L’individualisme français et l’esprit collectif des Coréens

Par Régis ABERBACHE
Directeur artistique dans une agence de communication

L’individualisme français et l’esprit collectif des Coréens

Ayant eu le bonheur d’épouser une femme coréenne et l’occasion de fréquenter beaucoup de Coréens, ainsi que ma belle-famille lors de mes voyages en Corée, j’ai pu constater que la frontière entre les notions d’individu et de groupe y est bien moins nette qu’en France. Convaincu que derrière bien des attitudes coréennes, qui peuvent parfois nous paraître à nous autres Français trop intrusives, se cachent souvent de la bienveillance et un sens de la responsabilité envers autrui, je voudrais ici aborder la question de l’individualité et de l’esprit collectif en Corée. Il ne s’agit là, bien sûr, que d’un regard se fondant sur mon vécu. Ce que je vais raconter est donc le fruit de mes expériences et observations personnelles, loin de tout travail expérimental de type universitaire. Un regard particulier porté sur ce pays que j’aime de plus en plus chaque année, le lecteur restant bien entendu libre de se former sa propre opinion.

LES PROBLÈMES DE L’UN SONT LES PROBLÈMES DE TOUS

J’ai vécu l’une de mes premières expériences de la bienveillance coréenne lors d’une visite chez le coiffeur d’un centre commercial, où j’étais accompagné de ma belle-famille. Confortablement installé, j’observe dans le miroir la coiffeuse masser mon crâne, lorsqu’elle engage la conversation avec ma femme, tout en traçant du doigt des cercles sur le dessus de ma tête. Le peu que j’en comprends me fait l’e et d’une douche froide : « Excusez-moi... Savez-vous que votre mari perd ses cheveux ? Vous voyez cette zone, c’est déjà bien dégarni... ». Cette vérité que je ne m’avouais qu’à moitié était désormais devenue un sujet de conversation comme un autre entre ma femme, sa petite soeur et leur mère, et deviendra également, le soir même, le problème des tantes et des oncles. Chacun y allant alors de son astuce, accompagnée bien sûr de conseils en nutrition, le sport national coréen. Remède pour mon début de calvitie : des fêves de soja noir cuites avec le riz, que ma belle-maman s’attachera dorénavant à me préparer à chaque repas.

Il était parfaitement normal, lors de mon premier séjour dans ma belle-famille, que je passe par un petit interrogatoire et je m’attendais à toutes les questions classiques sur mes parents, mes études, mon travail... D’autres m’ont un peu plus surpris : ma taille, mon poids (j’étais forcément bien trop maigre), mon groupe sanguin (par chance j’appartiens au groupe O, et bénéficie donc a priori d’une personnalité sympathique et sans défauts, ce qui déclencha l’approbation générale), ou encore si je n’avais pas trop de difficultés à aller aux toilettes, la nourriture coréenne étant très relevée.

J’ai pensé que cette tendance à mettre au grand jour les petits soucis d’une personne se limitait au cadre familial, jusqu’à ce que j’aie l’occasion de me rendre dans une clinique traditionnelle. Nous arrivons dans une salle d’attente bien emplie avec en son centre le comptoir d’accueil des patients. C’est ici qu’il faut expliquer la raison de sa venue, aux oreilles de tous donc, avant d’aller attendre que le docteur ne vienne nous chercher, sans rendez-vous. Par chance je n’avais cette fois rien de bien honteux : un poignet un peu abîmé sur lequel je voulais essayer l’acupuncture. Une assistante vient bientôt me chercher et me dirige vers la salle de soin : une pièce rectangulaire de taille moyenne longée d’une estrade sur laquelle se trouvent une dizaine de chaises. Sur ces chaises, des patients de tous âges, mais en majorité des femmes dans leur cinquantaine ou soixantaine, confortablement installées avec des aiguilles plantées dans leurs mains, pieds ou genoux. J’explique mon problème plus en détail au médecin qui se met immédiatement au travail, puis (celui-ci terminé ) passe vérifier auprès des autres patientes que tout se déroule bien. Une de mes voisines de soin adresse la parole à ma belle-maman : « C’est votre beau-fils ? Ah il est français ? Qu’est-ce-qu’il est grand, et vraiment beau ! » Au cours de la petite heure passée dans cette clinique, j’ai observé de nouveaux patients arriver, discuter de la pluie et du beau temps, critiquer le gouvernement, se souhaiter bonne guérison... Bien loin des salles d’attente à la française parfumées au vieux magazine, ou du tête à tête toujours un peu gêné avec le généraliste. En Corée, il existe bien entendu des hôpitaux « à l’occidentale », mais de nombreux Coréens préfèrent ces cliniques de quartier pour leur ambiance conviviale et leur meilleure efficacité perçue dans cette tranche d’âge.

Il serait cependant faux de penser que les Coréens sont un peuple qui manque de pudeur ; simplement, ils se considèrent comme une seule grande famille, et se sentent en conséquence moins gênés les uns vis-à-vis des autres. Et également plus responsables les uns envers les autres. D’un point de vue extérieur il pourrait sembler en être autrement, notamment à Séoul, capitale effrénée et démesurée. Dans le métro aux heures de pointe, les rames sont bondées de voyageurs et chacun a les yeux rivés sur un téléphone de dernière génération permettant de suivre en direct le match de baseball, ou de regarder ses séries télévisées préférées. Tout le monde a l’air fatigué, personne ne se voit, et les bousculades se font en silence. Mais aux heures creuses, ou en bout de ligne, quand à Paris la bien-séance veut qu’une distance confortable sépare chaque individu, il est, à Séoul, fréquent de voir deux ou trois personnes d’un certain âge s’asseoir ensemble : « Jusqu’où allez-vous ? », « Je vais rendre visite à ma fille, elle habite à Anyang »... Une fois, alors que j’avais laissé ma place à une dame âgée, cette dernière m’a remercié chaleureusement puis, une fois installée, a pris le sac à dos que je tenais entre mes mains pour le poser sur ses genoux, et s’est mise à regarder ailleurs, étrangère à mon étonnement.

L’INDIVIDU QUI S’ADAPTE AU GROUPE

Des gens soudés et bienveillants, qui se soucient de vos problèmes et sont là pour vous dans le quotidien comme dans les moments difficiles ; portrait d’une société idyllique ? Le revers de la médaille est un peu moins brillant : derrière la préoccupation, la critique, et derrière l’esprit collectif, la comparaison.

Alors qu’en France il est délicat de parler à quelqu’un de son physique, surtout s’il ne s’agit pas d’un compliment, il n’est pas choquant en Corée d’informer une personne qu’elle a pris du poids, qu’elle devrait mieux s’occuper de son acnée, ou que son visage pourrait facilement être amélioré moyennant un passage à la clinique de chirurgie esthétique du quartier. J’ai été surpris par l’absence de tact de certaines discussions portant sur un menton décidément trop carré, des paupières peu harmonieuses, ou un nez, dont toute la famille s’accorde à dire qu’il est bien trop écrasé. Soigner son apparence est une forme de politesse, et il est fréquent, dans le métro, de voir un homme se recoiffer soigneusement dans le re et de la fenêtre... Aucune honte à cela, il fait au contraire preuve d’une attention à respecter l’étiquette.

Par ailleurs, il n’est pas choquant, pour une personne en recherche d’emploi, d’avoir recours à la chirurgie esthétique dans le but de projeter une meilleure image d’elle-même. Ce n’est pas que les entreprises soient en Corée plus influencées que dans d’autres pays par le physique des candidats ; cette démarche est plutôt le re et de l’absence de tabou lié à l’apparence physique. Il ne s’agit pas tant de nourrir son ego que de mettre toutes les chances de son côté, comme l’ont bien compris les cliniques chirurgicales qui, dans leurs publicités, promettent réussite sociale et familiale.

En Corée, il existe une culture de la réussite, et ce dès le plus jeune âge. Malheur à l’enfant qui naît dans une famille éduquée et élevée socialement, car il devra faire au moins aussi bien que ses prédécesseurs. Tout est donc fait pour l’aider dans son ascension : cours particuliers d’anglais et de piano dès l’entrée en primaire, cours du soir jusqu’à 23h dès le collège, DVDs de soutien scolaire, compléments alimentaires pour la concentration et la mémoire... J’ai vu à plusieurs reprises mes petits cousins harcelés par un bataillon de tantes à propos de leurs notes à l’école, de leur futur choix d’université, de leurs chances de pouvoir exercer le métier qu’ils souhaitent. Elles ne veulent que leur bien, conscientes qu’ils vont devenir adultes dans une société qui juge les individus par rapport à une norme, et que cette norme exige, entre autres, d’être sorti d’une grande université. En tant qu’individu, ils devront apprendre à vivre sous le regard permanent du groupe.

UN COMPORTEMENT CODIFIÉ

En tant qu’étranger souhaitant être bien apprécié par les personnes que j’allais rencontrer dans ma seconde patrie, j’avais demandé à ma femme de me donner les codes de conduite, les astuces requises pour m’intégrer le mieux possible au groupe. Avec le recul, deux aspects de la vie quotidienne m’ont marqué comme étant particulièrement représentatifs de l’esprit collectif en Corée : la nourriture et le respect des aînés.

La première fois que j’ai rendu visite à ma belle-famille à Séoul, un véritable repas gastronomique m’attendait, préparé en grande partie par ma nouvelle grand-mère. Percevant une atmosphère légèrement sérieuse, mais n’en tenant pas compte, je m’empare de mes baguettes et goûte tour à tour au porc sauté, au calamar pimenté, aux crêpes de légumes, suivis d’une portion généreuse de kimchi. Je n’aurais pas suscité plus de joie et d’acclamations en redécouvrant un trésor national enfoui. Il s’agit en fait de la première barrière culturelle, avant celle de la langue, qui une fois levée fait que vous appartenez au groupe. Car la nourriture est rarement une a aire individuelle. Que ce soit au travail ou lors d’une sortie en famille, quand on choisit un restaurant, cela implique de choisir un plat : on ne va pas en Corée manger « Chez Henri », on va manger « de la soupe de crabe » ou « un boulgogi ». Ainsi tout le monde va partager la même spécialité, souvent présentée dans un grand plat au milieu de la table. D’une certaine manière, il est plus difficile en Corée qu’en France de ne pas aimer le poisson, ou les navets, ou même un plat en particulier.

D’autre part, le respect des aînés, pilier du confucianisme, source d’harmonie et de stabilité, régit les interactions sociales de manière très simple : un cadet doit à son aîné respect, politesse et confiance, et ce dernier s’en retrouve responsable et lui doit, de son côté, aide, conseil et soutien. De manière générale, lorsqu’un aîné demande à un plus jeune de faire quelque chose, il n’y a pas d’autre bonne réponse que « Oui, je le ferai. ». Mais l’aîné a bien sûr la responsabilité morale de ne rien demander de mal. Ce que j’ai cependant compris, c’est que cette règle dicte davantage un comportement de politesse que des actions concrètes. Ainsi, lors d’un dîner avec mon « beau grand-père », ce dernier, ayant appris que je ne suis pas croyant, m’ordonne aimablement de lire chaque soir un chapitre d’une bible résumée en anglais qu’il m’avait apportée pour l’occasion. Conscient de mon manque de culture en ce domaine, je m’y engage, à son grand plaisir. Il ne m’en a, ensuite, plus jamais reparlé. Me sentant un peu comme un enfant qui a appris sa poésie et n’est pas interrogé dessus, j’en parle à ma femme qui m’explique que, finalement, le but n’était pas vraiment que je le fasse : son grand-père était amplement satisfait du fait que j’ai accepté. Il ne s’agit donc pas d’obéir aveuglément et en dépit de son jugement personnel, mais de montrer sur le moment une forme de déférence pour laquelle on ne vous demande pas forcément des comptes.

LES CORÉENS, UN PEUPLE DE CŒUR

Habitué à l’individualisme français dans lequel « faire comme tout le monde », c’est être un mouton sans imagination, élevé dans un Paris qui contient autant de « meilleur italien du quartier » que d’habitants, découvrir cette culture où l’opinion publique a tant d’importance, où les décisions d’une personne sont à ce point calquées sur celles du groupe, m’a au départ perturbé. Cet esprit collectif peut faire peur, car il demande de lâcher prise, de se laisser guider et de s’en remettre aux autres. Il est dans la nature même de l’esprit coréen de se soutenir les uns les autres, de ne laisser tomber personne et de partager la sou rance, mais cette bienveillance va de pair avec un droit de regard sur la vie privée, si présent qu’il n’est supportable que si on accepte de se fondre dans le groupe, prix à payer pour un lien social puissant.


정(情)
« Le “ jeong ” est un lien créé entre deux personnes par les événements de la vie qu’aucune des deux ne peut renier par la suite. »

S’il fallait trouver une raison à cette nature bien différente de la nôtre, ce serait sans doute dans un mot d’une seule syllabe, connu de chaque Coréen et ignoré du reste du monde : « jeong » (정). Il serait présompteux de vouloir définir ce qu’est le « jeong » (정) en quelques lignes, tant cette notion, fondement de l’esprit coréen, est complexe. Sans équivalent dans notre langue, le « jeong » est un lien créé entre deux individus par les événements de la vie, qu’aucun des deux ne peut renier par la suite. Ce lien, même initié par des rapports brefs (comme dans mon exemple précité du sac à dos) ou conflictuels, a pour conséquence que deux personnes ont une part de responsabilité l’une envers l’autre. Ce mélange de compassion et d’affection est entièrement irrationnel, mais il n’y a en Corée aucune honte à écouter son cœur.



Cet article est extrait du numéro 87 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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