La femme coréenne d’hier et d’aujourd’hui

Par Martine PROST
Professeur, ancienne directrice de l’Institut des études coréennes au Collège de France

La femme coréenne d’hier et d’aujourd’hui

Un des stéréotypes occidentaux les plus marquants concernant la femme asiatique est sa propension à la soumission. Ce stéréotype s’applique-t-il aussi à la femme coréenne ? La femme coréenne est-elle soumise ? L’a-t-elle toujours été ? De quelle façon ? A quel degré ? L’est-elle encore aujourd’hui ? C’est ce que nous allons voir en abordant le passé et le présent et en donnant des exemples concrets de comportements, l’objectif étant de chasser quelques malentendus.

On peut trouver cela démodé de rester entre femmes. Ce qui est sûr, c’est que les Coréennes n’ont pas besoin des hommes pour rire !

La femme dans la Corée ancienne

On aurait tendance à penser que plus on remonte dans l’histoire de la Corée, plus on a de chance d’y découvrir une femme soumise, reléguée dans une position sociale d’infériorité par rapport à l’homme. Un regard sur l’histoire de ce pays nous apprend que l’évolution ne s’est pas faite dans ce sens. On constate qu’à l’époque des Trois Royaumes (samguksidae*, 1er siècle avant J.-C. – 7e siècle) ou de Silla (7e-10e siècle), on accordait une plus grande reconnaissance à la femme que sous la dynastie Joseon (14e – 20e siècle). L’accès au trône, par exemple, n’était pas le privilège exclusif des hommes. Le royaume Silla (668-935) eut ainsi trois monarques femmes : Seondeok (règne : 632-646), Jindeok (règne : 647-653) et Jinseong (règne : 888- 897). La reine Seondeok fait partie des grands noms de l’histoire de ce royaume. Le Samguksagi (Chroniques des Trois Royaumes) fait état de son influence et de son goût pour les sciences. C’est sous son règne, en 646, que fut érigé à Gyeongju, capitale du royaume Silla, le premier grand observatoire astronomique d’Asie (Cheomseongdae).

*Le système de transcription utilisé dans cet article est le système MacCune-Reischauer.

Autre signe d’une certaine égalité de traite-ment existant à cette époque : les taxes, qui auraient été payées à la fois par les hommes et les femmes. La possibilité de remariage pour les femmes (jaega) est de même un élément révélateur d’un certain pragmatisme dans la société coréenne ancienne jouant en faveur des femmes.

Pareillement, on constate qu’à l’époque Go-ryeo (918-1392), la femme bénéficiait de droits dont elle fut ensuite dépourvue. Le droit de succession (sangsokgwon), par exemple, l’autorisait à hériter au même titre que ses frères de sang. Son statut social était ainsi plus élevé et sa liberté plus grande que sous la dynastie qui suivra, la dynastie Joseon des Yi.

L’influence du bouddhisme

Une des raisons à cela peut être trouvée dans l’influence du bouddhisme (religion d’Etat sous la dynastie Goryeo), qui acceptait une plus grande souplesse de mœurs que ne le fit le confucianisme à sa suite. En effet, le bouddhisme n’imposait pas comme valeur cardinale le respect des hiérarchies. Il mettait l’accent sur le détachement face à un monde caractérisé par son impermanence (musang). Cette conception philosophique de la vie n’empêcha pas, il est vrai, l’attachement des moines aux biens de ce monde et joua en la défaveur du clergé bouddhiste qui, frappé d’une corruption envahissante, dut céder la place aux lettrés confucéens.

L’arrivée du néo-confucianisme

L’arrivée au pouvoir, en 1392, de Yi Seong-gye, fondateur de la dynastie Joseon des Yi, va sonner non seulement la fin de la puissance de ce clergé bouddhique mais aussi la fin des privilèges accordés jusqu’ici aux femmes. Très vite, en effet, les lettrés néo-confucéens les confineront à l’intérieur des maisons, leur interdiront de s’exposer au regard des hommes, leur imposeront le port d’un vêtement cachant leur visage. Ils obligeront les femmes des classes supérieures à se déplacer dans des palanquins, à l’abri du regard du commun des mortels. Ils feront de la femme un être soumis, comme le montre le Gyeonggukdaejeon (Code général du royaume).

L’expression namjonyeobi, qui décrit le statut de l’homme par rapport à la femme, est limpide. Elle pose sans ambages la supériorité du sexe masculin (qui est à « respecter », namjon) sur le sexe féminin (qui est à « dédaigner », yeobi ). On peut la traduire de manière euphémique par « prédominance de l’homme sur la femme ». Elle révèle un état de fait qui s’imposa avec l’adoption, à la fin du 14e siècle, du néo-confucianisme comme religion d’État et conduisit à une affirmation officielle et légiste de l’autorité mâle sur la gent féminine. Si le confucianisme, tel que conçu en Chine par Confucius (Kong Tseu) cinq siècles avant notre ère, avait pour visée d’établir une harmonie à tous les niveaux de la société en développant chez l’individu le sens du « ren » (bienveillance), l’utilisation faite par la classe des lettrés (yangban) des préceptes d’éthique néo-confucéenne fit basculer la relation de complémentarité qui se devait d’exister entre homme et femme vers une relation de dépendance, puis de soumission.

C’est ainsi que, sous la dynastie Yi, la femme devait totale obéissance à son mari. Si la soumission s’était arrêtée là, les femmes auraient moins souffert mais il faut savoir que, entre le 16e siècle et le milieu du 20e, la femme coréenne se trouvait sous la dépendance inconditionnelle non uniquement de son mari mais de plusieurs maîtres : elle dépendait de son père dans un premier temps, de son mari ensuite, puis de son fils aîné. Et quand bien même le premier fils venait à disparaître, il se trouvait toujours un second fils ou un oncle pour le remplacer dans le rôle de chef de famille (hoju). Ainsi, vivait-elle soumise depuis sa naissance jusqu’à sa mort. On appelle cet état de dépendance samjongjiui , c’est-à-dire « une position » (jiui) de « triple tutelle »(samjong)

La femme « ansaram »

A cette soumission d’ordre statutaire et moral s’ajoute la réclusion. Dans le milieu conjugal où elle est « transplantée », la jeune femme se trouve recluse à l’intérieur de la maison. Elle devient de fait ansaram (personne de l’intérieur) par opposition au bakkatsaram (personne de l’extérieur) qu’est le mari. Pourtant, il ne faudrait pas penser que toutes les femmes étaient séquestrées. Il y avait des exceptions, à commencer par celle des femmes des milieux populaires pour les- quelles les règles excessivement strictes de la vie confucéenne étaient tout simplement inapplicables et donc inappliquées. Prenons l’exemple de l’obligation d’isolement. Il eut fallu que les habitations permettent une division de l’espace en deux parties distinctes, celle attribuée aux hommes et celle réservée aux femmes, pour que cet isolement soit possible. Cela n’était réalisable que dans les milieux aisés. Dans les campagnes où les femmes participaient aux travaux agricoles, le principe confucéen de séparation des sexes n’était qu’inégalement suivi. Il en va de même pour le milieu des marchands où les femmes étaient « dehors » pour seconder les hommes.

Le droit à l’érudition

Il est un autre droit que le confucianisme réservait aux hommes : le droit à l’érudition. Mais là encore, il semble qu’il y ait eu un décalage entre théorie et pratique et que les femmes des classes supérieures soient parvenues à aménager la réalité de manière à ne pas tomber dans l’illettrisme. Certes, elles ne pouvaient pas, à l’instar des hommes, fréquenter les écoles publiques ou privées mais les femmes de yangban s’éduquaient par elles-mêmes. L’expression coréenne eokkeneomeoro qui signifie « en se penchant par-dessus l’épaule » (sous-entendu des hommes de la maison) fait référence à un mode d’instruction que les femmes s’octroyaient en secret. Elles le faisaient parce qu’elles étaient conscientes que c’était par ce biais qu’elles pouvaient indirectement asseoir leur autorité d’épouse et de mère et participer à la réussite sociale de leur famille.

A cette éducation « à la sauvette », il nous faut ajouter celle qui existait de fait dans les plus grandes familles de lettrés. Dans ce milieu, savoir broder, peindre et réciter de la poésie (les trois arts féminins) ne suffisait pas. Les jeunes filles étudiaient les classiques chinois. Plus elles montraient des facilités pour l’étude, plus elles pouvaient espérer recevoir une éducation poussée. Sin Saimdang (1504- 1551) est l’exemple parfait. Formée par son père, elle s’adonna à l’étude de la calligraphie, devint peintre et s’occupa d’éduquer elle- même son fils. Elle fit de lui un grand lettré, le plus grand néo-confucéen qu’ait connu la Corée, Yi I (1536-1584, alias Yulgok, rival de Yi Hwang, 1501-1570, alias Toegye).

Une autre femme très connue pour son savoir livresque et ses talents littéraires est Heo Nanseolheon. Sœur de Heo Gyun (1569- 1618), un des grands noms de la littérature coréenne, Nanseolheon fut écrivain. Elle symbolise le genre même des femmes lettrées qui, du fait de leur intelligence, ont souffert de la rigidité du système confucéen qui leur interdisait d’être trop talentueuses. Nanseolheon aurait dit regretter de ne pas être née homme. Peut-être a-t-elle rêvé en secret d’être kisaeng (courtisane) ? Puisque les seules femmes qui pouvaient se permettre de rivaliser avec les hommes étaient précisément les kisaeng. Et encore pas toutes ! Seules celles qui faisaient partie des courtisanes de première catégorie (ilpae) comme Hwang Jin-i (1506-1544). Le talent de cette courtisane poétesse est tel qu’un des sijo (poème court) que la majorité des anthologies de poésie lui attribue a été considéré comme ayant pu être écrit par le roi Seongjong. Etre d’exception par sa beauté et son talent littéraire, elle était au plus haut de la pyramide sur le plan de la considération, mais en même temps, sur le plan de son statut social, au ban de la société, comme toutes les kisaeng.

La femme coréenne aujourd’hui

Le triple objectif confucéen « jeune fille chaste, épouse dévouée et mère attentive » était encore de mise en Corée jusqu’au milieu du 20e siècle et même encore dans les années 1970-80. Pour garantir sa réalisation, rien n’était laissé au hasard. Chaque comportement était codifié : comment se tenir devant son beau-père, sa belle-mère, un ami aîné de son mari, la femme d’un professeur proche de la famille et plus âgé que le mari, la femme d’un professeur plus jeune que le mari, le fils ou la fille de la maison voisine, etc. On est donc obligé d’admettre que la femme avait peu de libertés et beaucoup de devoirs. Qu’en est-il de nos jours ? La démocratisation de la Corée a conduit à une émancipation de la femme et juridiquement, la femme est aujourd’hui l’égale de l’homme. Mais quel est son rôle ? Comment vit-elle ? Qu’est ce qui la différencie de nous ?

Concubinage et héritage

Jusque dans les années 1970-80, avoir une concubine (chukcheop) était chose courante. L’absence de fils justifiait qu’un homme prît une ou plusieurs concubines mais, même quand leurs épouses légitimes avaient donné naissance à un fils, les hommes mariés avaient coutume d’avoir des cheop (concubines). Ces mœurs ont perduré plusieurs décennies après l’interdiction officielle du concubinage en 1958. Bien entendu, les femmes ont souffert de cette situation. Bien des romans et films ont traité ce sujet.

De même, les femmes n’avaient pas le droit à la parole quand il s’agissait d’héritage puisqu’aucun droit d’héritage ne leur était concédé. La loi favorisait le chef de famille et les descendants mâles. Les femmes célibataires, ou les veuves, n’héritaient que s’il n’y avait pas de fils dans la famille. Ce n’est qu’en 1990 que la Corée adopta le « code civil modifié » (Gajeongminbeop) qui redéfinit les droits des femmes et leur permit d’hériter. Depuis l’adoption de ce nouveau code, la répartition de l’héritage est la même que ce soit l’époux ou l’épouse qui décède avant. La femme est enfin traitée à égalité avec l’homme. Elle maîtrise de plus en plus son destin, alors qu’autrefois elle le subissait. Divorcer était inconcevable à l’époque. De nos jours, les femmes malheureuses pour cause d’infidélité conjugale, de maltraitance ou simplement de mauvais choix, divorcent. Si leur mari est contre leur séparation, elles lancent un procès, avec toutes les chances de le remporter si elles peuvent prouver que leur cas cadre avec une des cinq raisons de divorce reconnues par la loi.

Mères – belles-mères – belles-filles

On évoque souvent en France les conflits entre belles-mères et gendres. En Corée, c’est la relation belles-mères – belles-filles qui pose problème. Dans la tradition confucéenne, une belle-fille doit respect et obéissance à sa belle-mère. Beaucoup de femmes ont souffert à cause de l’autorité de leurs belles-mères et du devoir de soumission qu’elles leur devaient. En 1994, pour la première fois, une femme a remporté le procès qu’elle avait in- tenté à sa belle-mère pour harcèlement (hakdae). Ce fut un coup porté aux principes confucéens.

La difficulté des relations belle-mère - belle- fille peut, en partie, expliquer pourquoi, en Corée, une femme mariée a tendance à rester très proche de sa propre mère, qui joue un rôle régulateur : elle oppose à l’autorité de la belle-mère, la souplesse de la « vraie » mère, tendre et complaisante, qui va continuer à choyer son enfant même après le mariage par compassion pour elle. Il est frappant, en effet, de voir à quel point une mère coréenne continue à dorloter sa fille même après son mariage, lui offrir des vêtements, lui donner de l’argent, s’occuper de ses enfants, faire de la cuisine...tant elle se sent impliquée dans la nécessité d’alléger la tâche quotidienne de son enfant et dans le plaisir de pouvoir exercer ses talents de grand-maman attentive et entreprenante.

Mais les jeunes générations commencent à changer. Les femmes ne vivent plus avec leurs belles-mères, le système des daegajok (plusieurs générations sous un même toit) ayant disparu. Elles créent plus de distance entre elles et leurs belles familles. Elles demandent aussi à leurs maris d’être plus équitables avec elles et d’être plus présents. Elles réclament la création de crèches pour avoir moins à dépendre de leur belle famille dans la garde des enfants. On est toutefois loin du compte. Même à Seoul, il y a très peu de crèches et c’est là une des revendications fréquentes des femmes.

Calligraphe, peintre, écrivaine et poète, Sin Saimdang (1504 – 1551) t de son ls un des plus grands lettrés néo-confucéens, Yi I alias Yulgok.

Garder son nom de jeune fille

Si vous examinez le badge porté par une employée de banque, ou le nom inscrit sur la porte du bureau d’une professeur, vous verrez des noms qui correspondent à des noms de jeune-fille. Mais attention ! Ne croyez pas à trop de libéralité. La femme garde son nom de jeune fille, certes. Mais, dans la vie courante, elle n’est pas appelée par son nom mais par le prénom de son enfant suivi du mot eomma (maman) ou eomeoni (mère). Elle est « mère de Pierre », de Paul ou Marie. Le système de hojuje (notion proche du patriarcat) l’a longtemps désavantagée. La législation relative à l’enregistrement des noms de famille (Gajokgwangyedeungrokbeop) n’a changé que très récemment. Les femmes divorcées et remariées peuvent, depuis 2008, faire reconnaître leurs droits et ceux des enfants qu’elles ont eus d’un premier mariage. Dans le cadre de la législation précédente, les enfants d’une première alliance ne pouvaient pas prendre le nom de leur mère ou de leur nouveau père et se voyaient contraints de conserver celui de leur père géniteur. Cela paraît un détail mais c’est là un exemple parmi bien d’autres qui montre que la société coréenne change et s’adapte aux demandes d’un monde plus démocratique et plus respectueux des droits de la femme.

Discrimination dans les salaires

De plus en plus de femmes travaillent. La législation du travail s’est beaucoup améliorée, intégrant des mesures décisives en faveur des femmes, comme le droit aux congés de maternité payés, qui autorise un arrêt de travail de 90 jours. De manière générale, les syndicats d’ouvriers sont très actifs en Corée et les lois sociales changent sous l’effet de la mondialisation. Entre sa date de création, en 1953, et 1990, le code du travail (Geullogijunbeop) a été révisé onze fois afin de garantir de meilleures conditions d’emploi et de travail aux hommes comme aux femmes. En 1983, la Corée du Sud a, de surcroît, signé le traité pour l’abolition de la discrimination envers les femmes, proposé par les Nations- Unies en 1979. Ce traité prévoit, entre autres, l’égalité de salaire pour les deux sexes. Donc, en théorie, à niveau égal de compétences, les femmes sont aussi bien payées que les hommes. Le problème est que certaines entreprises continuent à pratiquer des différences dans les salaires. La Corée est le pays de l’OCDE qui paie le plus mal ses femmes.

Le devoir de réserve de la femme coréenne

Les Coréennes sont-elles des femmes soumises ? Bon nombre d’Occidentaux croient voir une grande docilité dans leurs comportements par rapport aux femmes françaises ! Et pourtant, il n’est pas un homme français qui, ayant « pratiqué » une compagne coréenne au quotidien, ne vous confie qu’il faut se méfier des apparences. Une des clés pour expliquer ce décalage entre décor et envers du décor est à trouver dans les variations comportementales induites par la distinction entre sphère publique et sphère privée encore très marquée dans la société coréenne d’aujourd’hui.

La femme coréenne a un devoir de réserve dans la sphère publique. Elle n’est pas censée contredire ses aînés et certainement pas son mari. Les femmes laissent le plus souvent leurs époux parler sans les interrompre, même si elles ne sont pas toujours d’accord. C’est là une tradition confucéenne qu’elles continuent en général à respecter. Mais pourquoi cela ? Parce qu’une femme qui s’exprime trop n’en tire pas beaucoup d’avantages. Les hommes sont les premiers à savoir que les femmes coréennes sont particulièrement intelligentes et ils voient dans l’effacement qu’elles peuvent montrer une marque d’intelligence. Ce qu’ils reprochent aux femmes trop directes, trop bavardes, c’est de manquer d’éducation, de laisser paraître dans la sphère publique des attitudes qui relèvent de la sphère intime.

Les libertés des femmes

En compensation de la réserve qu’elle doit respecter à l’extérieur, la femme coréenne bénéficie d’un grand pouvoir à l’intérieur du cercle familial. Il n’est pas apparent à l’œil nu mais il est réel. Au foyer, la femme est toute puissante. Elle gère seule le budget familial en fonction de priorités qu’elle établit elle- même. En France, par souci d’équité, les femmes doivent, elles, composer avec leurs conjoints. Leur liberté d’action est plus limitée. En Corée du Sud, l’achat du logement où la famille vivra, le choix de l’école publique ou privée où seront scolarisés les enfants, l’épargne qui sera réalisée chaque mois, le voyage en Europe ou en Chine, prévu dans un an ou deux, l’accueil à la maison d’un neveu revenu de l’étranger... autant de décisions prises par la femme sans nécessité d’en référer à l’homme. La maîtresse de maison fait comme elle l’entend (alaseo handa) et un mari « intelligent » ne s’oppose pas à ses choix. Dans la sphère privée, les rôles sont donc inversés : de femme soumise, la femme devient femme leader. Sauf quand elle se trouve « piégée » mais nous laisserons de côté les cas de violences conjugales. Nous aborderons la question des relations conjugales plus paisiblement à partir de deux exemples de la vie de tous les jours.

Premier exemple : une femme coréenne servant une boisson à son mari ne lui demandera pas ce qu’il veut boire, elle lui servira ce qu’elle veut. Elle décidera en fonction de ce qu’elle a, de la saison, de ce qu’il est préférable qu’il prenne...Comme la société est plus homo- gène que chez nous et que les goûts sont moins individualisés, cela ne pose pas de problème. Sous un aspect d’autoritarisme, on dé- couvre une réelle connaissance de l’autre et de ses besoins. A quoi s’ajoute une acceptation des choses de la part du mari. Celui-ci aurait peut-être préféré un café. Pas grave ! Il acceptera un thé au ginseng ou un yulmucha (thé d’agrume) car il fait confiance au choix de son épouse. Pas besoin de palabres, pas de crise autour d’un petit rien. Qu’importe si dans la culture occidentale, on juge cela comme un manque de respect des goûts de l’autre. Qu’importe si on pense que la femme reste soumise à l’homme puisqu’elle le sert. C’est son devoir d’épouse et c’est en s’y soumettant, qu’elle pourra obtenir ce qu’elle veut de son mari sur d’autres plans.

Second exemple : une femme interrogée par son mari sur ce qu’elle a fait dans l’après-midi n’est pas obligée de lui répondre. Un simple « geunyang » (rien de spécial) ou « bappaseo » (j’ai été occupée) ou encore « Jeogi gatta watseo » (je suis allée quelque part), sans prendre la peine de préciser ce « quelque part », fera l’affaire. Ne pas donner d’explication précise n’aura pas d’incidence particulière vu que cela fait partie des droits de la femme d’organiser sa vie privée comme elle l’entend. La seule restriction est que ce qu’elle fait ne doit pas porter préjudice à son mari. Or, il n’y a que deux choses qui puissent lui porter préjudice aux yeux des autres : qu’elle le trompe ou qu’elle délaisse l’éducation de ses enfants. Ces deux obligations respectées, les femmes coréennes peuvent tout faire. Passer toute la journée au gymnase club ou au sauna, jouer au tennis, au golf, sortir avec des amies, manger ou faire la sieste tout l’après-midi, tout est autorisé. Vues sous cet angle, les femmes jouissent d’une grande liberté et en profitent. Il semblerait qu’un équilibre ait été trouvé entre leurs devoirs et leurs droits.

Les femmes entre elles

Un mot sur les relations hommes/femmes en dehors de la cellule familiale. Nous avons tendance à nous étonner de voir que, bien souvent, les hommes et les femmes font bande à part et à trouver cela triste. Cette séparation est encore inscrite dans le fonctionnement de la société coréenne d’aujourd’hui, non pas parce que les femmes des jeunes générations ne côtoient pas les hommes (elles sont quotidiennement en contact avec eux au travail) mais parce que les interactions à l’intérieur d’un groupe mixte se font essentiellement avec les partenaires du même sexe. Les Coréennes peuvent se passer des hommes. Les femmes parlent entre elles, rient entre elles, voyagent entre elles, bien trop contentes de ne pas avoir leurs maris, ce qui les obligerait à « utiliser leurs nerfs » pour traduire littéralement la phrase singyeong sseoya handa qui signifie « faire en sorte que tout se passe bien ». Même si le cours des choses est en train de changer radicalement, dans une réunion, une soirée ou à une table de restaurant, les femmes se regroupent entre elles, laissant les hommes entre eux. On peut trouver cela démodé. La vraie question n’est peut-être pas là. Quels avantages les femmes retirent-t-elles du fait d’évoluer dans un milieu à dominante féminine ? C’est cette question que l’on doit se poser. En Corée, être entre femmes n’est pas synonyme d’ennui ou de manque. Plus que dans notre société, on appartient d’abord à un genre sexué, homme ou femme, et en second lieu au genre humain. Cela est vrai aussi en Occident mais une femme jouera plus facilement sur sa double, voire triple, « appartenance psychosociologique » : elle sera femme à certains moments, homme à d’autres et asexuée quand cette distinction catégorielle n’apporte rien, voire fausse les choses.

Conclusion

Saisir ce qu’est la femme coréenne n’est pas une simple affaire. Nous avons tenté de montrer que la femme en Corée est prise entre deux impératifs, celui de se conformer au modèle féminin hérité de la tradition, où sa mission lui est dictée, et celui de s’affirmer en tant qu’individu indépendant, où elle se trouve alors seule face à elle-même. Elle est donc confrontée au dilemme que constitue l’obligation d’être ce que l’on veut qu’elle soit et le désir d’être ce qu’elle veut être, entre le devoir de réserve et le besoin d’affirmation. Si elle adopte la première voie, celle de la soumission aux traditions, elle souffrira du mal de ne pas pouvoir être elle-même ; si elle adopte la deuxième, celle de la revendication de ses convictions, elle souffrira du mal de ne pas être comme les autres. La femme n’est donc pas libre d’être libre. Mais un grand pas a été fait puisque, au moins sur le plan légal, la partie est gagnée.



Cet article est extrait du numéro 85 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, [https://www.coree-culture.org/-automne-hiver-2012-no85,210-.html]

Les derniers programmes

Afficher tout le programme
Expositions
Fermeture temporaire : Exposition «...

Du 23 au 28 février

Expositions
Exposition immersive « Couleurs de...

Du 15 décembre 2025 au 21 février

Expositions
« Couleurs de Corée, Lumière sur...

Du 24 octobre 2025 au 29 août