L’Empereur de Corée peint par un Français
Par Francis MACOUIN
Ancien conservateur général au Musée Guimet

« On vous traitait très bien à la Cour de l’empereur de Corée » déclare, en 1907, un peintre français à un journaliste et il lui en précise la raison ainsi : « car il y avait une vieille cuisinière alsacienne chargée spécialement de confectionner les repas quand l’empereur recevait quelques Européens. » En ce temps d’hostilité franco-allemande, dire qu’elle était alsacienne évitait opportunément de préciser sa nationalité officielle. Dans ce propos le souverain de la Corée est qualifié d’empereur et non de roi : il avait accédé à ce titre en 1897 après que le Japon eut contraint la Chine de renoncer à sa suzeraineté. Que faisait donc, en ce début de XXe siècle, un peintre français chez le monarque qui est connu sous le nom posthume de Gojong et dont le règne s’étendit de 1863 à 1907 ? Son portrait.
Dans le royaume de Joseon, il était d’usage d’établir le portrait du roi par un peintre soigneusement choisi au sein du « bureau de la peinture », le service spécialisé en peinture de l’administration. Cette image officielle n’était point destinée à être di usée, exposée aux regards, l’image du souverain était taboue. Dans les peintures des cérémonies de la cour, le trône restait vide, la personne royale n’était point représentée. Dans les locaux de l’administration, les yamen, le prince était seulement symbolisé par une planchette inscrite d’un caractère chinois signifiant « salle, palais » (jeon). L’image du roi, sacrée, était réalisée pour prendre place dans une chapelle ouverte aux seuls officiants lors de cérémonies épisodiques. Ce qui ne signifie nullement que sa confection n’obéissait pas à des intentions politiques. Cependant, depuis l’avènement au trône de Gojong en 1863, bien des choses avaient changé et la représentation du souverain, comme cela se pratiquait en Occident, participait maintenant d’une nouvelle communication politique, intérieure et extérieure.
Qui était ce peintre chargé d’une mission aussi prestigieuse ? Un jeune artiste inconnu, Joseph de La Nézière. De son nom complet, Joseph Daviel de La Nézière, il atteignait à peine la trentaine. Né à Bourges en 1873, dès 1898 il avait participé comme peintre à une entre- prise coloniale en Afrique et par la suite il exerça particulièrement au Maroc où il mourut en 1944. En 1901, il bénéficia d’une mission du ministère des Colonies pour se rendre en Extrême-Orient. Au cours du voyage il rencontra un personnage qui put le soutenir, Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine et futur président de la République. De la sorte il eut la possibilité de portraiturer l’empereur d’Annam, Thành Thái. De l’actuel Vietnam, il poursuivit son voyage et visita le Japon, la Chine (en particulier la Mandchourie), la Sibérie. C’est durant ce périple qu’il se trouve à Séoul en juillet 1902.

Gravure représentant le tableau de La Nézière, parue dans La Dépêche coloniale illustrée (15 novembre 1910).

Portrait de Gojong par La Nézière, dessin paru dans L’Extrême-Orient en images.
Probablement grâce à l’entremise de Victor Collin de Plancy, chef de la représentation diplomatique française, il entre en contact avec un personnage considérable, Yi Yongik (1854-1907), membre prépondérant de gouvernement. Celui-ci lui passe commande d’un portrait du souverain et d’un autre de lui-même, en pied. Le premier, futur cadeau du ministre au prince, était, semble-t-il, destiné à être reproduit à cinq exemplaires afin d’être installé dans les postes diplomatiques coréens à l’étranger.
« À six heures [de l’après-midi], on m’introduit auprès de Sa Majesté qui vient de se réveiller. Elle me reçoit derrière une table recouverte d’une simple moquette, sans nul apparat, et j’ai l’impression d’être en face d’une majesté joviale, bourgeoise et bon enfant. » C’est ainsi que La Nézière évoque sa première entrevue. Veiller la nuit et dormir le jour pouvait sembler incongru à un étranger et contraignant puisqu’il devait se plier à la bonne volonté de son modèle. Ce comportement n’était point une simple bizarrerie de monarque ; la vie que menait Gojong ne se passait pas dans un calme absolu. S’il avait quitté en 1896 le château principal, le palais Gyeongbok, pour la légation russe puis l’actuel palais Deoksu c’était par sécurité. Sa vie pouvait se trouver en jeu : sa femme, la reine Min, avait bien été assassinée une nuit, dans ses appartements au cœur du palais, par des sicaires étrangers.
Les séances de pose qui ont suivi la première entrevue sont ainsi rapportées :
« Je n’ai eu l’honneur d’approcher l’empereur que cinq à six fois, lorsque je fus chargé de faire son portrait.
Le chambellan me faisait généralement prévenir que l’empereur me recevrait à huit heures du matin. À huit heures précises j’arrivais donc, en habit noir et en cravate blanche, car je ne devais me présenter que dans mon plus beau costume de cérémonie : c’est le protocole. Aussitôt, on attachait à ma personne un eunuque et on m’o rait à déjeuner... [...]
J’attendais toujours le bon vouloir de l’empereur qui semblait ne pas être pressé de poser : ce n’est généralement que vers les cinq heures du soir que j’étais admis en sa présence et pendant quelques minutes seulement.
– Et que faisiez-vous durant ces longues heures d’attente ?
– On me donnait du champagne ; puis on faisait venir les danseuses qui, des heures entières, dansaient devant moi ; je fumais, je me promenais avec mon eunuque... Enfin, le temps passait cependant... »

Joseph de La Nézière dans son atelier, photographie publiée dans La Dépêche coloniale illustrée (15 novembre 1910).
À partir du travail préparatoire effectué sur place, Joseph de La Nézière de retour à Paris, réalise sur toile, ni l’année suivante en 1903, un tableau de fort bonne taille, à savoir 3 mètres de haut pour 2,50 mètres de large. Ce n’est pas vraiment un portrait. Le tableau, peint à l’huile sur toile, est conçu comme une représentation en majesté. Est-ce le choix personnel de l’artiste ou bien celui du commanditaire ou encore celui de l’empereur lui-même ? La Nézière ne s’est pas précisément expliqué sur la question. Quoi qu’il en soit, le souverain est peint assis sur son trône dans la salle solennelle du palais Deoksu, alors sa résidence et appelé Gyeongun. La posture est strictement frontale, la composition symétrique et le cadrage ample. Le siège prend place sur une estrade garnie au fond d’un paravent au décor symbolique. Chargé d’un paysage factice avec pics montagneux, pins et vagues, lune et soleil, cet écran est associé à la royauté, représentée là dans son apparat traditionnel. L’empereur est bien vêtu selon les formes anciennes mais, élément insolite et volonté de modernité, la poitrine est barrée en écharpe du cordon de l’ordre du « pied d’or » nouvellement institué à la mode occidentale. À la différence du tableau réalisé quelques années auparavant, en 1898-99, par un autre artiste occidental, Hubert Vos (1855-1935) qui avait donné une image un peu intimiste du souverain, là, tout est mis en scène pour montrer celui-ci dans sa fonction et représenter un chef d’Etat, le chef d’un Etat souverain et libre. L’aspect politique de la peinture est on ne peut plus manifeste.
L’œuvre une fois terminée est confiée au ministère des Affaires étrangères français qui se charge de faire encadrer la peinture puis de l’expédier à Séoul. Arrivée là en septembre 1903 elle est remise à son destinataire sans délai. Hélas pour le peintre, celui qui avait passé commande, Yi Yongik, avait été disgracié entre temps et persécuté par les Japonais. Son portrait ne fut pas payé au peintre et celui de Gojong, n’étant pas une commande officielle mais simplement officieuse, se transforma en cadeau de l’artiste au souverain. Il en supporta seul les frais et il n’y eut pas de suite, pas même une lettre de remerciement. La Nézière n’avait néanmoins pas quitté Séoul totalement les mains vides. Il le raconta plaisamment : « Il [l’empereur] me remercia de façon magnifique. Un mandarin vint à mon logis, porteur de la liste des cadeaux qu’allait envoyer son maître. J’étais confus, tant la liste était longue. [...] Quelques instants après, j’étais édifié : le premier colis se composait de cinquante-deux éventails en papier de riz ‘pour donner au voyageur un air respirable’ ; le second de huit nattes, ‘pour que le voyageur puisse éviter la malpropreté des wagons’ ; enfin le troisième, de douze stores, ‘afin de garantir du soleil les yeux fatigués du voyageur’ ! »
Ces petits présents qu’il avait reçus à Séoul et dont il se gaussait volontiers demeurèrent sa seule rétribution. Il sollicita le Quai d’Orsay afin d’obtenir, en dédommagement, une commande destinée à une ambassade. Mais le ministère, n’étant pas engagé formellement dans l’opération, refusa toute compensation au peintre. On lui objecta, motif certainement déplaisant pour l’artiste, « un manque de notoriété ».
Les malheurs de l’œuvre ne finirent point là. Le portrait de Yi Yongik semble avoir disparu dès son arrivée à Séoul. Celui de l’empereur se perdit. Brûla-t-il dans l’incendie du palais en 1904 ? Aujourd’hui nul ne sait ni où, ni quand il fut détruit ou bien s’il se trouve quelque part, inconnu et oublié. Seules subsistent quelques représentations imprimées sur papier et des documents prouvant qu’il exista, témoignage d’une relation franco-coréenne inattendue.
Cet article est extrait du numéro 93 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


