Matin Calme, une nouvelle maison d’édition consacrée au polar coréen

Par Pierre BISIOU
Directeur éditorial de Matin Calme

Matin Calme, une nouvelle maison d’édition consacrée au polar coréen

« Une quoi… ?
– Une nouvelle maison, baptisée

Matin Calme.
– Pardon mais je ne comprends pas.
– Une maison d’édition exclusivement
 consacrée aux polars coréens.
– Fichtre, quelle idée ! »

Et pourtant. Et pourtant tout est allé très simplement, tout s’est constitué presque de soi-même, dans un parcours parfois heurté mais toujours logique, un chemin que nous n’avons eu qu’à suivre pour arriver, après trente ans dans l’édition, à la création de Matin Calme, cette maison d’édition exclusivement consacrée aux polars coréens.

De l’intérêt à lire la presse étrangère

Tout est venu de plus loin encore, certainement, mais admettons qu’il y eut un déclencheur, cet article du Guardian de mars 2018 qui titrait « The new Scandi noir ? The Korean writers reinventing the thriller. » avec en une la photographie de Kim Un-su puis, dans le corps du texte, celle de Jeong You-jeong. Ces deux auteurs étaient cités comme exemples de l’émergence du polar coréen sur la scène internationale. Or ces deux auteurs, je les connaissais bien pour avoir co-traduit en français, avec Choi Kyungran, les deux romans dont parlait l’article : Les Planificateurs, pour Kim Un-su, et Généalogie du mal, pour Jeong You-jeong. Deux livres absolument fascinants.

Ces titres connaissaient le succès outre-Manche et outre-Atlantique. Les enchères s’envolaient pour l’obtention des droits audiovisuels, ils seraient bientôt adaptés au cinéma et à la télévision, ils étaient en cours de traduction dans une quinzaine de pays.

De l’idée qu’il faut pousser 
toujours plus oultre

L’idée suivante vint tout naturellement : étant éditeur, pourquoi se contenter de traduire ces livres, pourquoi ne pas oser un peu plus, pourquoi ne pas finalement créer une collection pour les accueillir ? Dont acte. Contacté, Kim Un-su se montrait enthousiaste, il donnait l’impulsion et quelques mois plus tard, lors de la Foire de Francfort, à l’occasion d’un dîner organisé par Barbara Zitwer, agente littéraire, en présence de Kim Un-su, Seo Mi-ae et Jeong You-jeong, les bases du projet étaient posées.

À quelques mois de là, les circonstances vinrent lui donner une nouvelle direction. Le nouveau groupe éditorial propriétaire de l’ancien groupe éditorial propriétaire de notre maison, Le Serpent à Plumes, mettait fin à notre activité. Nous avions quelques mois devant nous pour inventer une suite à cette histoire.

Des rencontres opportunes au petit matin

Là se situe, passage obligé de toutes les histoires, une rencontre. La rencontre avec Olivier Mitterrand se fit un petit matin de janvier 2019. Il cherchait à construire un projet éditorial. Irene Rondanini, ancienne assistante éditoriale du Serpent à Plumes, et moi-même cherchions un partenaire pour notre projet coréen, la terre et l’eau étaient là, nous pétrîmes.

Nous nous appuyâmes sur les précieux conseils éditoriaux de Choi Kyungran pour constituer un premier panel d’autrices et d’auteurs représentant les différents courants du polar coréen. Ébaubis par le talent des réalisateurs coréens, nous travaillâmes, avec le talentueux Barbario, à définir une ligne graphique complètement inspirée par leur cinéma.

Quelques réunions, quelques powerpoint et quelques budgets plus tard, nous avions notre ébauche. Il ne s’agissait plus d’ouvrir une collection de polars coréens mais bel et bien de créer une maison d’édition entièrement dédiée à ce genre. Objectivement, la première au monde. Et Olivier Mitterrand topa.

« Avez-vous vu Parasite ?
– Dément. J’ai a-do-ré. C’est bien le réalisateur de 
Snowpiercer ?
– Oui, Palme d’Or à Cannes, déjà un million six-cent mille spectateurs en France. Et Burning  ?
– Burning  ? Époustouflant.
Et Old Boy  ? Et The Chaser  ? Et J’ai rencontré le 
Diable  ? Et Mother  ? Et… »

Du polar en général…

Le polar a de multiples formes, thrillers, romans noirs, romans policiers, histoires de détectives, polars historiques, etc. Pourtant tous ces livres, chacun dans leur genre, ont un point commun, ils sont ancrés dans le réel. C’est ce qui fascine le lecteur depuis toujours, le polar, parce qu’il met en scène le crime, interroge le sens de nos vies. Parce qu’en abolissant l’existence, le crime trace les contours de l’humanité.

… des nations qui l’incarnèrent …

Il y a eu le polar anglais, glorifiant l’esprit, la déduction, dans le droit fil de l’empirisme historique anglo-saxon. Il y a eu le polar made in USA et ses journalistes ratés, carburant au whisky, qui plongeaient dans les bas-fonds du vice. Il y a eu le polar français, engagé, militant et anti-fasciste. Il y a eu, récemment, le polar nordique, avec sa nature glacée, ses femmes puissantes, ses hommes fragiles et sa neige omniprésente.

… et du polar coréen en particulier

Le moment est venu du polar coréen. Ce genre est apparu tard en Corée où il est longtemps resté pris entre l’imitation de Conan Doyle et le roman de gare bas de gamme. C’est avec l’essor de la démocratie coréenne, dans la fin des années 1980, que le polar a commencé à changer de statut. Il a permis, avant tout autre genre littéraire, d’interroger le passé, la dictature militaro-policière. Depuis il n’a eu de cesse d’accompagner chaque pas de la société coréenne.

Le polar coréen est souvent sanglant, voire grandiloquent dans le sanglant. Il faut dire que l’on s’y tue plus qu’à son tour à l’arme blanche, dans un délicieux mélange de trendy et de tradi. Le polar coréen est également volontiers paranoïaque, mettant en scène une société minée par les officines secrètes animées par les plus étranges et vils comploteurs.

Plus encore, le polar coréen pose une question majeure, celle sans doute qui lui donne sa saveur la plus précieuse et la plus inovante à ce jour. Il s’interroge sur la génération actuelle et sur celle à venir, il met en cause la société coréenne mais aussi toutes nos sociétés en posant cette question fondamentale : ne sommes-nous pas en train de créer les monstres qui, demain, nous dévoreront ?

« C’est glaçant.
– Oui, c’est pour ça qu’il faut les faire connaître.
– Et votre maison, comment dites-vous qu’elle s’appelle ?
– Elle a pris le nom du pays, elle se nomme
Matin Calme.
– Matin Calme… C’est tout dire…
– Voilà. Et maintenant, à vous de lire. »

De ce qui va arriver

En janvier 2020 paraîtra, avec le soutien du LTI, l’Institut Coréen de la Traduction, le premier titre de Matin Calme, Sang chaud, du désormais fameux Kim Un-su. Il sera suivi en mars par Bonne nuit maman, sorte de Silence des agneaux à la sauce coréenne, œuvre de la romancière Seo Mi-ae. Et en mai vous pourrez découvrir l’immeuble à énigme de Do Jin-gi dans Le Portrait de la Traviata, suivi en juin de meurtres mystérieux mis en scène par Kim Jay dans L’île du chaman. Régalez-vous !




Cet article est extrait du numéro 99 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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