Le calcul de l’âge à la coréenne : un casse-tête pour les Occidentaux
Par CHO Yong-hee
Professeur de coréen

Tout Coréen possède au moins deux âges différents. Certains en ont même trois ou quatre !
On désigne par « man » (qui signifie plein) l’âge tel qu’il est communément compté en France et en Occident. Il y a également un âge compté selon le calendrier lunaire, et un autre compté en se basant sur le calendrier dit solaire, qui correspond au calendrier occidental. On compte parfois même l’âge à partir de la date de la déclaration de naissance.
La façon singulière de compter l’âge d’une personne en Corée du Sud est à l’origine de ce casse- tête. Tout nouveau-né a déjà un an en venant au monde ; puis, lors du nouvel an qui suit, on lui attribue une année de plus sans se préoccuper de sa date de naissance. Par exemple, ma fille, qui est née le 6 décembre 1988, a eu deux ans en âge coréen le 1er janvier 1989 alors qu’elle n’avait en fait qu’un mois selon le système français. Elle a actuellement vingt- quatre ans d’après le mode de calcul coréen et vingt-deux ans en âge plein (selon le mode de calcul occidental). Chaque année, ces deux âges sont, pour elle, espacés de deux années entre le 1er janvier et le 6 décembre, et d’une année seulement entre le 6 décembre et le 31 décembre puisqu’elle a un an de plus en âge plein le jour de son anniversaire en gardant le même âge coréen. Cependant, elle peut s’estimer heureuse car si elle était née un peu plus tard, comme moi, en janvier, son année de naissance selon le calendrier lunaire et solaire aurait été différente. En effet, le calendrier lunaire se termine en général vers la fin du mois de janvier (du calendrier solaire). De plus, il arrive parfois que la situation soit encore plus compliquée par le fait que, pour une raison ou une autre, la déclaration de naissance officielle a été faite à une date différente de la date de naissance réelle. Les personnes dans cette situation ont alors un âge officiel différent de leur âge réel.
En Corée du Sud, l’ancienne manière de compter, propre à l’Extrême-Orient, a été conservée. Elle proviendrait d’une façon de penser différente qui prend en compte le temps de la gestation avant la naissance. Cette méthode de calcul trouve ses origines en Chine. Elle s’est propagée à la Corée, au Japon, au Vietnam, à la Mongolie et aux pays d’Asie du Sud-Est. Le peuple entier avait alors un an de plus simultanément. Toutefois, ce jour varie selon le pays concerné. En Corée, il s’agit du jour de l’an selon le calendrier solaire. Et il s’agit du jour de l’an selon le calendrier lunaire en Chine et au Japon. Dans certaines provinces de ce dernier pays, ce jour était celui du début du printemps.
Toutefois, depuis la révolution culturelle, cette manière de compter n’est officiellement plus utilisée en Chine. De même au Japon, où une loi recommande de ne plus utiliser cette méthode depuis 1902 et où, le 1er Janvier 1950, une déclaration intitulée « Loi sur la manière de compter l’âge » a été publiée de manière à ce que tout le monde utilise le système occidental actuel. Cependant, au Japon comme en Chine, l’âge des personnes dans les archives n’a pas été modifié et il est demeuré consigné selon l’ancienne méthode. Pour ce qui est du Vietnam, la méthode traditionnelle n’est plus utilisée, depuis la colonisation française qui l’a éloigné de la culture confucéenne.

Malgré tout, en Corée, l’âge traditionnel reste le plus communément utilisé au quotidien. Et, si l’on parle d’âge plein (occidental), cela doit être bien précisé. En revanche, c’est toujours l’âge plein qui est utilisé dans les médias ou documents officiels. Mais là encore, l’utilisation de cette méthode n’est pas généralisée. Pour l’âge coréen, l’unité communément choisie est « sal »*, mais d’après la loi, il faut utiliser l’âge plein, prenant en compte la date de naissance, dont l’unité sera « sé »** . Pour éviter les confusions sur les documents, tels que les curriculum vitae, on recommande d’indiquer la date de naissance ou le numéro d’identité national, qui inclut la date de naissance, plutôt que de mettre l’âge. Dans certains cas, des variantes de ce procédé sont utilisées. Dans le cadre du service militaire - obligation concernant tous les jeunes garçons coréens en bonne santé -, le bureau des ressources humaines simplifie la gestion des troupes en ne prenant en considération, pour compter l’âge des soldats, que l’année de naissance. De même, les lois de protection des mineurs excluent, dès le 1er janvier, les personnes qui auront 19 ans en âge plein cette année-là. Cela a, bien entendu, des effets en concrets. Par exemple, même si une personne est née le 3 mai, elle ne sera plus protégée par les lois concernant les mineurs à partir du 1er janvier de l’année où elle aura 19 ans.
* An en coréen
** Egalement An en sino-coréen
Ainsi, même la loi utilise des références différentes pour l’âge des personnes. C’est à cause de la complexité du calcul de l’âge que de nombreuses personnes cherchent sur internet comment calculer leur âge. Ces personnes indiquent leur date de naissance sur des forums sur internet, et les internautes leur répondent aimablement quel est leur âge coréen, leur âge plein, leur âge selon le calendrier lunaire, leur âge selon le calendrier solaire, etc.
Il peut arriver des évènements tels que celui qui s’est passé aux Etats-Unis il y a quelque temps, lors de l’affaire concernant les « femmes de réconfort »* : l’âge des « Halmunis »** ne concordant pas, les procès avaient dû être différés. D’ailleurs, tout Coréen résidant à l’étranger réalise tôt ou tard, à ses dépens, qu’il existe, par rapport à la Corée, une différence dans la manière de compter l’âge et aussi que le fait d’être l’aîné ne donne pas, en Occident, les mêmes prérogatives.
*Femmes qui, durant la Seconde Guerre mondiale, furent contraintes à se prostituer pour l’armée impériale japonaise. On estime leur nombre à plus de 200 000.
** Signifie grand-mère en coréen. Appellation communément utilisée en Corée pour les femmes de réconfort car toutes ont maintenant plus de 80 ans.
Les problèmes liés à l’âge sont également assez fréquents au sein même de la Corée. Dans la société coréenne, une stricte hiérarchie est clairement définie, même entre jumeaux. L’une des premières questions que l’on pose, lors d’une rencontre, porte sur l’âge de l’interlocuteur. En effet, comme la filiation, la région d’origine et la scolarité, l’âge est un des facteurs importants de la construction de la relation entre les personnes. Parmi les éléments précités, c’est l’âge qui a le plus d’influence sur le langage, les appellations utilisées et la manière de s’adresser à une personne. Cette fois encore, la référence habituelle est l’âge coréen traditionnel. Il n’y a que parmi les jeunes générations où l’âge plein est parfois utilisé. Une des solutions employées, pour éviter les calculs, consiste à demander à la personne qui nous interroge sur notre âge de préciser si sa question porte sur l’âge plein ou l’âge coréen. C’est ce qui se passe en général dans les situations où l’âge peut être honnêtement dévoilé sans conséquences. Mais dans de nombreux cas, on déclare l’âge qui nous est le plus favorable, en ne précisant pas intentionnellement de quel âge il s’agit. Ceci est dû à la survivance de l’influence confucéenne dans la société coréenne, dont une des caractéristiques est une hiérarchie sociale très marquée. L’une des vertus les plus importantes, que prône le confucianisme, est le respect dû par la personne inférieure à la personne supérieure, et l’obéissance absolue qu’elle lui doit. Cette tendance est entretenue et renforcée chez les hommes par l’existence du service militaire. Elle est aussi fortement présente chez les femmes, où le respect de cette règle fait partie de la bienséance. Les appellations familiales telles que « grand frère », ou « grande sœur », sont aussi employées en société.
La société coréenne est donc une société où la hiérarchie est strictement déterminée par l’âge. C’est pourquoi, une personne devant obéissance à son aîné est toujours dans une position inférieure. Pour éviter cette situation souvent embarrassante, chacun déclare par réflexe l’âge qui lui confèrera le plus d’avantages.
En Corée du Sud, l’année scolaire débute en mars et se termine en décembre. Les enfants nés en janvier et février sont habituellement scolarisés avec ceux qui sont nés l’année précédente. Moi qui suis née un 27 janvier, j’ai donc été à l’école avec des personnes plus âgées que moi en âge coréen. Ayant un an d’écart avec mes camarades de classe, à cause d’une différence réelle de seulement 27 jours, mon âge a été une source de complexe pendant toute ma scolarité. Certains camarades s’adressaient à moi comme à un enfant dès qu’ils prenaient connaissance de ma date de naissance et, chaque fois, je marmonnais la même explication sur le fait que j’étais née en début d’année. Pour les hommes, le désavantage d’être plus jeune est encore beaucoup plus flagrant. En Corée, il est de coutume de se servir mutuellement de l’alcool dans un même verre après un repas. Il est fréquent que l’ordre de réception du verre soit, pour les hommes, gouverné par l’âge. Cette pratique peut être considérée comme une prolongation des méthodes utilisées durant le service militaire pour bien marquer les relations hiérarchiques. C’est dans ce genre de situation que chacun utilise des excuses telles qu’un prétendu retard dans la déclaration de naissance, son appartenance à l’année précédente selon le calendrier lunaire, etc. pour tenter de masquer le fait d’être plus jeune de quelques mois - voire d’une ou deux années - par rapport aux autres. Tout cela pour éviter de se retrouver dans une situation d’infériorité.
Ceci étant, dès que l’ordre de naissance est connu de façon claire et nette, il s’établit en général une relation fraternelle forte du type grand frère – petit frère. C’est là une particularité des Coréens. Une personne devra respect à son aîné à cause de son jeune âge, mais elle pourra parallèlement aussi en retirer certains bénéfices, comme par exemple la possibilité de solliciter l’aîné pour tel ou tel service.
En Corée, plus une personne attache une importance manifeste à l’âge et plus il y a de chance qu’il s’agisse d’une personne qui a l’habitude d’utiliser un âge dit « élastique », c’est- à-dire variant en fonction de la situation dans laquelle elle se trouve. En fait, la hiérarchie liée à l’âge est tellement stricte dans les rapports sociaux, qu’il suffit d’être légèrement plus âgé que l’autre pour se mettre d’emblée en position de supériorité. Par exemple, en Corée, lors d’un accident de voiture, il n’est pas rare d’entendre une personne crier des choses telles que « J’ai l’âge d’être ton père ! » pour faire reconnaître à l’autre ses torts. Cette propension à vouloir abaisser l’autre en mettant en avant le facteur âge - qui peut être très choquante pour les étrangers -, n’est pas le seul fait des adultes. Les enfants aiment également établir une hiérarchie entre eux, et usent aussi d’appellations telles que « grand frère ». Même avec une seule année de différence, chez les garçons, l’aîné doit toujours être appelé « grand frère ». Et entre filles, on se doit d’utiliser l’appellation « grande sœur ». Si on manque à ce devoir, la riposte peut être brutale. Il n’est pas rare que des bagarres éclatent en cas de manquement à la règle. Car le fait de ne pas utiliser l’appellation appropriée peut être considéré comme une marque de mépris.
Des querelles à propos de ces appellations et de leur usage peuvent être observées en Corée tant chez les enfants que chez les adultes, dans toutes les classes sociales. Une anecdote amusante montre que même mes enfants, qui pourtant sont nés et ont grandi en France, étaient très sensibles à cet usage lorsqu’ils étaient jeunes. Quand ils dialoguaient en français, ils s’appelaient toujours par leurs prénoms, à l’occidentale, mais dès qu’ils parlaient en coréen, ma fille aînée se mettait en colère parce que son petit frère n’utilisait pas l’appellation « grande sœur ». Mes deux enfants, qui ont maintenant plus de vingt ans, sont toujours en désaccord à propos de cette coutume coréenne. Mon aînée trouve que, quand on s’adresse à quelqu’un, le fait d’utiliser une appellation familiale dès la première rencontre, facilite l’établissement d’un lien entre les personnes. Tandis que son petit frère, lui, se plaint de la difficulté à avoir une relation d’individu à individu si un rapport de hiérarchie s’installe dès les premiers instants d’une rencontre.
Pour ce qui est des étrangers, qui sont en contact avec des Coréens, le fait d’avoir à donner son âge peut également poser problème, dans la mesure où il s’agit là, pour les Occidentaux, d’une information plutôt personnelle. L’habitude coréenne, consistant à demander d’entrée l’âge de son interlocuteur, peut donc choquer l’Occidental non averti.
De plus, les méthodes de calcul des dates de naissance, en fonction du référentiel solaire ou lunaire, compliquent encore plus la donne. Les générations, nées en Corée avant 1960, ont tendance à fêter leurs anniversaires et autres dates marquantes selon le calendrier lunaire. Ce qui aboutit concrètement à ce que (selon le calendrier solaire), une personne respectant le calendrier lunaire fête tous les ans son anniversaire un jour différent. C’est pourquoi il n’est pas rare que sur les calendriers imprimés en Corée, la date du référentiel lunaire soit indiquée en petits caractères en dessous de la date du calendrier solaire. De même, il existe sur les documents d’identité coréens un espace destiné à indiquer à quel calendrier correspond la date de naissance inscrite.
Pour ce qui est des anniversaires, « Hwangap », le soixantième, est le plus important dans la vie des Coréens. Soixante ans de vie correspondent au retour à son année de naissance selon les cycles sexagénaires traditionnels. Autrefois, quand la durée de vie moyenne des gens était bien inférieure à 60 ans, c’était également l’occasion de fêter, en organisant un grand banquet, la longévité d’une personne. Toutefois, si l’on procède selon la manière traditionnelle de compter l’âge dans mon pays, cela correspond en réalité au soixante-et-unième anniversaire en âge coréen. Le soixante-et-unième anniversaire en âge plein, qui est lui appelé « Jingap », est également fêté, généralement en famille, le plus souvent en effectuant un voyage. De nombreux Coréens utilisent internet pour calculer la date du « Hwangap » et du « Jingap » de leurs parents, ce qui montre bien que ce n’est pas là une mince affaire. Lorsque les calendriers lunaires et solaires entrent en jeu en même temps, le calcul devient compliqué. Il n’est donc pas rare que le nombre de bougies sur un gâteau d’anniversaire soit incorrect.
En Corée, il y a des gens qui sont pour et des gens qui sont contre l’utilisation de ces différentes sortes d’âge. Les deux « camps » présentent des arguments recevables. Ceux qui s’y opposent mettent en avant les inconvénients énumérés précédemment. Tandis que ceux qui sont pour leur utilisation soulignent qu’il s’agit là d’une méthode très naturelle pour les Coréens qui ont vécu durant des siècles sous influence confucéenne. Dans une société où la hiérarchie était omniprésente et où les règles de base étaient d’appeler « grand frère » ou « grande soeur » les personnes qui avaient ne serait-ce qu’un an de plus que soi.
Il est important de noter que l’utilisation de ces appellations (d’ailleurs identiques à celles utilisées pour les vrais frères et sœurs), témoigne d’un fort esprit de communauté et d’une proximité entre ses membres, fondements de la société coréenne. Au contraire, dans les sociétés occidentales, le pronom personnel « vous » ou « you » est utilisé de manière générale, quel que soit l’âge de l’interlocuteur. Ceci étant, dans toute société, la connaissance de l’autre est la condition permettant l’établissement d’une bonne relation. Et comme, en Corée, cette connaissance de l’autre commence par l’âge, il est donc tout à fait naturel que ce soit la première question qu’on pose lors d’une première rencontre entre deux personnes.
Un autre argument, mis en avant par ceux qui sont pour la manière coréenne de calculer l’âge, consiste à dire qu’il convient de donner un an au nouveau-né parce qu’il faut prendre en compte la durée de la gestation dans le ventre de sa mère. D’après le livre « Oen Hae Tae San Jib Yo »* (Analyse des rapports médicaux chinois) de Heo Jun, célèbre médecin coréen du XVe siècle, l’âme de l’enfant est déjà présente dans son corps, dès le second mois de la formation de l’embryon. Partant de ce postulat, certains avancent comme explication que c’est par respect pour cet être doté d’une âme, que les Coréens ont adopté cette manière de compter.
* 언해태산집요 Livre du XIVe siècle traduit du chinois par le médecin Heo Jun portant sur la naissance et l’éducation des enfants.
Toutefois, nombreux sont ceux qui affirment qu’il s’agit là d’une pure invention. D’une part, la considération de l’embryon dès sa formation n’explique pas pourquoi les neuf mois de gestation sont arrondis à une année. D’autre part, ces personnes soulignent également le fait que, si l’on attribue un an à l’enfant à sa naissance, il serait logique qu’il ait deux ans lors de son anniversaire un an plus tard plutôt qu’au nouvel an qui suit. Ils avancent également l’argument consistant à dire que, au vu du nombre d’avortements pratiqués en Corée ces dernières années, il semble douteux que le peuple coréen ait autant de respect pour la vie de l’embryon...
Un autre argument avancé pour expliquer la manière singulière des Coréens de compter l’âge est que, autrefois, le zéro n’existait pas et que le premier nombre était un. Dans l’ancien temps, le décompte des siècles commençait également à un et non pas à zéro. Et comme, par ailleurs, les mois n’étaient pas pris en considération dans le calcul de l’âge en Asie, un enfant avait donc un an au moment de sa naissance. Cependant, cet argument ne permet pas d’expliquer le fait que tout un peuple ait ensuite un an de plus simultanément le jour de l’an, à minuit précisément.
Quoi qu’il en soit, les Coréens du Sud sont aujourd’hui les seuls au monde à employer ces modes de calcul de l’âge divers et singuliers, hérités de l’ancien temps, qui n’ont d’ailleurs plus cours même en Corée du Nord. Comment expliquer ce paradoxe que cultivent mes compatriotes, connus pour être à la pointe des avancées technologiques et leurs grandes capacités d’adaptation et qui, pourtant, continuent à suivre le fil de la tradition en utilisant un mode de calcul de l’âge qui n’existe nulle part ailleurs et qui est, du point de vue occidental, illogique et irrationnel ?
Cet article est extrait du numéro 83 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


