La générosité poétique de Hwang Ji-U
Par Claude MOUCHARD
Professeur émérite à l’Université Paris 8,
rédacteur en chef adjoint de la revue Po&sie

... Venez ici, vous tous. Ici, en avançant, le chemin devient écume. L’ancre que j’ai jetée était un piège.
Ces vers sont les derniers d’un court poème de Hwang Ji-U qu’on peut lire dans De l’hiver-de l’arbre au printemps- de- l’arbre, recueil magnifiquement traduit et présenté par Kim Bona*.
* Chez WILLIAM BLAKE & CO. EDIT. (2006).
« Venez ici » : cet appel pourrait-il s’adresser aux lecteurs inconnus – à nous, par exemple, aujourd’hui ? Ces vers paraissent dire la mobilité vitale de la poésie. Tout ancrage fixe ne serait pour celle-ci qu’un « piège ». La poésie est toujours en « chemin ». Certes, les poèmes se réalisent et se localisent intensément dans leur propre langue. Le paradoxe est que, du même mouvement, ils se destinent au plus loin, à travers langues et frontières.
Les poèmes de Hwang Ji-U sont riches de contenu historique et biographique. En même temps, tout ce qui y est dit d’événements (massivement historiques ou intimes) est soulevé par un geste très simple : ces vers se donnent, puissamment, aux lecteurs les plus lointains, à ceux qui, souvent, ont tout à découvrir de la poésie coréenne ou des réalités à quoi des poèmes comme ceux de Hwang Ji-U ont trait.
Le poète russe Mandelstam, dans une prose intitulée L’interlocuteur, avait emprunté à Vigny l’image de la bouteille jetée à la mer : il faut que le poème vogue au hasard des vagues de l’espace et du temps, vers un récepteur inconnu, imprévisible – vers nous, oui, ici.
« Je suis né pendant la guerre de Corée (1950-1953) » écrit Hwang Ji-U au début d’un essai intitulé Mon époque : la phrase déformée de la modernité*. Le poète est, en effet, né en 1952, « dans la ville portuaire de Hae-nam, sur la mer du Sud, sept ans seulement après la libération de la Corée du joug colonial japonais. »**
* Traduit dans l’ensemble intitulé « Modernités coréennes » et publié dans Poésie/première n° 46.
** Wu Chan Je, postface au recueil de Hwang Ji-U traduit en anglais sous le titre Even Birds Leave the world, White Pine Press, Buffalo, New York 2005.
Bien des poèmes de Hwang Ji-U rappellent, allusivement, une enfance vécue dans la pauvreté : « [...] dans le vêtement de coton je sentais l’odeur forte de la chair humide de ma famille » (« Histoire d’une vie »).
Et parfois – par exemple dans le douloureux poème « Mon père » – ressurgit une pratique poétique traditionnelle :
Mon père – il écrivait bien et récitait bien le Sijo, quand il déjeunait sur la place des marchands de bois à la charrette à Gyerimdong, il s’asseyait avec les bûcherons dans la salle planchéiée d’un restaurant. En tapant sur un tambour, il buvait un coup, récitait un chant et prenait un repas.
C’est en un temps de violence politique que Hwang Ji-U accède à l’âge adulte. « J’ai passé, écrit-il, la plupart de mes années de formation sous la dictature militaire. » Et il précise (avec la lucidité lapidaire d’un poète) : « Dans les années 1960 et 1970, la dictature militaire a représenté en Corée un condensé sur vingt ans de trois cents ans de modernisation en Europe. Les soldats l’ont mise en œuvre comme s’il s’agissait d’un exercice militaire avant que les forces civiles commencent à émerger. Au cours de ce processus, j’ai pu observer les deux inévitables facettes de notre modernité : la terreur et le kitsch. »
Brutalité d’une modernisation accélérée jusqu’à rendre la vie sociale difforme : c’est dans ce contexte que Hwang Ji-U a découvert en lui-même le désir de poésie. S’extraire par la poésie d’une vie sociale écrasée et déformée – « terreur » et « kitsch » – par la dictature ? Un poème intitulé « Même les oiseaux quittent ce monde »* évoque le temps où, dans les salles de cinéma, avant la projection, on devait se soumettre à un rituel nationaliste : « Avant que le film ne commence nous nous sommes tous levés/ Et avons écouté attentivement l’hymne national.... ». A ce moment du poème, voici que – image onirique rompant le cours du temps – surgissent des « oiseaux blancs... / Entre eux tendant leurs cous / ... riant en sourdine... / Enlevant leur vie de ce monde ». Rien qu’une éphémère vision de liberté. Le poème va s’achever en une retombée dans le réel, celui de l’oppression et de la soumission : « Chacun s’asseoit à sa place, / S’affale. »
* Ce poème a donné son titre au premier recueil publié, en 1983, par Hwang Ji-U.

L’oeuvre de Hwang Ji-U ne se laisse pas inscrire dans une prétendue alternative (qui, laisse-t-il entendre, fit l’objet de discussions littéraires dans la Corée de sa jeunesse) entre, d’un côté, un discours poétique qui se rapporterait à la réalité individuelle ou sociale et, de l’autre, une écriture poétique qui ne se rapporterait qu’à elle-même et se rendrait sensible à la manière d’une pure peinture livrée à sa propre tension interne sans référence à quelque dehors.
Si les vers, ici, atteignent une intensité de pur présent, c’est souvent en arrachant leur propre possibilité à ce qui, en voulant réduire chacun au silence, les menace ; ils voudraient, de toute leur énergie, se défaire de ce qui étouffe la vie, de l’humiliation ou même de la destruction :
J’ai hurlé au milieu du feu
A l’aide !
Je veux vivre
Pardonnez-moi une seule fois
Je ne suis pas mort
dans le feu et j’ai pleuré
Ce que je ne peux plus supporter
Ce que je ne peux plus vénérer
Je l’ai bien reconnu
J’ai agité brusquement les ailes.*
* « L’oiseau de feu aux flammèches » (De l’hiver-de- l’arbre au Printemps-de-l’arbre)
La poésie de Hwang Ji-U a le réalisme immédiat d’une parole pour laquelle les enjeux les plus généraux – historiques, politiques – s’imposent au plus près, là où naît le souffle, là, aussi, où il risque de se perdre. La voix se noue au corps – et, souvent, il faut qu’elle s’en extirpe, dans la douleur ou, parfois, dans la dérision.
Le corps est obsédant dans la poésie de Hwang Ji-U. Parfois, il est dit comme passivité, renonciation à tout élan, affaissement – par exemple au milieu du grandiose « Journal pour un canapé obèse » :
Je me contente de respirer par le nez,
reste immobile et j’ouvre
les yeux tout ronds pour exprimer
quelque vif désir,
Elle [ma femme] comprend
et réalise,
je voudrais être
un homme végétal.
Un « homme végétal » ? Les vers qui suivent aussitôt, dans ce long poème, réalisent ce vœu. Le « je » cède la place à un « il » qui est vu du dehors– qui apparaît, bientôt, comme un arbre :
De temps en temps
il veut recevoir
un rayon de soleil,
il suffit d’ouvrir la fenêtre.
Cet arbre haengun,
on peut avoir pitié de lui mais non
impliquer sa responsabilité.
L’ « homme végétal » serait-il celui de l’abandon à une vie végétative, voire veule ?
Chez Hwang Ji-U, les arbres sont présents avec les plus diverses valeurs. Et parfois dans une rude fraternité. Serrés les uns contre les autres, les voici tout proches, par comparaison ou contiguité, de corps humains massés de force : « Comme pour m’empêcher d’approcher,/Les corps nus s’alignaient serrés./ Pour leur vie, ils se tenaient solidaires, /Forêt enneigée des arbres hivernaux. »
C’est aussi, somptueusement, d’un jaillissement d’énergie que l’arbre peut être le lieu. Quelle joie, alors, de dire le « corps » d’un arbre, sa vitalité résistante, sa croissance, ses racines, et l’effort magnifique qui aboutit à la floraison ! L’arbre ne cesse plus de se faire toujours plus arbre, il rayonne d’une libre affirmation non-humaine, certes, mais fraternelle :
Il va en poussant,
monte en poussant plus fort.
Jusqu’à ce que tout son corps écrase
Jusqu’à tout écraser, il enfle
Crève, sortant sa langue chaude
il fait sortir les bourgeons
Lentement, doucement, soudain
ils deviennent les feuilles vertes ;
Se cognant au ciel bleu d’avril,
L’arbre en son corps entier devient un arbre.
Ah ! Ah ! enfin, finalement
L’arbre en fleurs,
de tout son corps
Est un arbre en fleurs.
Par le corps, on est livré à une passivité brute dès lors qu’on se retrouve arrêté, emprisonné, soumis à des sévices. C’est ce qui est arrivé à Hwang Ji-U.
« Ce qui a infusé le sang de la poésie directement dans mon corps, écrit Hwang Ji-U (dans Mon époque...) a été le traumatisme lié à mon expérience de Gwangju, qui a modifié le style de ma poésie. » Faut-il rappeler ce que furent les massacres dans la ville de Gwangju en 1980 ? Hwang Ji- U fut alors non seulement incarcéré, mais torturé. « Je fus torturé en prison et j’en vins à parfaitement comprendre la non-fiabilité de la langue elle- même. Ceux qui ont subi la torture le savent, la torture est un jeu implacable et désespéré entre le tortionnaire, un salaud, et celui qu’on torture, qui n’est plus alors qu’un morceau de viande. »
La « non-fiabilité de la langue » ? On retrouverait ici les propos que tient Jean Améry (dans Par delà le crime et le châtiment*) qui, résistant, allemand et juif, fut emprisonné et torturé avant d’être déporté à Auschwitz : « Celui qui a subi l’outrage de la torture est désormais incapable de se sentir chez lui dans le monde... La confiance dans le monde, qu’ébranle déjà le premier coup reçu et que la torture finit d’éteindre complètement, est irrécupérable. »
*Actes Sud, 1995
Impossible, ici, de suivre, dans leur précision inouïe, ceux des poèmes de Hwang Ji-U qu’on peut dire de « témoignage »*. « Un long couloir dans la serrure » nous fait accéder, comme seul un poème le peut, au présent décomposé de l’homme livré à un bourreau :
Bruit de pas.
Du long couloir
dans la serrure
Un homme vient
L’homme est effroyable
Par le nez de la serrure,
l’eau assombrie de la montagne
Coule et entre.
Dans mes méninges
flotte ma lointaine
Enfance ; l’araignée d’eau,
Les plantes marines,
le bruissement de l’eau
Qui tourbillonne une ou deux fois
à mes oreilles,
Soudain tout s’arrête et m’ordonne
« Avoue ! »
[...]
* J’ai eu l’occasion d’en commenter quelques passages lors d’une session de l’Association Primo Levi consacrée au soutien à apporter aux victimes de tortures.

Quant au terrifiant poème « Verbes » , s’il halète l’horreur, ce n’est plus qu’en une succession de verbes sans sujets :
« [...] Etre projeté. Evanouir. Faire ouvrir. Etre jeté et tomber. Trembler. Déchirer. Diviser. Disloquer, Etre coupé. Jaillir. Jaillir et coller. Se fendre. S’ouvrir. Casser. Détruire. [...] »
On est d’autant plus bouleversé, après avoir lu ces témoignages de l’ « effroyable », de retrouver, dans d’autres poèmes de Hwang Ji-U, une corporéité complice, tendrement ironique.
« Quand je vois un corps j’ai les larmes aux yeux, /Origine et limite... » dit le poème intitulé « Dans le vent quand on sent la peau d’une autre vie ».
Et soudain ce que disent aussi les vers, c’est l’élément commun – clarté d’un soir, air humide et orangé – où évoluent les corps :
Quand je sens le vent,
je voudrais être nu.
Que dire ?
Le chatouillement métaphysique :
Il me semble que
Le vent m’habille avec la peau
d’une autre vie.
Le vent m’enseigne
que tous les corps sont
infiniment dans le réel.
Partager le fait d’être « dans le réel », c’est, parfois, s’entre-soutenir, ou c’est tout simplement, pouvoir s’aimer . Ainsi dans le merveilleux « A ma femme vieillissante » :
Un jour j’étais très malade,
Tu es venue, as dit un mot
vraiment fort, mais de plusieurs
Nuits, intérieurement, je n’arrivais
pas à dormir et ruminais
Ce mot chaud :
Moi aussi je voudrais souffrir
la même maladie que toi.
Ce mot de toi avait éclairé
la bouteille brun rougeâtre vide des Etambutol et Streptomaisin
que j’ai absorbés un à un.
Il est difficile de quitter la poésie de Hwang Ji-U : elle constitue un monde perpétuellement mouvant où tout, jusqu’à la faiblesse, prend la plus grande intensité. On y respire, sans la moindre sentimentalité, une élémentaire fraternité ; on y goûte par exemple, dans le poème « Repas sacré », la plus banale et la plus énigmatique des évidences, la tenaillante nécessité d’avoir à manger :
Introduire en soi une cuillérée
du monde,
Manger, quel acte sacré !
La vie chaude est mêlée à tous
les repas froids de l’univers !
Les gens qui mangent tout seuls
dans ce monde,
Regardez leur nuque échevelée.
Dans un bistro de boudins,
derrière le parc Pagoda,
Un vieil homme met une cuillère
de potage dans sa bouche
largement ouverte.
Pourquoi suis-je ainsi ému aux larmes ?
Cet article est extrait du numéro 80 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


