pourquoi la Corée attendait cette Palme d’or. L’agence de presse sud-coréenne Yonhap le traduit ainsi : Bong Joon-ho a « étanché la soif » de reconnaissance des Sud-Coréens.

La première participation de la Corée au Festival de Cannes en sélection officielle dans la section Un Certain Regard remonte à 1984 avec « Le Rouet, histoire cruelle des femmes » de Lee Doo-young. Ce cinéaste aime ainsi à rappeler : « Im Kwon-taek est le premier à avoir tenté de concourir à Cannes, moi j’ai été le premier réalisateur coréen à être sélectionné à Cannes ! J’ai ouvert la voie ! » Ce dernier a d’ailleurs fait l’objet d’une rétrospective au Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul (Fica) en 2005. La programmation du Fica ayant par ailleurs grandement contribué à faire découvrir le cinéma coréen en France.

En 1989, Bae Yong-kyun sera le deuxième réalisateur présenté à Cannes dans la section Un Certain Regard, avec son film, « Pourquoi Bodhi-Darma est-il parti vers l’Orient ? ». La progression ne s’arrête pas là puisque les années 1990 marqueront un tournant pour la notoriété des réalisateurs coréens. En 1994, le très controversé Shin Sang-ok est invité comme membre du jury à Cannes. Il y présente également son film « Vanished », hors compétition. Trois ans plus tard, pour la 50e édition de Festival, c’est au tour du réalisateur Jeon Soo-il de participer avec « L’écho du vent en moi ». L’année d’après, « Le pouvoir de la province de Kangwoon » de Hong Sang-soo concourt en sélection officielle.

En 2000, la Corée salue la participation de trois de ses plus grands réalisateurs : Im Kwon-taek, avec « Le chant de la fidèle Chunhyang », Hong Sang-soo avec sa « Vierge mise à nu par ses prétendants » et Lee Chang-dong avec « Peppermint Candy ». Depuis cette date, le pays du matin calme est devenu un habitué de la Croisette. À partir de 2002, les récompenses arrivent enfin : Im Kwon-taek remporte le prix de la mise en scène pour « Ivre de femmes et de peinture ». Park Chan-wook obtient le Grand Prix du Jury en 2004 pour « Old Boy » et le Prix du jury en 2009 pour « Thirst, ceci est mon sang ». En 2007, Jeon Do-yeon se voit décerner le prix de la meilleure actrice pour « Secret Sunshine » de Lee Chang-dong, qui lui, recevra le prix du scénario pour « Poetry » en 2010. « Mademoiselle » de Park Chan wook gagne le prix de la meilleure direction artistique en 2016. Quant à « Burning » de Lee Chang-dong, encensé par la critique française, il a manqué de peu la Palme d’or en 2018.

Bong Joon-ho, lui, découvre le Festival de Cannes en 2006, lorsque son troisième film « The Host » impressionne la Quinzaine. En 2009 « Mother » est présenté à Un certain regard. « Okja » concourt, lui, pour la Palme en 2017, mais est évincé de la compétition pour avoir été produit par Netflix. Deux ans plus tard, la récompense suprême attribuée à « Parasite » vient réparer ce qui avait pu être ressenti comme une injustice. Lors la remise de son trophée, Bong Joon-ho tient à signaler que 2019 marque aussi les cent ans du cinéma coréen. Ainsi fait-il de son succès l’aboutissement d’une aventure collective. Comment a été reçue cette récompense en Corée ? « Si les Coréens sont allés en masse voir la première Palme d’or coréenne de l’histoire – plus de 10 millions de spectateurs depuis sa sortie, témoigne Antoine Coppola, enseignant en cinéma à l’Université Sungkyunkwan de Séoul –, les opinions sur le film étaient en revanche très partagées, à la différence du public et des critiques français assez unanimes. Car ces spectateurs pensent à l’image que le film reflète de leur société. La division de classes a dérangé. La censure coréenne a longtemps interdit la représentation de classes, car susceptible de nuire à l’unité du pays », rappelle cet universitaire.

En Corée, Bong Joon-ho est considéré comme un réalisateur international depuis la sortie de sa coproduction anglo-américaine « Snowpiercer ». Son travail pour Netflix avec « Okja » a renforcé cette image. « Ses méthodes de production - il le dit lui-même - sont celles des standards internationaux et non plus celles de Corée, précise Antoine Coppola. Avec « The Host » il est devenu un auteur populaire en Corée. Mais assez vite, sa propension à obtenir des budgets faramineux comparés à la moyenne locale, ses contacts avec les festivals et producteurs étrangers en ont fait un cas à part. Seuls quelques réalisateurs ont tenté de suivre, poursuit le chercheur : Kim Jee-woon (« Le Bon, la brute et le cinglé ») et récemment Yeon Sang-ho (« Dernier train pour Busan »). Leur échec relatif a renforcé l’idée que Bong Joon-ho était ailleurs ».

Critique sociale et esprit contestataire sont les traits qui marquent presque toute l’œuvre de Bong Joon-ho. Cet engagement politique lui avait d’ailleurs valu d’avoir été inscrit sur une liste noire – 9 500 artistes considérés comme trop à gauche – par les autorités sud coréennes du temps de l’ancienne présidente Park Geun-hye, fille du dictateur Park Chung-hee, destituée en mars 2017.

Scène de « Memories of Murder » (2003), film à suspense noir et glaçant mais parsemé néanmoins de quelques scènes hilarantes.

Ainsi, « Barking Dogs », son premier film dénonce la corruption. Dans « Memories of murder », prix du meilleur réalisateur au Festival international du film de San-Sebastian, Bong Joon-ho s’en prend à la dictature qui a préféré mobiliser les forces de l’ordre pour réprimer la manifestation de Kwangju, plutôt que de se donner les moyens d’arrêter un serial killer. Dans son film d’anticipation, « Snowpiercer », la révolte gronde parmi la population des laissés pour compte dans le train qui a sauvé ce qui reste de l’humanité après la catastrophe climatique. « Parasite » confirme l’engagement du cinéaste coréen. Il y dénonce le maintien obligé du plus défavorisé en bas de l’échelle.

L’engagement social et politique des films de Bong Joon-ho peuvent s’entendre comme un écho à ses études de sociologie. Et plus encore à son histoire personnelle. Bong Joon-ho est le petit-fils du célèbre écrivain Park Tae-won. « Ce dernier était une sorte de styliste de la littérature des années 1930 et un membre de groupes avant-gardistes de plus en plus engagés dans le camp progressiste au lendemain de la Libération (1945). Jusqu’à ce qu’en 1950, il passe volontairement en Corée du Nord pour devenir professeur à l’université de Pyonyang, souligne Antoine Coppola. Même si Bong Joon-ho n’a jamais rencontré son grand-père communiste, on peut penser que sa mère lui en a parlé. D’où les thèmes récurrents de son œuvre : la relation au père mystérieux, la traîtrise des leaders révolutionnaires, l’anti-américanisme, la nostalgie postmoderne ». Autre constante de son cinéma, la dramaturgie, le pessimisme et la noirceur. Ce réalisateur à l’allure douce et juvénile paraît aux antipodes des images souvent terrifiantes et angoissantes de ses films. Ce fils d’une institutrice et d’un graphiste a grandi dans les années de terreur de la dictature militaire en Corée du Sud. Ce qui se traduit par la présence de monstres et de mondes obscurs ou souterrains comme dans « Barking Dog » ou « Snowpiercer ». Son cinéma un peu oppressant donne une impression d’enfermement, d’absence de liberté.

Dernier point saillant du cinéma de Bong Joon-ho : la fibre écologique. « Okja » raconte l’histoire d’un cochon nourri aux hormones par une multinationale américaine aux pratiques douteuses. Sur le même thème, on retrouve la glaciation de la Terre dans « Snowpiercer » ou le monstre nourri par les déchets toxiques de l’armée américaine dans « The Host ».

Ce cinéaste engagé, réalisateur de films de genre et de supers productions, a conquis un large public. « Parasite », plus gros succès du cinéma coréen à ce jour, a ainsi été choisi par le Kofic pour représenter la Corée du Sud à la 92e cérémonie des Oscars, en février 2020, dans la catégorie meilleur film en langue étrangère.

Song Kang-ho : « ’Parasite’ délivre un message universel »

Icône de la nouvelle vague du cinéma coréen, Song Kang-ho était invité au 14e Festival du Film Coréen à Paris, à la fin du mois d’octobre. Rencontre.

Culture Coréenne : Avez-vous été surpris par le succès international du film « Parasite » dans lequel vous interprétez le rôle du père de la famille Kim ?

Song Kang-ho : Je m’attendais à un certain succès du film de Bong Joon-ho auprès du public, notamment après la Palme d’or à Cannes, mais j’ai été surpris par un tel triomphe dans le monde entier. Cette réussite peut s’expliquer par la portée universelle du message délivré par « Parasite ». La thématique abordée, l’inégal partage des richesses, dépasse les frontières de la Corée. La rencontre improbable entre une famille riche, les Park, et une famille vivant dans les sous-sols de Séoul, les Kim, peut être imaginée dans de nombreux autres pays.

Parasite est le quatrième film de Bong Joon-ho dans lequel vous tournez. Peut-on parler de complicité avec ce scénariste ?

Je travaille avec Bong Joon-ho depuis près de vingt ans. Le premier film dans lequel il m’a proposé de jouer était « Memories of Murder », en 2003. Depuis, nous n’avons pas cessé de collaborer. Aujourd’hui, nous sommes devenus amis. Nous avons deux ans d’écart et nous nous connaissons bien. A tel point que sur les tournages nous nous comprenons, parfois même sans nous parler. Je peux dire qu’il existe une alchimie entre nous. Ainsi, Bong Joon-ho me laisse une certaine liberté d’interprétation. Cette confiance me donne des ailes.

Y-a-t-il des acteurs qui vous ont inspiré ?

J’apprécie particulièrement Steve Mc Queen. « Papillon », sorti en 1973, dans lequel il joue le rôle principal, est un de mes souvenirs cinématographiques les plus marquants. C’est un film qui a confirmé mon désir de faire ce métier. Je trouve Steve Mc Queen « cool » comme acteur (rires) mais a contrario son jeu est très maîtrisé. Il révèle un côté dur et en même temps sait faire preuve de beaucoup d’humanité. Dans « Papillon », il démontre une réelle capacité d’empathie : c’est pour moi la marque d’un bon comédien. D’une certaine façon, ce rôle fait penser à celui que j’interprète dans « Parasite ». Ki-taek est un père triste et attendrissant qui protège sa famille. Il n’est pas méchant mais il se transforme en criminel.

Quel sens donnez-vous à votre participation au 14e Festival du Film Coréen à Paris ?

Il est aussi important de participer à de grands festivals comme Cannes que d’être présent dans de plus petits festivals. Ces derniers permettent une rencontre avec le public. à Paris, où ont été projetés plusieurs films dans lesquels j’ai joué – « The Quiet family », « Le Bon, la brute, le cinglé » ou « The Age of shadows » -, j’ai pu dialoguer avec les spectateurs. Ces échanges favorisent les liens entre nos cultures à travers la production cinématographique.

Quels sont vos projets ?

Je dois débuter le tournage d‘un film catastrophe du réalisateur coréen, Han Jae-rim, en février 2020.



Cet article est extrait du numéro 99 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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