Les sites bouddhiques en Corée, classés au Patrimoine mondial : Bulguksa, Seokguram, Haeinsa et le tripitaka coréen
Par Pierre CAMBON
Conservateur en chef du patrimoine / Musée des Arts asiatiques - Guimet

Le Bouddhisme, en Corée, est une voie importée. Il apparaît en Inde au 6ème s. av. J.C. et n’atteindra la Chine qu’aux environs de l’ère, via l’Asie centrale (aujourd’hui le Xin- jiang), l’Afghanistan ou bien l’Himalaya et l’ancien Gandhara (actuelle région de Pesha-war). Conçu au départ comme une morale et une philosophie, une sagesse et une vision de l’homme, qui s’appuie sur une conception cyclique du temps et des saisons qui passent, il cherche à rompre l’enchaînement des causes et des effets, tentant de mettre un terme à la misère humaine, en fuyant le désir, prônant le détachement, le renoncement à l’illusion du monde où tout n’est finalement qu’un éternel recommencement sans espoir de salut et objet de douleur. Très vite, toutefois, il prend un aspect religieux, avec la constitution de communautés monastiques, la glorification de la figure bouddhique, sa démultiplication dans l’espace et le temps avec l’école du Mahayana, ou Bouddhisme du Grand Véhicule, qui voit les intercesseurs se multiplier sur la route de l’illumination, ces entités bouddhiques qu’on nomme bodhisattva, prêtes à remettre à plus tard leur propre progression pour aider à la libération des créatures vivantes. Si la figure de Maitreya, le Buddha à venir, longtemps témoigne d’un aspect messianique, se multiplie bientôt la notion de « paradis », ces terres pures du Bouddhisme où il fait bon renaître, et que préside un Buddha dans chaque direction, au milieu d’une assemblée de dieux et de bodhisattva, le plus célèbre étant le paradis d’Amitabha, le paradis de l’Ouest.

Le temple Bulguksa, la façade principale et les deux ponts qui mènent à la cour du pavillon central, le pont des fleurs de lotus et des sept trésors, le pont du nuage bleu et du nuage blanc.
C’est cette version, déjà passablement complexe et revue à l’aune de la pensée chinoise, qui atteint la Corée au temps des Trois Royaumes (1er – 7ème s.). De façon révélatrice, elle touche la péninsule par le Nord et par l’Ouest : le royaume de Goguryeo l’adopte en 372 ; le royaume de Baekje en 384. Avec le Bouddhisme, est introduite l’idée même de sculpture, les premiers bronzes dorés et les premières statuettes, ainsi que l’écriture chinoise. En revanche, il faudra attendre deux siècles pour que le royaume de Silla, isolé à l’extrême Sud-Est du pays, se convertisse à la voie du Buddha (527), contemporain en ce sens de l’archipel nippon (552). De cette première période, témoignent les peintures murales des environs de Pyeongyang, comme de l’ancienne Mandchourie aux environs de Ji-An, où l’image du Buddha apparaît à la manière chinoise, assis et vu de face, entre les fidèles vêtus à la mode du Nord. Témoignent aussi des bronzes dorés évoquant le Buddha, dont les deux plus beaux sont au Musée National de Corée, sans que leur origine soit clairement définie entre le royaume de Baekje et celui de Silla. Tous deux adoptent la pose méditative (banga sayu sang ), une jambe posée nonchalamment sur l’autre, quand le visage repose avec délicatesse sur la main aux doigts très allongés, le coude appuyé sur le genou. D’un beau métal doré, l’un est tout en rondeur, et apparaît quasiment identique à la statue de bois conservée au Japon, au temple du Koryuji dans la ville de Kyoto. L’autre, à la belle patine noire, a des allures de prince et porte la perle et le croissant, symbolisant le soleil et la lune, dans sa couronne au décor ajouré, au profil effilé. Cette attitude pensive, originaire du Nord-Ouest de l’Inde, a connu une faveur spécifique en Corée - à l’exemple de la Chine des Qi, dans la province du Shan-dong, qui lui fait vis-à-vis par-delà la Mer jaune.
Restent aussi des sculptures rupestres, taillées dans le granite, dont la plus célèbre, conservée à Seosan, évoque une triade où le Buddha avec son doux sourire se tient entre deux assistants, un bodhisattva en pose de méditant, peut-être Maitreya, le Buddha à venir, l’autre debout et tenant le joyau qui serait Avalokitesvara, le sauveur des périls, l’intercesseur par excellence dans le Mahayana, le Bouddhisme évolué dit du Grand Véhicule. A la gentillesse du Baekje, répond comme en écho la triade de Namsan du Musée National de Gyeongju, datée de 643, une triade au charme naïf, aux volumes presque abstraits, qui illustre l’adhésion du peuple coréen à cette nouvelle foi, une adhésion faite de simplicité et de confiance totale, qui fait sienne une philosophie pourtant venue d’ailleurs. De cette époque témoigne aussi, rédigé bien plus tard, sous la période Goryeo (10ème – 14ème s.), le Samguk Yusa qui narre les contes et les légendes de cette belle aventure, qu’est l’introduction du Bouddhisme, dans le Pays du matin clair.
Sur la liste des biens classés au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, la Corée peut s’enorgueillir de voir trois sites bouddhiques, dont l’importance dépasse très largement le cadre de la seule péninsule : deux datent du Grand Silla (7ème – 10ème s.) et se trouvent à Gyeongju, dans le Gyeongsangnam-do ; le troisième est de l’époque Goryeo, le monastère Haeinsa, et sa bibliothèque de bois, perdue dans les montagnes de la Corée centrale. Les premiers montrent le Bouddhisme devenu une idéologie, au service de l’État ; le dernier le montre comme le dernier rempart contre les invasions mongoles, le protecteur de toute la nation.

La grotte de Seokguram, la cella vue du vestibule d’entrée.

La grotte de Seokguram, la cella, le Buddha Sakyamuni faisant le geste de la prise de la terre à témoin.
A Gyeongju, au temps du Grand Silla, quand le Bouddhisme dès lors est système officiel, le très beau temple Bulguksa résume à lui seul, dans les trois dimensions, la nouvelle religion. Le royaume du Buddha, comme le dit bien son nom, est en effet un monde à part, auquel on accède par une volée d’escaliers (le pont du nuage bleu, le pont du nuage blanc), qui marquent, physiquement, la différence de niveau entre le monde terrestre et celui de la Loi – une terrasse surélevée avec la cour cen- trale, et au milieu le pavillon dédié au Buddha historique. Devant lui, de chaque côté, se dressent les deux stupa votifs, les deux pagodes de pierre, dont l’une adopte une silhouette ajourée, apparentée au style du Baekje. Flanquant la cour centrale, une autre abrite le pavillon d’Amitabha, un peu en contrebas (Geuknak-jeon), quand derrière, légèrement en hauteur, se retrouvent d’autres structures, dont l’une consacrée à Avalokitesvara. Le monastère abrite quelques statues de la période Silla, Amitabha ou bien Vairocana, le Buddha universel, bronzes dorés datés du 8ème s. et classés au Patrimoine coréen. Conçu comme une succession de cours et de galeries, ponctués de pavillons, étagés au flanc de la colline, le temple Bulguksa s’inscrit dans un paysage de montagnes apaisées, à l’ambiance bucolique, au cœur d’une plaine littéralement soulevée par l’accumulation des nécropoles royales, de taille souvent impressionnante. Gyeongju alors est l’écho de Chang’an, la capitale des Tang, comme Nara au Japon. Adoptant le plan d’un mandala, inspiré du Sutra du Lotus, le temple Bulguksa, bien que construit en bois, et plusieurs fois détruit, au cours des invasions, qui scandent l’Histoire de la Corée, fut cependant une œuvre de très longue haleine. Sa construction commence en 751. Elle est le fait du premier ministre du royaume, Kim Dae-seong. Vingt ans plus tard, à sa mort, l’œuvre n’est pas encore achevée.
C’est à ce même ministre qu’on doit aussi la construction de Seokguram, une « grotte » perchée dans les montagnes et tournée vers l’Orient. Le Bouddhisme en Corée témoigne alors d’un monde globalisé et bien que Seokguram fut bâtie de main d’homme, elle s’inspire directement de cette tradition rupestre que l’on suit d’Ajanta à Bamiyan et de là à Longmen, en marquant en quelque sorte l’aboutissement à l’Est, puisque l’on n’en trouve pas de témoignage, du moins à cette échelle, dans l’archipel nippon. Il faut rappeler à ce sujet les émissaires coréens peints sur les murs d’Afrasiab (actuel Uzbekistan), ou le périple du moine Hyecho, qui fait le voyage de Corée jusqu’aux Indes, comme en témoigne le récit de son voyage, trouvé dans les grottes de Dunhuang. Seokguram apparaît comme le plus beau joyau de la sculpture bouddhique, reflet à sa manière du style Tang international : un Buddha monumental, assis sur un piédestal surélevé, prend la terre à témoin, face au soleil levant, dans une cella de forme circulaire, recouverte d’un dôme au décor de lotus ; sur les murs qui l’entourent, l’image des grands bodhisattva, des dieux du panthéon hindou, Indra et Brahma, et celle des dix disciples, favoris du Buddha, dont le naturalisme contraste avec l’impassibilité de la figure du maître. Derrière celui-ci, dans l’axe de la porte, la figure d’Avalokistesvara à onze têtes d’une grâce toute féminine malgré l’étrangeté de l’iconographie. Un étroit corridor décoré des quatre rois gardiens, sculptés avec une grande finesse, en léger bas-relief, fait le lien entre le cœur de la cella, et le vestibule à l’entrée où figurent les huit catégories d’êtres, les huit parivara, dont le musicien céleste (Gandharva), qui porte la peau de lion - lointain souvenir d’Alexandre le Grand, face à la mer de l’Est.

Vue d’ensemble du temple Haeinsa

Le temple Haeinsa, la porte d’accès aux bâtiments qui conservent le tripitaka coréen.

Le temple Haeinsa, moine présentant l’une des 80.000 planches gravées qui constituent le triptaka coréen.
Dans un cadre de toute beauté, le monastère Haeinsa se déploie au cœur des monts Gaya. Si la structure aujourd’hui date de l’époque Joseon, son histoire est toutefois plus ancienne comme le prouve la statue en bois du moine Huirang Daesa, datée d’époque Goryeo, qu’abrite son tout nouveau musée, créé dans les années 2000. Vêtue de la kesa, ce patchwork bouddhique, le visage émacié et le regard intense, la statue fait figure quasiment de portrait et apparaît comme la plus ancienne image de ce type, connue à l’heure actuelle (10ème s.), témoignant du rayonnement de l’école Hwaeom. L’époque est aussi celle qui voit l’épanouissement du céladon coréen, dont la douceur a été rapprochée par fois de l’esthétique bouddhique. C’est aussi à cette période que renvoie la grande bibliothèque qui se niche en hauteur derrière le pavillon du temple Haeinsa. A l’époque, la Corée est menacée d’invasions nomades, sur sa frontière du Nord, et les monastères tendent à se réfugier dans les régions les plus inaccessibles. Le Bouddhisme, alors, a conquis toute la société et si le Seon tend à se développer (l’équivalent du Ch’an en Chine ou du Bouddhisme Zen), le clergé officiel fait figure désormais d’un Etat dans l’Etat. C’est donc sous la protection du Buddha que le roi met son royaume, devant l’imminence des invasions barbares, en lançant la gigantesque tâche de retranscrire l’ensemble du tripitaka, soit l’ensemble des sources et des textes du Bouddhisme - un travail qui conduit à une bibliothèque de plus de 80 000 planches, des planches en bois, gravées très soigneusement, qui constituent une collection unique au monde de xylographie, parfaitement conservée -, le tout dans deux bâtiments de bois de forme rectangulaire, qui donnent sur une cour, des bâtiments construits tout spécialement en 1488, savamment aérés par le biais de clairevoies, le sol étant méticuleusement entretenu et conçu avec un mélange étudié de charbon de bois, de chaux, de sel et de terres très légères. Classé au Patrimoine mondial en 1995, le tripitaka coréen est inscrit dans la série Mémoires du Monde par l’UNESCO, en 2007.
Cette année 2011 a vu la commémoration du millénaire de cette opération par l’ordre Jogye-sa, celui-ci se calant sur le début de l’en treprise (1011) et le premier essai - détruit par l’invasion mongole (1232) -, l’ensemble du tripitaka actuel étant le résultat d’une nouvelle tentative, réalisée entre 1236 et 1251, sur l’île de Ganghwa-do, avant le transfert par la suite à Séoul, pour éviter les pirates japonais, et de là, en 1398, au temple Haeinsa.
A revoir ces sites bouddhiques de la péninsule coréenne, quelle que soit l’importance historique, tous dégagent un charme particulier par la simplicité des structures, la logique implicite, le sens des matériaux, la dimension humaine, et celle-ci n’est pas sans dépendre en partie de la parfaite intégration de tous ces monuments à la Nature, au cadre environnant. Cette symbiose, fluide et naturelle, suggère cette harmonie profonde qui est finalement le but ultime de la quête du Bouddhisme, notamment en Corée : échapper aux illusions du monde et à ses aléas pour mieux en comprendre la signification. Comme l’expliquait le souverain Seong (523-554), le roi du Royaume de Baekje, à son homologue japonais, « le dharma bouddhique l’emporte sur tous les dharma. Il est difficile à comprendre, difficile d’accès. Même le duc de Zhou et Confucius sont incapables d’en saisir le sens. Mais ce dharma permet d’acquérir des mérites infinis et même d’accéder à l’éveil suprême. »
Cet article est extrait du numéro 83 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


