Le han chez les femmes Coréennes d’aujourd’hui
Par Martine Prost
Maître de conférences, Université Paris-Diderot

Connu de toute personne qui a touché de près à la Corée et à sa culture, le terme han reste mystérieux pour les autres. Le puzzle, il faut le dire, demande pour être démêlé quelques efforts et connaissances linguistiques. La langue coréenne, en effet, exhibe ostensiblement une grappe de han qui porte à confusion. La syllabe han ne renvoie pas seulement au mot qui nous occupe ici mais à plusieurs autres. Elle recouvre, par homophonie, toute une série de références éloignées les unes de autres. Le han de hanguk, 한국, la Corée, correspond au caractère chinois 韓 qui fait référence précisément a la Corée. Il s’oppose à un autre sinogramme 漢 également prononcé han, mais désignant, lui, la Chine. Ce han 漢 apparaît dans des mots tels que hanmun 漢文, l’écriture classique chinoise. A cela vient s’ajouter le han (한) que l’on a dans le mot hangeul (한글, alphabet coréen) où il ne s’agit plus d’un terme sino-coréen mais d’un mot purement coréen signifiant grand, magnifique. On trouve aussi l’adjectif numéral han (한) provenant de hana (하나, un) et, pour finir, le préfixe d’approximation, han (한, environ). Le han dont nous allons parler, est le seul, parmi les six répertoriés, à être un mot totalement autonome. Correspondant au sinogramme 恨, il est souvent traduit par ‘ressentiment’, sens qui se retrouve dans l’adjectif hanseureopta (plein de ressentiment). Mais qu’est-ce exactement que ce han qui apparaît aussi dans des mots comme wonhan, 怨恨 (rancune), hwehan 회한, 悔恨 (remords) ou jeonghan 정한 情恨 (affection et rancœur) ?
Un mot fort, aux multiples connotations
Le mot han n’est pas de ceux qui s’acquièrent dans la petite enfance. Il s’apprend plus tard et s’appréhende dans sa complexité ensuite. Il n’a pas une référence aux contours bien délimités. Il recouvre une réalité psychologique complexe et sa richesse référentielle fait de lui un élément à part dans le lexique coréen. Le han désigne un état psychique douloureux où se mêlent chagrin, affliction, mélancolie, nostalgie, manque, insatisfaction, désespoir, détresse, souffrance, regret, attachement, impatience, oppression, jalousie, ressentiment, lamentation, frustration. De surcroît, il englobe dans son espace sémantique l’effet résultant de cet état oppressif qui fait naître, dans le cœur de l’individu empli de han, un désir de vengeance. Dès lors, le pas est franchi. De rancœur, on bascule dans la rancune. Et si cette rancune n’est pas assouvie d’une manière ou d’une autre, le han s’installe. Il devient obsessionnel et, si rien ne vient mettre fin à l’obsession, le han s’enracine. On tombe dans un état pathologique ou la douleur intérieure rend la vie insupportable.
Le han, un sentiment sans demi-mesure
Le processus allant de l’émergence du han dans le cœur de l’humain à son enracinement dans son corps présente plusieurs caractéristiques. Premièrement, c’est un processus lent. Il s’inscrit dans la durée et implique maturation. Le han est ressenti par les adultes, les femmes en particulier. En second lieu, le han est un processus difficilement contrôlable. Seule la personne concernée peut agir. Troisièmement, le han est un sentiment fort, sans demi- mesure. On dit en coréen ‘J’ai du han’ mais la phrase ‘J’ai un peu de han’, n’existe pas. C’est tout ou rien. Quatrièmement, le han fait peur. Ce n’est pas un phénomène anodin. Il chamboule le monde, comme l’indique le proverbe, il givre en mai-juin quand le han envahit le cœur d’une femme.*
* 여자가 한을 품으면 오뉴월에도 서리가 내린다 yeoja-ga han-eul pumeumyeon onyukwoledo seori-ga naerinda.

Les femmes et le han
Quand on parle du han chez les femmes, ce qui vient d’abord à l’esprit ce sont toutes les scènes décrivant l’oppression qu’elles subirent sous la dynastie des Yi où le principe du namjon yeobi (suprématie des hommes et infériorité des femmes) gouvernait les rapports entre les deux sexes. De nombreux ouvrages mais aussi des œuvres cinématographiques dont le célèbre film d’Im Kwon-taek, Ssibaji (La mère porteuse), relatent la souffrance physique et morale des femmes de cette époque. On pourrait penser que la démocratisation de la Corée du Sud et l’assouplissement des mœurs ont libéré les femmes et que le han ne les fait plus souffrir. Pourtant, à discuter avec elles, on réalise que, malgré la hausse conséquente du niveau de vie, le changement des mentalités, la liberté d’expression et les amendements législatifs relatifs aux droits de la femme, le han est toujours là. Presque toutes les femmes éprouvent du stress et un grand nombre d’entre elles disent ressentir du han. Ce mot, elles l’utilisent et il représente une réalité pour chacune d’entre elles, conceptuelle ou vécue.
Les signes extérieurs de han
Il arrive de voir des femmes pleurer en se frappant la poitrine et criant aigu ! aigu ! Ce sont les femmes âgées qui extériorisent ainsi leur douleur. On en voit, en particulier à la campagne, lors de funérailles, et, plus le défunt est jeune, plus sa mort suscite de lamentations. Celles-ci sont fortement chargées de han, la rancœur de voir une vie injustement écourtée. Dans les jeunes générations, les aigu sont devenus des eotteoke. Eotteoke veut dire comment mais dans un contexte de malheur ou de conflit, il signifie : Comment est-ce possible ? Comment survivre à ça ? Que va-t-on pouvoir faire ? Quand une femme ressent du han, elle vit avec ce mot en elle. Elle le répète a longueur de temps, de vive voix ou intérieurement, avec rage et désespoir. Le han, cependant, n’est pas toujours extériorisé verbalement. Une femme pourra cacher son ressentiment derrière un visage paisible et impénétrable. Elle pourra étreindre un han inguérissable dans son cœur sans que cela ne paraisse. En Corée, dans le monde adulte, trop d’extériorisation n’est pas la norme. Les grimaces, les éclats de rire, les gestes excessifs, on ne les observe que dans des contextes bien définis de familiarité ou de débordements spontanés. Contrairement aux hommes qui peuvent boire et se défouler, les femmes ont tendance à se contenir par souci d’élégance et de ‘féminité’. Elles se donnent le droit d’exploser de colère (ou de rire) quand les bornes sont dépassées et que le contexte le permet mais pas plus. En dehors de ces situations extrêmes, quels que soient leurs états intérieurs, elles s’efforceront de faire bonne figure.
Les origines du han
Le han a des origines multiples. Issu d’évènements liés à l’enfance ou plus récents et en rapport avec la vie adulte et ses difficultées de tous ordres, le han provient d’un sentiment d’injustice. Injustice familiale ou sociale, injustice réelle ou construite mentalement, le sentiment d’être victime est la cause principale de ce mal. Le han n’est donc pas un sentiment complètement diffus et inexplicable. C’est une souffrance psychique dont on sait localiser la source mais sur laquelle on n’a aucune prise, un état contre lequel on ne peut rien parce qu’on n’en a pas les moyens ou que les tabous sociaux l’interdisent. Un mari qui vous quitte et vous laisse avec deux enfants sur les bras, un accident qui emporte votre enfant et vous épargne, une erreur chirurgicale qui vous rend à tout jamais infirme, un crime que l’on commet sous une impulsion un jour de rage folle, une promotion attendue mais jamais obtenue à cause de la malveillance d’un supérieur hiérarchique à votre égard. Toutes les situations de ce type où on se sent victime ou coupable, ou les deux a la fois, sont une source potentielle de han. Aucune couche sociale n’est épargnée, et, plus il y a accumulation de facteurs aggravant le sentiment de révolte, plus le han s’en nourrit et fait souffrir. Ainsi, si la femme abandonnée par son conjoint, ne s’y attendait pas, si elle considère qu’elle ne méritait pas cela, si elle apprend qu’elle était trompée depuis des années et qu’elle était la seule à ne pas le savoir, si elle est sans ressources et sans travail, alors le han qu’elle éprouvera sera d’autant plus fort.
Le han et la société coréenne
Que l’origine du han soit exogène ou endogène, ce qui le caractérise, c’est l’absence totale d’espoir de se sortir de la situation dans laquelle on est tombé. C’est se sentir victime, sans espoir de retour, de changement, de réparation ou de compensation et se révolter intérieurement. Tant qu’il y a espoir de trouver une voie de sortie, on n’est pas vraiment dans le han. Le han angoisse mais ce n’est pas un stress. Le stress n’empêche pas l’espoir d’exister. Ce n’est pas non plus la tristesse d’avoir perdu son enfant ou son mari. Cette peine tout le monde peut la ressentir. Pas besoin d’être coréenne pour cela ! L’origine profonde du han n’est pas dans les évènements eux-mêmes. Elle est à trouver dans la société coréenne et les valeurs qu’elle met en avant. Or, certains modes de pensées sont « hanxiogènes ». Par exemple, dans la mentalité coréenne, vous êtes responsable des malheurs qui vous arrivent. C’est ce qui est inscrit à l’origine dans le subconscient des Coréens. Les concepts de démocratie et de responsabilité individuelle et collective tels que nous les concevons en Occident existent en Corée mais ce ne sont que des notions qui sont venues s’ajouter au substrat culturel existant. Face aux épreuves tragiques de la vie, ces notions ne sont pas celles qui surgissent en premier. Ce sont les schèmes mentaux ancestraux qui (re)prennent le dessus. Indépendamment de sa volonté et de ses efforts d’objectivité, une femme coréenne ne pourra pas ne pas se sentir – au moins partiellement- coupable des drames qui l’affectent. Son éducation ne lui a pas appris à faire autrement et les livres de psychologie qu’elle a pu lire n’ont pu affecter que sa manière de penser, pas celle d’agir et, encore moins, celle de réagir.
Comment se guérir du han
Pour les femmes, la réponse au han varie selon la personne appellée à la rescousse. Un psychanalyste allongera la patiente sur son divan (très peu de femmes coréennes ont recours à cette pratique). Un médecin allopathe prescrira des tranquillisants (certaines en prennent). Un docteur en médecine orientale rééquilibrera les énergies grâce à l’acupuncture ou à des décoctions (elles sont nombreuses à consulter). Une chamane fera un gut pour chasser les esprits perturbateurs (elles s’offrent un rituel chamanique si elles se sentent possédées). Un moine bouddhiste mettra la personne sur le chemin de la vacuité (si elles croient en l’enseignement du bouddha, elles tenteront de calmer les fluctuations de leur mental). Un prêtre leur demandera de prier et de pardonner (de plus en plus de femmes mettent leur espoir de guérison entre les mains de Dieu). Un communiste nord-coréendiraquela société est responsable et qu’il faut militer avec conviction (aucun nord-coréen n’est bien évidemment consulté à ce sujet !!!). Une amie vous consolera en vous assurant que cela va passer (faut-il encore pouvoir y croire !). Les magazines vous diront de faire du yoga (une mode qui a remplacé l’aérobique et fait un tabac actuellement). Conclusion : il n’y a pas de remède passe-partout. Chaque individu fait avec ce qu’il a autour de lui ou en lui. La réaction première est généralement d’aller aux bains se libérer des tensions physiques et se vider l’esprit. Mais, le han ne se dissout pas facilement. Bien souvent, la solution est à puiser en soi-même, sachant qu’il n’y a guère que deux possibilités : soit s’extraire de la cause, comme on éloigne son bras du feu si on ne veut pas continuer à se brûler (mais c’est souvent impossible), soit accepter sa douleur et la dépasser (mais ce n’est pas facile). Certaines personnes sont, par nature, plus enclines à secréter du han, alors que d’autres sauront se désidentitifier et prendre distance par rapport aux épreuves de la vie. Mais la société coréenne facilite-t-elle ce type de prise de conscience et de libération de l’individu par l’individu ?
Le han et les jeunes générations
Aujourd’hui, la femme coréenne a le droit à la parole. Elle peut désormais exprimer ce qu’elle gardait autrefois au fond d’elle parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement. La possibilité de dialoguer lui permet ainsi de dénouer des situations génératrices de han. Le dialogue est, néanmoins, limité par le fait que les relations humaines restent, en Corée, largement hiérarchisées et que la société tourne à mille a l’heure. Or, parler de son han ne se fait pas entre deux portes et la personne à qui on aimerait éventuellement se confier n’est pas toujours accessible. Par ailleurs, même ces conditions réunies, il reste le poids de l’éducation. Encore actuellement, les filles apprennent de leurs mères qu’elles doivent faire le maximum d’efforts si elles veulent réussir dans la vie et accéder à une égalité de chances avec les hommes. Yeolsimhi 열심히 (熱心히) est le mot clé. Faire ‘avec ardeur’, littéralement faire avec un cœur en fièvre. Et cela consiste à accepter toutes les difficultés de la vie et à les dépasser avec force, courage et détermination. Jusque-là, on peut trouver un consensus. Mais, si les jeunes femmes coréennes ne parviennent pas à appliquer cet idéal de conduite, ou si elles le rejettent, alors elles n’ont aucun recours possible. La société les bannit pour cause d’incompétence et de non-conformité à la ‘morale sociale’. Autrement dit, elles ne sont pas dignes de la Corée. Le poids de cette responsabilité est écrasant. Malgré tout, les femmes coréennes l’acceptent - quoique de plus en plus difficilement - et font tout ce qui leur est demandé. Par contre, il y a une chose qu’elles n’admettent pas : n’obtenir aucune reconnaissance en retour de leurs sacrifices. Presque toutes sont réalistes - ou le deviennent inévitablement- et n’attendent pas que la vie les comble de bonheur mais, si elle les accable, alors c’en est trop. Révoltées, elles se rebellent ou se livrent totalement aux affres du han. Et elles y mettent toute la ‘fièvre’ qu’elles ont en elles et qui les caractérise. Elles tentent tout ce qui est possible. Elles peuvent décider de partir à l’étranger et de laisser leur mari si leur vie de couple leur procure trop de han. Le prétexte de donner une éducation internationale aux enfants a servi à beaucoup et permis d’éviter bien des questionnements indiscrets. Elles peuvent du jour au lendemain se donner corps et âme dans une oeuvre caritative ou, au contraire, complètement sombrer dans des comportements égoïstes.
Conclusion
Si les sentiments de nostalgie, tristesse, ressentiment, sont des sentiments universaux, le han est spécifique à la Corée. Le terme han fait partie des ‘termes miroirs’ de la culture coréenne tels que le jeong 정 (情) ou le gibun 기분 (氣分) et il n’a pas d’équivalent, ni au Japon ni en Chine. Le han, c’est un cri intérieur infini et profond. Il renvoie à un état psychique indissociable du contexte socio-culturel et plus largement de l’histoire même de la Corée. On peut parler de ‘han collectif’ pour désigner le ressentiment que les Coréens éprouvent envers le Japon colonisateur ou envers les Nord-coréens envahisseurs. Le han que nous avons tenté de décrire ici est individuel et féminin mais il se réfère à une réalité connue de tous et vécue par beaucoup. Evolutif dans ses formes d’extériorisation, il ne me paraît pas en voie d’extinction. Si le han venait à disparaître, il emporterait avec lui une part de l’âme coréenne. Arirang, la chanson coréenne de loin la plus populaire, qui touche fortement le cœur des Coréens parce qu’elle est justement chargée de han, n’aurait plus la même résonance. On ne percevrait plus de la même façon le pansori, expression par excellence de l’acharnement de l’humain à aller jusqu’au bout de sa voix pour y faire vibrer avec sensibilité et humour tout ce que son corps a pu, dans une vie, accumuler d’amour et de désespérance.
Cet article est extrait du numéro 78 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


