Le Festival international du Film de Busan, le plus jeune des grands festivals
Par Stéphane du MESNILDOT
Critique aux Cahiers du cinéma, enseignant


« Il nous faut un festival international ! ». Cette nécessité occupe toute cinématographie en train de se développer. Un festival obéit toujours à une triple dynamique : amener à soi les films du monde entier, offrir une vitrine à la production locale mais aussi, ce qui n’est pas négligeable, donner du pays une image attractive. Cette tâche trois hommes allaient s’y atteler : Lee Yong-kwan de la section théâtre et cinéma de l’université de Kyungsun (actuel président du festival), Kim Ji-seok du Busan Arts College (actuel programmateur exécutif) et le critique de cinéma Jay Jeon (actuel vice-président). Pourquoi Busan et non Séoul dont le quartier de Chungmuro, regroupant studios et compagnies de production, était le lieu historique du cinéma coréen ? S’éloigner de la capitale permettait de ne pas céder au défaitisme devant un projet en apparence démesuré mais aussi de proposer un cadre festif sur le modèle cannois. Même si Busan est la seconde ville du pays, le quartier de Haeundae, avec sa « Croisette » et ses grands hôtels en bord de mer allait permettre de concentrer les festivaliers, les stars et les réalisateurs.
Vierge d’événement cinématographique, Busan était cependant désireuse de s’imposer comme ville culturelle en vue des jeux inter-asiatiques qui allaient s’y dérouler en 2002. Au cours d’un séminaire en novembre 1994, le trio sut saisir cette opportunité et obtint le feu vert de la municipalité. Cependant, un allié leur était indispensable : une personnalité à la fois respectée, rompue aux a aires politiques et culturellement éclairée. Le 18 aout 1995, ils s’adressèrent à M. Kim Dong-ho, haut fonctionnaire et ancien vice-ministre de la culture, qui accepta le poste de président. Ce ne fut pas un titre honorifique : tout restait à construire en à peine plus d’un an puisque l’ouverture du festival était fixée à septembre 1996. Kim Dong-ho ne lésina pas sur ses efforts. Jusqu’à sa retraite en 2010, celui qu’on surnomme le gentleman du cinéma coréen, passa sa vie dans les avions, sillonnant le monde et nouant des amitiés fortes aves les responsables des festivals de Cannes, Berlin, Rotterdam, etc. Pour cette première édition, mais aussi les suivantes, il fallut sans relâche convaincre les producteurs et cinéastes d’envoyer leurs films dans un pays méconnu à la cinématographie encore très locale. Une fois les films réunis, les organisateurs durent affronter des situations tragi-comiques, telle la volonté de la censure de visionner l’intégralité des films sélectionnés. Cela se traduisit par les membres de la commission, cloîtrés pendant le festival dans une chambre de motel, et submergés par les piles de cassettes vidéo. Les doutes de l’industrie et les réticences du gouvernement tombèrent devant le succès du festival. Le BIFF présenta 169 films de 31 pays, accueillit 190 000 spectateurs et 250 invités étrangers, en comptant les journalistes. Ces chiffres plus qu’honorables furent dépassés chaque année ; pour l’édition 2012 : 304 films de 75 pays différents, comprenant 93 premières mondiales et une fréquentation de 221 000 personnes. Quant aux invités, dès la 5e édition ils montèrent à 3 017, pour atteindre (en comptant ceux du marché du film) 11 110 en 2008.
Un festival pour les cinéphiles et les cinéastes
Ouvrant ses places aux spectateurs, pour la plupart des étudiants et des cinéphiles passionnés, Busan a toujours refusé d’être un festival destiné à une élite. Ceux-ci découvraient en chair et en os les acteurs qu’il était rare de croiser dans les rues de Séoul, ou bien des stars de Hong Kong comme Tony Leung venu présenter Happy Together (1997) avec Wong Kar-wai. Les films japonais, alors interdits, suscitaient également un vif intérêt : la venue de Shunji Iwai, dont Love Letter (1995) avait connu un grand succès en vidéos pirates, fut un événement qui marqua le festival. Parmi ces spectateurs passionnés se trouvait la jeune garde du cinéma coréen des années 2000 : Bong Joon-ho, Park Chan-wook ou encore Kim Jee-woon. Le festival ayant également une vocation patrimoniale, c’est à Busan qu’ils découvrirent une histoire du cinéma coréen dans laquelle ils purent s’inscrire.L’hommage rendu en 1997 à Kim Ki-young, le « scandaleux » réalisateur de La Servante (1960), fut pour eux un choc qui entraîna également une rétrospective à la Cinémathèque française en 2006. Lee Man-hee connut les mêmes honneurs en 2006 et, cette année, pour la 18e édition, ce fut au tour du légendaire Im Kwon-taek de présenter ses œuvres, y compris les très rares films d’action des années 1960 et 70. Avec satisfaction, Kim Dong-ho vit de brillants cinéastes projeter leurs premières œuvres au festival. Le phénomène est toujours à l’œuvre : c’est à Busan que fut découvert en 2005 The Unforgiven, le film de fin d’études de Yoon Jong-bin, futur réalisateur de Nameless gangster (2012) avec Choi Min-sik. Nul doute qu’on entendra bientôt parler de Yang Ik-joon, dont Breathless fit sensation en 2009, et de Lee Dong-ku, réalisateur du très noir Fatal présenté en 2012.
Le soutien d’une jeunesse souhaitant bousculer le conservatisme du pays permit au festival d’honorer les « mauvais garçons » du cinéma coréen. Les films alors très confidentiels de Kim Ki-duk furent projetés et il reçut un prix pour The Coast Guard en 2002. Un prix fut également décerné en 1996, à Timeless, Bottomless Bad Movie, le brûlot « punk » de Jang Sun-woo, cinéaste anticonformiste portant sur la société un regard très virulent. En 1999, c’est seulement à Busan que fut projetée la version non censurée de son sulfureux Fantasmes. Dans les sections New Currents (premiers et seconds films de réalisateurs asiatiques) et Korean Cinema Today, précieuses aux programmateurs du monde entier, furent découverts et primés des réalisateurs coréens tels que Jeon Soo-il (1996 : L’Echo du vent en moi), Hur Jin-ho (2001 : One Fine Spring Day), Hong Sang-soo (1998 : Le pouvoir de la province de Kangwon), Im Sang-soo (2000 : Tears), Ryoo Seung-wan (2000 : Die Bad), mais aussi chinois comme Jia Zhangke (1998 : Xiao Wu, artisan pickpocket) ou hongkongais comme Fruit Chan (1997 : Made in Hong Kong).

Au fil des éditions, s’est construite au BIFF l’identité du cinéma coréen telle qu’on la connaît. L’idéal pour comprendre une cinématographie est bien entendu de la découvrir dans son pays d’origine. Pour nombre d’invités occidentaux, le festival fut une porte sur la culture coréenne, son art de vivre et, bien entendu, sa cuisine aux épices dévastatrices. Au mois d’octobre, l’air à Busan est encore doux et il n’est pas rare de croiser en soirée, à la terrasse d’un restaurant de fruits de mer, Hong Sang-soo ou Park Chan-wook, partis pour une longue nuit de discussion avec des cinéphiles, où dé lent les bouteilles de soju. Cette ambiance unique, sans commune mesure avec des manifestations plus mondaines, a permis de sceller l’amitié entre cinéastes venus d’horizons divers. Claire Denis a situé en Corée quelques scènes de L’Intrus (où joue par ailleurs Kim Dong-ho) ; Hong Sang-soo a offert à Isabelle Huppert le rôle principal de In Another Country. Cette année, un des évènements les plus jubilatoires fut, dans le cadre des Open Talks, une discussion publique entre Quentin Tarantino et Bong Joon-ho.
Construire le cinéma coréen
Ces échanges, qui font l’intérêt et la vivacité d’un festival, témoignent de la place qu’a pris le BIFF dans l’industrie du cinéma asiatique. Il ne s’agit pas seulement d’ouvrir un marché du film (l’Asian Film Market créé en 2006) mais d’initier des projets. En 1997 fut mis en place le PPP (Pusan Promotion Plan), inspiré du Cine-mart de Rotterdam. Ce « pré-marché » était destiné aux réalisateurs asiatiques en quête de producteurs et de fonds étrangers. La première année, 16 réalisateurs furent sélectionnés, parmi eux 5 coréens. Les projets furent envoyés à 290 représentants de sociétés telles que la Fox, Miramax ou Dutch Fortissimo, et aboutirent à 180 consultations personnelles. En 2011, le PPP laisse place à l’APM (Asian Project Market). Parmi les projets mis en avant pour l’édition 2013 : Jin-Roh, adaptation d’un animé japonais mythique par Kim Jee-woon et While the Women are Sleeping de Wayne Wang. Asian Cinema Fund est quant à lui un système d’aide aux cinéastes indépendants, finançant l’écriture du scénario et la post-production. Un fonds spécial est également dévolu aux documentaires.
Preuve de sa place dans la vie culturelle du pays, Busan est devenue officiellement la ville du cinéma. Un plan gouvernemental de décentralisation, voté en 2005, a initié le déménagement de la KOFIC (le CNC coréen) et de son école, la Korean Film Academy. De nouveaux studios ont été construits, dont AZ Works, importante structure de post-production, de CGI et de restauration. Enfin, le festival s’est doté d’un nouveau palais : l’immense Busan Cinema Center. Haut de 9 étages, il fut inauguré en 2012 par Lee Yong-kwan, nouveau président du festival. En position stratégique en bordure de Paci que, face à ses voisins japonais et chinois, Busan et son festival - aujourd’hui l’un des plus grands du monde - sont désormais prêts à affronter les nouveaux enjeux du cinéma asiatique.
Entretien avec Lee Yong-kwan le président du festival

Lee Yong-kwan, professeur et critique de cinéma, est l’un des fondateurs du festival de Busan. Depuis 2011, il occupe le poste de président.
Culture Coréenne : La 18e édition du festival a été un succès : vous avez reçu 220 000 spectateurs et 10 000 invités.
Lee Yong-kwan : Dès que le Busan Cinema Center (le nouveau palais du festival) a été achevé, nous avons beaucoup réfléchi à l’amélioration du service au public. Par exemple, depuis 2012, le festival a été prolongé d’une journée et cette année, nous avons ouvert le BIFF Lounge pour les invités mais aussi pour les spectateurs. J’espère que nos efforts ont été perceptibles. Malgré la surprise du typhon au milieu du festival, je suis très content de cette édition.
Quelles furent vos motivations pour fonder le Biff avec Jay Jeon (vice- président) et Kim Ji-seok (programmateur exécutif) ?
Au début des années 1990, en tant que professeur de cinéma, je réfléchissais à de nouvelles méthodes d’enseignement. De plus, la cinéphilie de cette époque désirait s’ouvrir sur le monde. Avec Jay Jeon, Kim ji-seok et Lee Choong-jik, nous avons fondé la revue « Langage du cinéma ». à notre grande surprise, elle a remporté un certain succès chez les chercheurs et cinéphiles. Nous avons alors été invités par le festival de Pesaro qui organisait une grande rétrospective de cinéma coréen. Là-bas, avec les réalisateurs et les professionnels du cinéma, nous avons beaucoup discuté de l’avenir du cinéma coréen. L’ambiance de ce festival au bord de la mer était si agréable que nous nous sommes dit : « Pourquoi pas nous ? ». Lorsque notre projet de festival a été sur de bons rails, nous sommes allés voir Kim Dong-ho pour lui proposer de devenir le « capitaine » de notre bateau. C’est comme ça que notre festival a commencé.
Beaucoup d’invités parlent de la vivacité et du dynamisme du festival.
Une de nos caractéristiques est d’être dédié aux spectateurs. Un grand nombre de séances comportent un débat avec le réalisateur et des questions-réponses. Nos invités s’y prêtent parfois pendant presque une heure. Faire participer autant que possible le public fait partie de notre politique. 1 500 places sont réservées au public pour la cérémonie d’ouverture. On peut les réserver en ligne et, cette année, elles sont parties en moins d’une minute.
On parle beaucoup de la beauté et de la taille du Busan cinema center. Quels changements avez-vous ressenti depuis sa construction ?
Le plus visible est le confort des spectateurs. Un festival, ce n’est pas seulement projeter de bons films, c’est aussi permettre au public de les voir dans les meilleures conditions. Cette année, la rétrospective Im Kwon-taek a été organisée là-bas, avant même le début du festival.
Busan présente aussi des films classiques coréens : les rétrospectives Kim Ki-young, Jung chang-hwa, Lee Man-hee, etc. elles sont ensuite reprises dans les festivals étrangers et les cinémathèques.
Écrire l’histoire du cinéma coréen était un objectif majeur lors de la création du festival. à l’époque, un nouvel âge d’or du cinéma coréen allait commencer. Nous étions conscients de son potentiel. Nous voulions monter dans quelle tradition nous nous inscrivions et quels cinéastes nous avaient précédés.
Des réalisateurs français célèbres tels Costa-Gavras, Claude Lelouch, et des comédiens comme Isabelle Huppert sont venus au festival. Vous êtes partenaire du marché du film du Cannes et du festival du film asiatique de Deauville. Le lien entre les deux pays semble fort...
Bien sûr, la France est un pays dont la culture et le cinéma sont très influents. Lorsque j’étudiais le cinéma dans les années 1980, je fréquentais le Centre culturel français pour y voir des films et lire les revues. Comme la Corée, la France protège très fortement son cinéma. Cannes, Berlin et d’autres festivals européens sont connus pour la qualité de leur programmation, mais aussi pour leur volonté d’indépendance vis-à-vis du cinéma hollywoodien.
Vous avez de nombreux projets : créer une revue internationale de cinéma et une chaîne de télévision consacrée au cinéma. préparez-vous quelque chose de spécial pour le 20e anniversaire du festival ?
Non, pas pour l’instant. Il reste encore tant de choses à améliorer. Nous consacrons tous nos efforts à avancer et nous perfectionner. Nous avons tellement de devoirs envers le cinéma.
Entretien réalisé par SEO Seung-hee, le 22 octobre 2013 à Séoul.
Cet article est extrait du numéro 87 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


