On revient toujours à Insa-dong...
Par Jacques BATILLIOT
Traducteur

Le touriste en quête des traces du passé de Séoul peut être de prime abord un peu déçu. En dehors des palais, il ne reste pas grand-chose pour rappeler ne serait-ce que l’ère Joseon, la dernière dynastie coréenne, bien qu’elle se soit maintenue pendant plus de cinq siècles. La destruction de la cité, amorcée pendant la période du colonialisme japonais, fut achevée par la guerre de Corée. Il n’est pas évident de trouver des traces de l’histoire de cette ville en grande partie submergée par le béton des immeubles d’appartements et de bureaux. Pourtant, il existe encore quelques îlots préservés et le quartier d’Insa-dong en fait partie, même s’il a subi d’importantes transformations.
Ancienne zone dédiée aux antiquaires, aux bouquinistes et aux salons de thé surtout fréquentés par des personnes âgées, elle a vu les vieilles boutiques peu à peu céder la place aux restaurants et aux magasins de souvenirs. Malgré tout, le quartier d’Insa-dong a échappé à la rénovation sauvage qui le menaçait et a gardé cette réputation d’ancienneté qui attire les touristes. Autour de l’axe majeur que constitue la rue Insadong-gil, consacrée au commerce le plus tapageur, subsiste un petit labyrinthe d’allées étroites où l’on peut pressentir la saveur des jours anciens. Dans son état actuel, on peut dire qu’Insa-dong est un mélange de tradition et de modernisme.

Elégante échoppe traditionnelle donnant envie de se mettre à la calligraphie.
Une histoire ancienne
Le quartier d’Insa-dong, qui fait partie du district de Jongno-gu, est limité au sud par le parc Tapgol, le premier parc moderne de Séoul, créé en 1897, où une foule de Coréens se rassembla le 1er mars 1919 pour écouter une déclaration d’indépendance suivie de manifestations brutalement réprimées par l’occupant japonais. À cette extrémité, le quartier s’amorce par une petite place, équipée de gradins de pierre, qui a pour vocation d’accueillir le week-end des spectacles culturels et folkloriques gratuits et, le soir, des chanteurs amateurs plus ou moins talentueux mais toujours très applaudis. Insa-dong s’achève au nord avec l’avenue Yulgok-ro. Vers l’est et l’ouest, il se déploie de part et d’autre autour d’Insadong-gil, sa principale artère. Il y a 500 ans, Insa-dong était une zone de résidence pour les officiels du gouvernement. La proximité de la grande esplanade Sejong-ro qui mène au palais royal Gyeongbokgung en fait, en tout cas d’un point de vue historique et touristique, le centre de la ville.
La fin de la dynastie Joseon entraîna la ruine de nombreux nobles qui résidaient notamment dans les quartiers avoisinants de Gahoe-dong et Anguk-dong, les contraignant à vendre leur mobilier dans le quartier d’Insa-dong, les acheteurs étant souvent des Japonais. On peut y voir une des raisons pour lesquelles le quartier a vu se développer le commerce des antiquités. En 1945, le mouvement s’inverse : les Japonais vaincus revendent ces biens avant de rentrer chez eux, les acquéreurs étant souvent cette fois... des militaires américains. À cette époque, les Coréens qui sortaient de terribles épreuves qui avaient ruiné le pays n’attachaient guère de valeur aux choses de leur passé, et c’est ainsi que des étrangers avertis des choses de l’art pouvaient trouver à Insa-dong des ouvrages anciens et précieux vendus... au kilo ! Dans les années 1970, les autorités prirent des mesures drastiques, en particulier en matière de taxes, pour le contrôle du commerce des antiquités et de nombreux antiquaires plièrent bagage. C’est dans la décennie 1960 qu’Insa-dong vit naître le début d’une vocation touristique qui s’affirma à l’occasion des Jeux olympiques de Séoul en 1988, cette zone ayant été déclarée « Quartier de la culture traditionnelle ».
Un croisement entre tradition et modernité
« Si vous souhaitez vous imprégner de culture traditionnelle en plein cœur de la ville, allez vous promener à Insa-dong où se côtoient galeries d’art, boutiques d’artisanat, antiquaires, maisons de thé et restaurants traditionnels », proclame une brochure officielle. Plutôt que de culture traditionnelle, peut-être faudrait-il parler d’une atmosphère d’autrefois, celle que l’on hume en flânant à travers le lacis de ruelles étroites qui entourent Insadong-gil. Subsistent dans ces allées de vieilles demeures aristocratiques dont l’élégance a survécu — même à leur transformation en restaurants.
Se rattachent aussi à ce passé certaines catégories de boutiquiers, par exemple ceux qui vendent tout ce qui a trait à la calligraphie (pinceaux, papier, brosses, encre...). Cette tradition encore très vivante aurait pour origine la présence dans le quartier, sous Joseon, d’un office gouvernemental en charge de tout ce qui concernait cet art et la peinture, ce qui a favorisé l’éclosion de ces boutiques spécialisées dans les parages. L’une d’elles, qui a ainsi survécu aux vicissitudes de l’histoire, s’enorgueillit même d’avoir reçu la visite de la reine d’Angleterre il y a quelques années.
Autre tradition qui persiste dans ce quartier, les maisons de thé. Les Coréens sont de grands consommateurs de café, il suffit pour s’en convaincre de constater le nombre hallucinant de « coffee shops » qui ont envahi la ville. La persistance des maisons de thé à Insa-dong est peut-être en partie liée au voisinage du temple Jogyesa, la plus importante secte bouddhiste de Corée, le thé étant par excellence la boisson des moines, fort nombreux à se promener dans les rues d’Insa-dong, revêtus de leur impeccable tunique grise.
Si le nombre d’antiquaires et de bouquinistes a considérablement diminué — mais Tongmungwan est toujours là, immuable depuis plus de quatre-vingts ans, ce qui en fait la plus ancienne librairie de Séoul et même de tout le pays — il est une autre sorte d’établissement qui prospère à Insa-dong, à savoir les galeries d’art, ce qui lui vaut la réputation de centre artistique de la ville (40% des galeries d’art de Séoul avancent certains).

On peut croiser dans Insa-dong des processions insolites surgies du passé.
Insa-dong, paradis du badaud
Lorsqu’on vient à Séoul pour la dixième fois ou plus, on prend en arrivant une résolution : cette année, je ne vais pas à Insa-dong, je connais le quartier par cœur. Et quelques jours plus tard, on se retrouve en train de déambuler au milieu de la foule d’Insa-dong,
lorgnant d’un air béat des éventaires que l’on voit pour la énième fois, explorant ce quartier si souvent parcouru dans l’espoir rarement déçu de trouver un recoin que l’on ne connaissait pas ou de découvrir sur Insadong-gil une nouveauté née de l’indiscutable créativité des Coréens. Tant il est vrai que ce quartier, c’est le paradis du badaud.
Et des badauds, il y en a beaucoup, surtout sur l’artère principale, avec des pointes impressionnantes le week-end, les rues d’Insa-dong étant interdites à la circulation automobile le samedi après-midi et le dimanche ! Les Coréens fournissent eux-mêmes les gros bataillons (surtout des jeunes), mais il y a aussi nombre de touristes de toutes les nationalités, assez souvent en famille.
C’est que la zone compte plus de cinq cents boutiques, dont 30% de cafés et de restaurants, la plupart servant de délicieux plats coréens répertoriés sur des cartes en coréen et en anglais, photos du mets à l’appui, ce qui est bien pratique pour les non-coréanophones.
Ce qui frappe bien sûr lorsqu’on âne dans Insadong-gil, c’est le nombre de magasins de souvenirs : broderies, objets en cuivre, bourses en tissu ou nappes aux couleurs vives, éventails décorés, masques de théâtre plus ou moins comiques ou grimaçants, hanbok (vêtements traditionnels), hanji (papier fabriqué à la main), articles de papèterie confectionnés avec ce papier, matériel de calligraphie, tableaux, bref un grand choix d’objets artisanaux qui font la joie des touristes étrangers.
Et les Coréens ? Qu’est-ce qui les attire si nombreux dans Insa-dong ? Peut-être d’abord le plaisir d’être ensemble dans une atmosphère de kermesse bon enfant. La possibilité de s’entendre prédire amour et bonheur éternels sous une des petites tentes que dressent là les chiromanciens. Peut-être aussi la gourmandise ? En dehors des restaurants, une multitude de stands ou d’échoppes offrent de quoi vous mettre l’eau à la bouche — la fameuse « cuisine de rue » coréenne —, des mets, en particulier des pâtisseries souvent traditionnelles dont raffolent les Coréens, et pas seulement les enfants, loin de là ! On ne peut citer toutes ces spécialités, on se contentera donc d’en évoquer deux très caractéristiques d’Insadong-gil. La plus spectaculaire d’abord : le kkulturae ou gâteau de cour. Dans une boutique ouverte sur la rue, deux ou trois jeunes hommes se démènent pour fabriquer cette pâtisserie — mélange de miel et de sucre de malt longuement malaxé, étiré et garni de miel, de chocolat et autre — sur un rythme frénétique, tout en commentant ce qu’ils sont en train de faire en une espèce de litanie qui alterne avec des plaisanteries qui font beaucoup rire les jeunes filles. Même si votre médecin vous inte rdit les sucreries, vous vous arrêterez pour contempler ce numéro, car c’en est un. Moins acrobatique mais tout aussi cocasse dans un autre registre, le ttongppang, littéralement « pain de m... ». Ce gâteau à base de farine et de haricots rouges était autrefois très populaire sur les marchés où il se présentait généralement sous forme de poisson. L’esprit facétieux des Coréens l’a de nos jours façonné en étron, ce qui ne rebute aucunement le consommateur. Imaginez la tête du client français à qui son boulanger proposerait du « pain de m... » !

Mais si, c’est délicieux le « gâteau de m... » !
Après avoir satisfait les papilles, on ira faire un tour au Ssamji-gil, vaste centre commercial sur trois étages autour d’une cour rectangulaire, essentiellement consacré à l’artisanat et à la mode dans d’étroites boutiques aménagées avec goût. Au sous-sol sont installés des ateliers dits de cheheon, « vivre par le corps », concept à la mode en ce moment, où l’on vous aide moyennant une modeste obole – à réaliser une œuvre que vous pourrez emporter : bijoux fantaisie et autres accessoires, moulage de votre main dans de la cire multicolore, peinture sur bouteille, poterie... Les amoureux franchiront sans rechigner un étage supplémentaire pour atteindre la terrasse — le « jardin du ciel » comme les Coréens appellent si joliment cet endroit — où ils pourront accrocher à un « mur de l’amour » une petite médaille ronde en plastique sur laquelle ils expliqueront qu’eux et eux seuls ont réinventé l’amour impérissable, en agrémentant parfois la déclaration de naïfs autant que charmants petits dessins... Formule qui est quand même plus futée et personnelle que les bêtes cadenas que d’autres amoureux suspendent aux balustrades des ponts historiques de Paris et qui par leur poids ont failli faire chuter la passerelle des Beaux Arts dans la Seine.

Les corolles multicolores du hanbok refleurissent dans Insa-dong.
Hanbok : le retour
Mais le spectacle n’est pas seulement sur les côtés, il est aussi au milieu de la rue. Les Coréens ont cessé de porter le hanbok , vêtement superbe et chatoyant, mais peu adapté à la vie quotidienne actuelle — imaginez l’ample robe dans le métro à l’heure de sortie des bureaux, il en ressortirait un chiffon. Le touriste est donc agréablement surpris de croiser à Insa-dong des gens ainsi vêtus à l’ancienne, des jeunes Coréens surtout... et quelques étrangers de tous âges séduits par le côté exotique et romantique du hanbok, bouquets de couleurs se détachant sur le fond plus standardisé des tenues à l’occidentale. Pourquoi ce qui pourrait passer pour un anachronisme ? La raison essentielle tient à la mesure adoptée par l’Office du patrimoine culturel instituant la gratuité d’accès aux principaux palais de la capitale pour toute personne portant ces habits traditionnels. Comme ils sont très chers, cette tendance a entraîné l’éclosion de nombreux magasins de location de hanbok qui attirent notamment ces jeunes, lesquels, fidèles par ailleurs au concept précité du cheheon, peuvent ainsi se costumer pour quelques heures ou une journée, le temps de visiter sans bourse délier les quatre palais de l’ère Joseon, le sanctuaire des souverains de Jongmyo... et de prendre des selfies en rafale. Malheureusement, la fabrication artisanale du hanbok traverse une crise que peut expliquer cette désaffection du public coréen et ce qu’offrent ces magasins de location, ce sont souvent des copies de mauvaise qualité. Mais l’important n’est-il pas que des jeunes filles ainsi parées de ce gracieux vêtement cheminent à nouveau dans les vieilles rues d’Insa-dong ?
De toute façon, en hanbok, en jean, en short, en jupe ou en costume-cravate, Insa-dong, on y revient toujours.

Cet article est extrait du numéro 94 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


