La Corée, cette inconnue
Par Pascal DAYEZ-BURGEON
Directeur adjoint de l’Institut des sciences de la communication du CNRS

Dans le cadre du cycle de conférences « Culture et civilisation coréennes », visant à mieux faire connaître en France la Corée et sa culture (de mars à mai 2012), M. Pascal Dayez-Burgeon a donné au Centre Culturel Coréen, le 14 mars, une conférence qui nous a semblé très intéressante. En effet, la question de savoir pourquoi la Corée est-elle si mal connue en France est importante et les quelques pistes d’explication proposées par l’auteur nous ont paru vraiment judicieuses. C’est pourquoi nous avons voulu présenter à nos lecteurs un résumé de cette conférence sous la forme du petit article qui suit.

Jadis, il y a eu la guerre de Corée ; naguère, les automobiles Hyundai et les micro-ondes Daewoo ; et aujourd’hui les portables Samsung, la déferlante hallyu ou les rodomontades de la dynastie Kim au pouvoir à Pyongyang. Mais malgré tout, une des idées reçues les plus coriaces concernant la Corée est qu’au fond, on n’en connaît pas grand-chose. Quelques clichés agaçants, le « Pays du matin calme », le « Royaume ermite », quelques erreurs fréquentes, « Ah bon, L.G., ce n’est pas une marque américaine ? » ; « la Corée du Sud, c’est tropical, non ? », quelques échos flatteurs dans les médias lors des festivals de cinéma et puis c’est tout. Pourquoi ce déficit de notoriété que les Coréens font pourtant de leur mieux pour combler ? Osons deux métaphores explicatives : celle des paravents et celle des miroirs.
Commençons par les paravents. Si la Corée n’est pas connue, c’est qu’elle nous est dissimulée par une série de couches opaques. Premiers et colossaux para-
vents : la Chine et le Japon. A la suite de Marco Polo, de Victor Segalen, de Paul Claudel ou de Tintin, c’est là que nous entraîne notre imagination lorsque nous songeons à l’Extrême-Orient. C’est légitime bien sûr, mais limitatif. La Corée aussi vaut son pesant de rêves, mais jusqu’à présent, elle n’a pas fait le poids. Plus insidieux, le deuxième paravent qui nous cache la Corée, c’est le Vietnam : deux Finistères du monde chinois, deux pays ravagés par la guerre froide et tranchés sur le fil d’un parallèle, deux pays où tout le monde s’appelle Kim - nom de famille en Corée, prénom au Vietnam -, mais d’ici, comment faire la différence ? C’est à Robert Altman, le fameux cinéaste américain, qu’on doit la confusion. Son « Mash » (1970) est un brûlot contre la guerre du Vietnam. Mais pour éviter la censure, il l’a situé pendant la guerre de Corée. Les non spécialistes n’y ont vu que du feu.
Troisième paravent, et non des moindres : la Corée du Nord. Attirance shakespearienne pour l’horreur, fascination kafkaïenne pour l’absurde ? Il n’y en a plus aujourd’hui que pour le régime stalinien qui se cramponne au Nord, ses défilés d’un autre âge, ses barouds balistiques et ses camps de concentration. Le Sud a beau être farouchement démocratique et joyeusement innovant, seul les Fu Manchu de Pyong yang font de l’audience. Et enfin, dernier paravent, paradoxal mais réel, le Sud lui-même se dissimule à nos regards. Tout empreints du désir de nous plaire, les Coréens en arrivent à des choix malencontreux qui nous tiennent à distance : une simplification de la transcription du hangeul qui a rendu les choses beaucoup plus compliquées qu’avant, un mimétisme résigné vis-à-vis des Etats-Unis comme s’ils incarnaient l’alpha et l’oméga de la modernité, une politesse instinctive qui les conduit à dissimuler ce qui, pensent-t-il, risquerait de nous déplaire. En paraphrasant La Bruyère, on serait tenté de dire que les Coréens sont plus cornéliens que raciniens, qu’ils se présentent davantage comme ils croient qu’ils devraient être, cérémonieux, cossus, ultramodernes, que comme ils sont : amicaux, généreux et souvent très drôles. De tous les paravents, le dernier est sans doute le plus difficile à écarter. L’enjeu en vaut pourtant la peine.
En avons-nous terminé pour autant ? Ce n’est pas sûr car après les paravents viennent les miroirs. Nous connaissons mal la Corée car trop souvent, nous nous projetons en-elle et c’est nous que nous y trouvons en croyant nous intéresser à elle. Comme nous rêvons encore d’une Asie ancestrale, languide et coloniale, nous nous imaginons une Corée exotique, toute en rites chamaniques, en temples bouddhiques et en Madames Butterfly en hanbok. Hyperactive, hyper-industrielle, hyper-connectée, la Corée ne vit plus, de- puis longtemps, ces matins calmes d’Epinal. Nous avons pourtant du mal à nous y résoudre. Michelin vient d’éditer un guide Corée, au demeurant excellent : en couverture, un moine bouddhiste. La Corée rêvée vend mieux que la Corée réelle. Au miroir de l’exotisme il faut ajouter celui du mystère. « Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples » écrivait le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre. Il n’a pas fait école. De la Méditerranée au Pacifique, l’Asie demeure compliquée, absconse, hermétique. Pour être en phase, la Corée se doit d’être incompréhensible, toute en ying et en yang, en signes codés et en symboles mystiques. Le secret de la Corée, entend- on souvent, serait qu’elle est confucéenne ou, mieux, néo-confucéenne. Mais comme, à l’exception des spécialistes, nous n’avons qu’une idée assez nébuleuse du confucianisme et, a fortiori, du néo-confucianisme, voilà une explication qui n’explique rien. « Ces mystères nous échappent ? Feignons d’en être les organisateurs » disait Jean Cocteau.
Du mystère, nous glissons vers l’inhumanité. Dans ce registre, les clichés fusent. Les écoliers coréens seraient des forçats, les salariés des conglomérats des esclaves new look et les HLM locaux de lugubres prisons. Dans « Séoul, ville géante, cités radieuses » (2003), Valérie Gélézeau a démontré le contraire. Peu importe, puisque la Corée détiendrait des records tragiques d’alcoolisme et de suicide. En outre, comme on y mange du chien ou qu’on y favorise l’adoption des orphelins, le pays serait un parangon de cruauté. Tout cela n’est pas très neuf : le chauvinisme, la phobie du « péril jaune », en somme la peur de l’autre sont autant de miroirs déformants. Corollaire de l’inhumanité : la malhonnêteté. Si la Corée a réussi son « miracle économique », ce serait en volant les copyrights et en piratant les brevets. Tous les sacs Vuitton qu’arborent les élégantes seraient des contrefaçons, en vente libre sur le marché de Namdaemun. Et à en croire certains beaux esprits, le hallyu ne serait qu’une copie cheap et ridicule de la pop américaine. Mais de qui parlent-ils ? De la Corée ou des frissons de plus en plus fréquents que la mondialisation fait passer dans l’échine des économies et des cultures jadis dominantes ?
En un mot comme en cent, pour résumer et pour conclure : oui, la Corée ne jouit pas chez nous de la notoriété qu’elle mérite ; oui, il reste fort à faire à ses habitants et à leurs amis pour donner davantage envie de Corée. Mais c’est de nous que doit partir l’impulsion : sachons écarter les paravents et contourner les miroirs déformants.

Cet article est extrait du numéro 84 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


