Marc Orange ou l’élégance du don

Ancien ingénieur de recherche au C.N.R.S., chargé de cours en coréen aux universités Paris 7 (1970-2002) et Paris 10 (1971- 1983), directeur de l’Institut d’études coréennes du Collège de France de 1992 à 2002, Marc Orange, éminent coréanologue, « honnête homme » dans le sens que l’on donnait à cette expression au 17e siècle*, s’est toujours intéressé aux langues - chinois, coréen, mongol, thaï - et aux cultures asiatiques. Il a aussi toujours pratiqué sans compter le don de soi- même, au grand bénéfice de ses étudiants. Rencontre avec un homme de cœur, d’intelligence et d’esprit.
* N.D.L.R . : homme "agréable et distingué par les manières comme par l’esprit, les connaissances" (Le Petit Robert).

- Culture Coréenne : Vous avez obtenu tout au long des années 1960 une licence en droit, un diplôme de chinois, un diplôme de coréen, un DES de droit public, une licence ès lettres (chinois), puis un doctorat du 3e cycle en littérature coréenne. Quelle vocation de départ vous a-t-elle amené à suivre ce cursus ?
Marc Orange : J’avais pensé, en cas d’échec au baccalauréat, m’inscrire à une école de photo. C’est une passion qui m’est restée ; j’ai même une collection de 650 appareils de photo. Mais j’ai eu le bac. Ce que j’aurais aimé alors, c’est être chirurgien ; mais j’étais pupille de la nation et je ne voulais pas me lancer dans des études longues. Je me suis décidé pour le droit, suivant le vieil adage qui dit que le droit mène à tout ! J’ai d’abord choisi l’option économie politique, que j’ai abandonnée au bout de deux ans parce que je me suis rendu compte que c’étaient de belles théories, mais que dans la pratique, ça ne menait pas à grand-chose, et je suis passé au droit pur. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose à côté, une langue un peu « originale » par exemple. J’ai fini par opter pour le chinois. Mais je n’avais toujours pas de projet de carrière.
- C. C. : Dans quelles circonstances êtes vous passé à l’apprentissage du coréen ?
M. O. : Alors que j’étais en 2e année de chinois, un copain m’a dit : « Si tu trouves qu’il y a trop de monde en chinois, va en coréen, il n’y a personne ! ». J’y suis allé et en effet, il n’y avait que trois étudiants. C’est comme ça que je me suis lancé dans cette langue. Et comme j’aime bien finir ce que j’ai commencé, j’ai mené de front mes études de droit, de chinois et de coréen.
-C. C. : Que saviez-vous de la Corée avant d’étudier à l’Ecole nationale des langues orientales vivantes, les « Langues’O » ?
M. O. : Il n’y avait pas d’antécédents coréens dans mon entourage, aucun oncle qui ait participé à la guerre de Corée. Au début des années 1950, j’étais en pension. Je me souviens qu’un matin, le directeur est venu nous dire : « Une nouvelle guerre s’est déclarée en Corée. Espérons que ce ne sera qu’un épisode court et ayons une pensée pour ces gens qui se battent. ». C’est comme ça que j’ai entendu parler de la Corée pour la première fois, même si ça n’a rien à voir avec le fait que j’ai appris le coréen.
- C.C. : Comment la vocation d’enseignant vous est-elle venue ?
M. O. : Un peu par hasard. J’ai essayé d’entrer à l’EFEO, l’Ecole française d’Extrême- Orient, grâce à mon diplôme de chinois. Mais on m’a dit qu’il aurait été préférable que j’aie une licence en lettres. J’ai donc repris mes études en ce sens. Puis, comme j’étais marié, je me suis dit qu’il fallait que je trouve un emploi. J’ai d’abord fait une demande au CNRS, en Droit comparé. On m’a dit qu’il n’y avait pas de place. J’ai à nouveau déposé une demande, en langue cette fois, et j’ai été accepté pour le coréen en 1965.
- C. C. : Avez-vous été recruté du fait de votre profil personnel, ou bien y avait-il à ce moment-là un besoin dans cette discipline ?
M. O. : D’une part, j’étais le premier ; il n’y avait jamais eu de postulant pour cette langue. D’autre part, j’avais peut-être effectivement un profil original. J’ai été stagiaire deux ans et ensuite attaché de recherche. Entre-temps, j’avais terminé ma thèse de 3e cycle. Au bout de dix ans, j’ai été « basculé » dans le corps des ingénieurs - c’est- à-dire un groupe où l’on met des personnes à qui l’on reconnaît une certaine valeur, mais que, pour des raisons très variables, on n’a pas pu intégrer comme chercheurs.
-C. C. : Dans quelles circonstances vous êtes- vous rendu pour la première fois en Corée ?
M. O. : C’était après ma thèse de 3e cycle sur la littérature classique. Je n’y étais jamais allé, si bien que j’étais plus à l’aise sur des textes du 18e siècle, avec beaucoup de caractères chinois, que sur un article de journal coréen ! J’ai été le premier boursier français du gouvernement coréen. Je suis parti au début des années 1970, en principe pour deux ans, mais j’ai dû repartir au bout d’un an pour des raisons familiales. J’ai suivi des cours pour étrangers à l’université de Séoul. A cette occasion, j’ai vrai- ment découvert cette ville : les cours ayant lieu le matin, j’avais décidé de visiter à pied et de façon systématique un dong - un quartier- par semaine, et j’ai respecté ce programme.
- C. C. : Quel était le profil de vos premiers étudiants en coréen ?
M. O. : J’ai donné des cours de langue, puis de littérature et ensuite sur l’étude des dictionnaires. J’ai aussi travaillé à la Sorbonne. Comme on m’avait dit de faire moderne, une année, j’ai travaillé sur la BD. Résultat : je devais avoir un étudiant ! Le profil de ceux qui étudiaient le coréen ? Des jeunes gens qui avaient une petite amie coréenne, la mère d’un missionnaire, etc. C’était très hétéroclite. A l’époque, aux Langues’ O, les enseignements étaient divisés en « grandes langues » et « petites langues ». Certains choisissaient le coréen parce qu’ils pensaient qu’une petite langue, c’était plus facile ... jusqu’à ce qu’ils découvrent sa grammaire ! De façon générale, ceux qui étudiaient le coréen (peu nombreux par ailleurs) n’avaient pas vraiment de vocation. Beaucoup ne savaient même pas trop où était la Corée, qu’ils confondaient sur une carte muette avec l’Indochine, une autre péninsule !
- C. C. : Vous avez la réputation d’avoir, de façon désintéressée, aidé beaucoup d’étudiants coréens dans leurs études.
M. O. : C’est vrai que j’ai passé pas mal d’heures à corriger des thèses, sur le fond ou sur la forme. Je n’ai pas su appliquer à moi-même le principe de Montaigne : « Il faut se prêter aux autres et se donner à soi- même », mais c’était un choix. Et puis, cela en valait la peine, car il y souvent eu à la clé, pour ceux que j’ai aidés, des mentions très honorable. Un jour, je me retrouve en avion assis à côté d’un étudiant qui se rendait en Corée et qui me dit : « Je ne suis pas sûr que ma thèse soit au point. Est-ce que vous pourriez me la relire ? ». Comme à l’époque le voyage durait 18 heures et que je ne dors pas en avion, j’ai passé mon temps de vol à relire -et à largement corriger- son texte.
- C. C. : Pouvez-vous me dresser un rapide tableau de l’évolution de la coréanologie en France ? Est-ce qu’on peut prendre comme point de départ l’œuvre de Maurice Courant, qui a vécu de 1865 à 1935 ?
M. O. : C’est vrai que les choses ont commencé avec lui. Il était sinologue. En se faisant aider par des gens compétents, il a publié sa Bibliographie coréenne en quatre volumes, le premier en 1894. Quand on lit la préface, on a vraiment l’impression de quelqu’un qui s’est immergé dans la culture coréenne, qui appréciait sa littérature. Il a été ensuite affecté à une chaire de sinologie à Lyon et il s’est moins intéressé à la coréanologie . Puis la Corée est devenue japonaise et il y a eu un hiatus conséquent. On peut considérer que c’est Charles Haguenauer qui a relancé ce chantier. C’est lui qui a créé un premier Centre d’études coréennes, rattaché à la Sorbonne. C’est lui aussi qui a lancé le certificat d’études coréennes et qui a été au départ de l’enseignement du coréen en France au début des années 1960. C’est encore lui qui a fait venir de Séoul Li Ogg, le premier enseignant de coréen en France - et de ce fait mon professeur - , qui était un historien de la Corée ancienne. Quand j’ai commencé à étudier cette langue, nous étions quatre étudiants et à la fin du cursus, nous restions deux. Cela s’est étoffé peu à peu, mais au début, c’était assez confidentiel -et sympathique. De temps à autre, on arrêtait le cours avant la fin et on allait prendre un pot avec Li Ogg. C’est comme ça que j’ai appris beaucoup de choses sur la Corée, car on pouvait l’interroger sur n’importe quel sujet. Puis Li Ogg est parti à Paris 7 et André Fabre l’a remplacé aux Langues’ O. Enfin, la réforme universitaire consécutive aux événements de mai 68 a conduit à la transformation de l’ancien certificat d’études coréennes à la Sorbonne en une licence de coréen à Paris 7.
- C. C. : Vous êtes membre du jury du Prix culturel France-Corée, instauré par l’ambassade de la république de Corée en France, et vous avez par ailleurs toujours fréquenté assidûment, depuis sa création, le Centre Culturel Coréen qui fête cette année ses trente ans d’existence. Que pouvez-vous dire de l’évolution de la diffusion de la culture coréenne en France ?
M. O. : Je connaissais relativement bien le premier directeur, un ancien journaliste ami de Li Ogg, qui avait travaillé au service de presse de l’ambassade. Par ailleurs, m’intéressant à la Corée, je me suis toujours efforcé d’assister aux manifestations culturelles concernant ce pays. A l’époque, c’étaient surtout des expositions de peinture, assez peu de conférences, pratiquement pas de cinéma, à peine un film de temps en temps. L’approche culturelle est à présent beaucoup plus diversifiée. Le Centre Culturel Coréen a, par exemple, largement contribué à faire connaître le cinéma coréen en France. Chaque fois que quelqu’un organise un festival d’art coréen, il fait appel au Centre Culturel qui va le soutenir et qui effectue donc un remarquable travail dans la diffusion de la culture coréenne, avec un succès de plus en plus évident.
-C. C. : Pour conclure, quel regard Marc Orange jette-t-il sur la carrière bien remplie de Marc Orange ?
M. O. : Je n’exclus pas que certains aient parfois pu me considérer comme un peu trop « décontracté », disons. Mais c’est avec le plus grand sérieux que j’ai toujours accompli les tâches qui m’étaient confiées, quelles qu’elles aient pu être - même si j’ai parfois essayé de le faire avec humour.
Propos recueillis par Jacques BATILLIOT
Cet article est extrait du numéro 81 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


