Le métro de Séoul : une invitation au voyage
Par Jacques BATILLIOT
Traducteur

Franciliennes, franciliens, vous que la nécessité oblige à vous entasser dans les wagons étroits et vétustes que la RATP met chichement à votre disposition, imaginez des rames propres et spacieuses, bénéficiant de l’air conditionné, fréquentes, régulières, sans « trafic perturbé » du fait des grèves, de ces mystérieux « incidents techniques » et autres « accidents graves survenus à un voyageur » ? Non, il ne s’agit pas là d’une promesse électorale. Un tel métro existe... à Séoul.
La capitale de la Corée du Sud compte plus de 10 millions d’habitants, sur une surface de 605 km2 (par comparaison, Paris, avec ses 2 millions de Parisiens, couvre environ 105 km2). Il est évident que se déplacer d’un point à un autre de cette cité aux proportions géantes n’est pas sans poser quelques problèmes. Le gouvernement sud-coréen y a dans une large mesure fait face en accompagnant le développement de la ville d’une extension de son réseau métropolitain, qui constitue incontestablement le moyen le plus commode pour parcourir la capitale. Un réseau jeune, puisque la première ligne est entrée en service en 1974. Il comporte actuellement, gérées par trois compagnies, douze lignes totalisant plus de 300 km et desservant 291 stations. Environ 3,9 millions de voyageurs utilisent ce mode de transport chaque jour.

L’entrée d’une rame en gare est accompagnée par une musique tonitruante diffusée par haut-parleur.
Un métro bien pensé, mais « sportif »
La qualité de ce réseau a de quoi rendre jaloux. Les rames se succèdent à une cadence rapide et des panneaux indiquent sur les quais à quel niveau se trouve la prochaine. Les « accidents graves » sont rarissimes, car une paroi de sécurité en verre, dont les portes ne s’ouvrent que lorsque le train s’est immobilisé, isole la voie du quai. Les wagons sont spacieux, propres, climatisés... et non « taguées ». Des banquettes courent le long des parois, une de chaque côté du couloir central, tantôt recouvertes de tissu, tantôt métalliques -le passager assis glissant alors latéralement de quelques centimètres lorsque le train démarre !
Alors que se déplacer en bus relève quasiment de la mission impossible pour l’étranger, toutes les indications étant données en coréen, le métro présente le grand avantage pour le visiteur de passage d’être bilingue coréen-anglais : noms des stations, annonces sonores à l’intérieur des wagons, le plus souvent doublées d’un affichage lumineux, permettent au touriste de toujours savoir où il en est de son parcours. Il existe par ailleurs dans toutes les stations des panneaux interactifs qui le renseignent sur l’itinéraire à adopter pour se rendre à destination et même sur le temps moyen que prendra ce trajet.
Le métro est incontestablement le moyen idéal pour découvrir les villages variés qui composent cette ville étonnante, tous les recoins secrets dont vous ne trouverez pas mention dans les guides touristiques. Attention, paresseux s’abstenir ! Le métro est le royaume du marcheur, pour ne pas dire du grimpeur. Certaines stations - Dongdaemun, incontournable nœud de correspondances au centre ville, ou Nowon à la périphérie, pour n’en citer que deux- comportent des longueurs de couloir assez impressionnantes, ponctuées par des changements de niveaux parfois vertigineux. Certes, les escalators sont nombreux et contrairement à ce qui se passe souvent à Paris, ils fonctionnent, permettant ainsi de reprendre son souffle entre deux volées de marches. On peut néanmoins se demander comment font les Séoulites pour ne pas avoir des mollets de montagnards !
Sur le sol des couloirs et des escaliers sont tracées des lignes médianes et des flèches blanches indiquant aux piétons de quel côté il leur faut circuler –à savoir à droite. Il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à récemment encore, la progression se faisait à gauche, ce qui, firent remarquer certains, était une séquelle de la colonisation japonaise ! Horresco referens ! « A tribord toutes ! », fut-il décrété. Le Coréen est un citoyen discipliné. Il n’en reste pas moins que certaines habitudes ne se perdent pas du jour au lendemain. Une certaine confusion s’installa au début, entre les « modernes » qui respectaient la consigne et les « anciens », qui continuaient à utiliser la file de gauche. Les choses se sont peu à peu arrangées, encore que l’on puisse de temps en temps se retrouver nez à nez avec d’ultimes résistants.

La sécurité est assurée par une paroi qui isole le quai de la voie, empêchant les chutes.
Un moyen de transport qui s’affiche
Pour passer le temps au fil des longs couloirs, on peut admirer les panneaux publicitaires aux qualités souvent esthétiques, la Corée ne manquant pas de talentueux graphistes. Et à propos d’esthétique... Depuis quelques temps, on a vu fleurir sur les murs des affiches un peu plus austères, vantant les mérites de telle ou telle clinique de chirurgie plastique, surtout dans le quartier chic d’Apgujeong où nombre d’entre elles sont implantées. Leur renommée est globalement telle que l’on vient paraît-il de loin - de Chine notamment - pour y devenir ce qu’on aurait toujours voulu être. Sur ces affiches, il y a beaucoup de portraits du style « avant/après ». Ce qui est étonnant quand on y regarde de plus près, c’est l’air de famille qu’ont toutes ces dames après être passées sous le scalpel. Elles ont visiblement renoncé à ce qui faisait leur unicité pour essayer de se rapprocher d’un canon que d’aucuns disent être celui des stars de la K-Pop.
Sur d’autres affiches, nombreuses elles aussi, de beaux jeunes gens des deux sexes vantent les mérites des bières locales. Il est vrai que celui qui va prendre le métro peut en consommer sans appréhension. On pardonnera cette remarque triviale, mais une des merveilles du métro de Séoul consiste en ceci, que chaque station est généreusement équipée de toilettes, gratuites - ce qui ne manque pas d’impressionner un Parisien -, très bien entretenues (même remarque), souvent décorées : petites fleurs en plastique, paysages dans des cadres, poèmes ou sentences moralisantes sur les murs... Détail admirable : il y est souvent diffusé de la musique classique (Mozart fait la course en tête, mais Beethoven, Bach et d’autres sont également honorés). Est-ce, délicate attention, pour offrir un moment de détente au voyageur stressé ? En tout cas, Mozart doit être bien étonné de se retrouver là.

Le voyageur ne risque pas de s’ennuyer, même sur les longs trajets.
Autant d’écrans que de passagers
Mais nous voici sur le quai. Ici, on fait sagement la queue sur deux lignes parallèles et perpendiculaires à la voie, l’espace entre les deux restant dégagé pour permettre aux passagers de descendre. Le train arrive, les portes s’ouvrent, les « sortants » sortent, les « entrants » commencent à se faufiler à l’intérieur ... et la compétition commence pour trouver une place assise ! Il faut dire que certains trajets peuvent durer une heure, toujours du fait des dimensions de la ville. Des places sont réservées aux personnes âgées, handicapées et aux femmes enceintes : trois d’un côté, trois de l’autre se faisant face aux deux extrémités du wagon. Cette prescription, bien respectée, a malheureusement un effet pervers. Si toutes ces places réservées sont occupées, un voyageur appartenant à l’une de ces trois catégories a peu de chances, aux heures de pointe, de se voir céder un siège ordinaire par une personne déjà assise, si ce n’est parfois par une dame dans la trentaine ou la quarantaine qui le prend en pitié - en tout cas pratiquement jamais par un jeune. Ici comme dans bien d’autres pays, les principes de la compétition égoïste à outrance inculquée à la me generation semblent avoir fait des ravages en se substituant à ceux du confucianisme.
La rame démarre, pour un trajet plus ou moins long qui vous laisse le temps d’observer le décor. Une constatation s’impose d’emblée : quasiment tous les voyageurs (sauf bien sûr ceux qui dorment) ont l’œil rivé sur un petit écran (smartphone, e-book, tablette, etc.) et semblent fascinés par la retransmission d’un « drama » - ces séries télévisées coréennes, si appréciées dans le pays et ailleurs -, d’une émission populaire ou par des jeux vidéos. La dextérité avec laquelle le Coréen parcourt du pouce, à une vitesse folle, l’écran de son portable pour écrire un texto laisse pantois. L’avenir de la kinésithérapie en Corée du Sud est sans doute dans la rééducation de ce doigt surexploité. Quant aux demoiselles, elles utilisent en outre leur téléphone portable, entre deux appels, comme miroir pour rafraichir leur maquillage ou pour se prendre narcissiquement en photo. Fait remarquable : alors que pratiquement tout le monde a les écouteurs vissés dans les oreilles, on n’entend pratiquement jamais le grésillement ou le « tacapoum tacapoum » lancinants qui trop souvent assaillent les vôtres sur le réseau francilien. Ou bien les Coréens ont l’ouïe plus fine que les Français, ou bien ils sont plus respectueux d’autrui dans les transports en commun. C’est un des charmes, parmi tant d’autres, du métro de Séoul, qui vous conduira partout où vous le souhaitez pour explorer de long en large cette fascinante métropole.
Cet article est extrait du numéro 85 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, [https://www.coree-culture.org/-automne-hiver-2012-no85,210-.html]


