L’éducation en Corée et son impact sur la société
Par Martine PROST
Professeur, ancienne directrice de l’Institut des études coréennes au Collège de France *

Nous sommes dans un supermarché en Corée. Une femme fait ses courses avec Kyung-min, son petit garçon qui, à vue d’oeil, a trois ou quatre ans. L’enfant va et vient dans les rayons où s’arrête sa maman. Il semble très à l’aise. Sa mère lui adresse de temps en temps un manjijima (Ne touche pas !) mais le ton n’a rien d’une mise en garde. Cela sonne plutôt comme un mot doux, quelque chose du genre « Tu sais, mon chéri, ces choses-là on ne doit pas les toucher » et le résultat est peu probant. L’enfant continue son manège, levant par moments les yeux vers sa mère et, jugeant au nunch’i (au regard) sa marge de manoeuvre. Le papa se trouve là mais il n’intervient pas parce que, contrairement aux pères français et à ce que l’on peut imaginer, les papas coréens ne représentent pas vraiment l’autorité. Ils sont souvent les premiers à céder face aux demandes des enfants. Argumenter n’étant pas dans la culture du pays ni dans les priorités de l’éducation, on laisse faire en se disant que tout rentrera dans l’ordre avec le temps.
Quand, pendant qu’elle fait ses courses, l’enfant demande à sa maman de lui acheter un paquet de biscuits, elle répond d’abord « non » mais cède un peu plus tard. Le « Non » catégorique d’une maman française n’a pas cours en Corée, pas plus que l’explication : « C’est bientôt l’heure de manger », qui suit et justifie le refus imposé. On vit dans l’instant et on répond à tous les désirs sur le champ. Les enfants font ce qu’ils veulent quand ils veulent et le ton le plus souvent plein de douceur des mamans coréennes contraste avec celui des Françaises qui se font un devoir de s’imposer et de se faire obéir de leur progéniture.
En Corée, on n’a pas la même rigueur à l’égard des enfants et, apparemment, on ne perd pas la face quand on cède à leurs caprices (le mot caprice, avec la même teneur sémantique critique, n’a d’ailleurs pas d’équivalent coréen !). La notion de « face » (chemyeon), si importante en Asie, ne joue fortement que dans la sphère sociale des adultes. Face à un(e) enfant, vous avez le droit de céder et personne ne vous reprochera de l’avoir fait. On se demande d’où vient cette permissivité. Il semblerait que l’idée de faire souffrir un enfant ne soit pas « morale ». Sous aucun prétexte, on ne refuse à quelqu’un de manger ou de bouger, sauf s’il y a danger pour la personne. Notre monde étant une source de souffrances pour les êtres humains, il serait cruel de rajouter de la peine à la peine. Alors, on cajole, on essuie les larmes, on prend son bébé dans ses bras, et, s’il pleure et refuse de mettre le pied à terre, on le garde pendant des heures contre soi, on donne des biscuits à son bambin à n’importe quelle heure de la journée... On est loin de notre approche rationnelle. On baigne dans le sentimental.
Cette façon de faire peut sans doute s’expliquer également par le sentiment de culpabilité culturellement inscrit dans l’esprit-coeur (maeum) des mamans coréennes. Elles se sentent « coupables » à l’égard de leurs enfants à cause du calvaire qu’ils vont devoir subir dès qu’ils entreront à l’école. Pour comprendre le pourquoi de ce sentiment, penchons-nous un instant sur le système d’enseignement coréen et sur l’importance que l’on donne aux études en Corée.
Hier pays de lettrés, aujourd’hui pays de docteurs, la Corée a, depuis toujours, accordé une place primordiale à l’éducation. Faire de longues études et soutenir une thèse en lettres ou en sciences, c’est presque banal en Corée du Sud où le nombre de personnes détentrices d’un doctorat est particulièrement élevé. Les parents coréens caressent tous le même rêve : celui de faire de leurs enfants des docteurs. En effet, atteindre l’excellence est l’objectif et, cet objectif étant le même pour tous, la concurrence qui en résulte est féroce. Dès leur plus jeune âge, les enfants n’ont d’autre obligation que celle d’apprendre encore et encore pour faire mieux que les autres. Les autres, c’est là que se focalise l’attention. Une étude a montré, à partir d’examens comparatifs d’encéphalogrammes, qu’une mère coréenne n’était satisfaite que si elle pouvait constater que son enfant avait obtenu de meilleurs résultats que ses camarades de classe tandis qu’une mère américaine se contentait de considérer les notes attribuées sans chercher à établir de comparaisons. L’obligation en Corée est de surtout ne pas se laisser dépasser et d’être le premier. L’escalade infernale - que tout le monde déplore en paroles - n’a pas pu être évitée. D’une soif « raisonnable » de connaissances, on est passé à une course « déraisonnable » aux connaissances. Déraisonnable dans le sens où la quantité l’emporte sur la qualité ; la mémorisation sur la réflexion.
De plus, l’enseignement de connaissances, à mémoriser en grand nombre et rapidement, implique de l’ordre et limite la contestation, deux traits de la société coréenne. Ce sont ces deux aspects que les Occidentaux critiquent le plus dans l’enseignement tel qu’il est conçu et dispensé dans les écoles coréennes publiques comme privées. Ils le jugent trop axé sur l’engrangement de données et pas assez sur l’entraînement au raisonnement et à l’esprit critique. Le gouvernement coréen, après s’être penché sur notre système éducatif et soucieux de favoriser la créativité de l’individu, a fini par introduire au niveau du lycée la pratique de la dissertation « à la française ». L’idée était bienvenue mais elle n’a pas porté ses fruits. En effet, les Coréens ont eu vite fait de publier des manuels de dissertation et les élèves d’apprendre par cœur les modèles proposés. Les instituts privés ont tout aussi rapidement adapté leurs prestations à cette nouvelle donne en offrant des cours brassant tous les sujets de rédaction possibles. De machines à apprendre, les élèves des lycées sont devenus des machines à raisonner. Ce qui n’empêche pas la République de Corée d’avoir dans ses 50 millions d’habitants des gens remarquablement intelligents. Disons qu’ils ne doivent pas nécessairement leur intelligence au système éducatif local ! Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs été formés à l’étranger.
Evidemment, il n’y a pas que l’éducation scolaire. Il y a aussi l’éducation familiale. Nous avons abordé le sujet un peu plus haut. Mais celle-ci n’est finalement pas d’un grand secours. Dans bien des cas elle aggrave la situation car, à la maison, pas le temps de se reposer. A peine arrivé de l’école, l’enfant est pris dans un nouveau cycle d’études parallèles, celui des gwaweo (études en dehors de l’école). Il va devoir suivre des cours à l’extérieur dans des hagwon, instituts spécialisés dans l’enseignement d’une multitude de disciplines académiques ou non. On peut s’imaginer que ces établissements, que l’on trouve dans tous les quartiers de toutes les villes du pays, sont fréquentés par les élèves ayant besoin d’un soutien scolaire. Il n’en est rien. L’enfant y est envoyé afin de s’avancer sur le programme de l’année en cours ou, pour beaucoup, de l’année suivante. Le phénomène est tellement répandu qu’il existe des écoles où les professeurs font l’impasse sur certaines parties de leur programme, considérant que le contenu est connu de tous. L’avantage de « ce système dans le système » est que les Coréens occupent une très bonne place dans le classement international des performances éducatives par pays. Non seulement ils sont bien éduqués (la politesse, c’est la base en Corée) mais ils sont cultivés et bien formés. Et, la concurrence au niveau mondial l’exigeant, les voilà de plus en plus innovants. Après leurs performances dans les nouvelles technologies, qui ont fait le renom de chaebols comme Samsung, ils se distinguent depuis plusieurs années dans le domaine des « produits artistiques ». La propagation de la vague coréenne (hallyu) est là pour le démontrer.
Mais, reprenons le fil de notre histoire et retrouvons Kyung-min et sa maman dans le supermarché. Elle a fini ses achats et la voici maintenant à la caisse. La queue à faire n’est pas longue, ou plus exactement, la vivacité des caissières fait qu’on n’a pas besoin de faire du sur place. On avance à une vitesse étonnante pour nous, Français, obligés de patienter partout. Les Coréens n’aiment pas attendre, ils ne savent d’ailleurs pas attendre. L’éducation met la priorité sur l’entraînement à agir vite et non sur la patience. Avant l’introduction des caisses automatiques, les performances des commerçants coréens en calcul mental laissaient bouche bée. L’école était passée par là et tout le monde - surtout les femmes - avait une capacité fulgurante à compter de tête, associée à une habilité déconcertante à faire usage du boulier pour les grosses sommes. Ajoutez à cela la vivacité comportementale des Coréens - elle aussi développée très tôt par l’éducation - et vous mettez clairement le doigt sur une différence irrévocable entre façons de faire à la coréenne et à la française. Le ppalli ppalli (vite, vite), expression de nos jours à la mode pour définir la société coréenne, a fait ses débuts plus tôt qu’on ne le pense et que ne pourrait le laisser croire la tradition « digne et posée » du confucianisme. En peu de temps, la maman de Kyung- min a quitté le magasin. Ses emplettes, elle les a laissées à la caisse. Elles lui seront livrées à domicile dans l’heure qui suit. Porter des sacs de courses ne se fait plus en Corée, pas plus qu’aller à la poste. Tout le monde passe par le service du taekpae (livraison immédiate) pour l’envoi des paquets, petits ou gros, dans tout le pays, avec la garantie de voir son colis arrivé à destination le jour même ou, à défaut, le lendemain au plus tard.
Mère et fils sont de retour à la maison. Ils y retrouvent Mi-sook (8 ans), la grande sœur, occupée à faire son travail de classe. Les deux phrases que la maman utilise le plus envers sa fille aînée sont « gongbuhae » (Etudie !) et « ppalli meogeo ! » (Dépêche-toi de manger !). Et elle n’est pas une exception. Dans toutes les familles coréennes, c’est pareil. Les enfants étudient beaucoup et avalent leur repas en deux temps trois mouvements, leurs smart-phones à portée de main, la télé devant leurs yeux, un ou deux livres sous le coude. Les pères, eux, travaillent beaucoup et mangent tout aussi vite que leurs enfants. Ils ne sont donc pas des modèles pour eux. D’ailleurs, n’ayant pas les mêmes horaires, ils ne sont généralement pas présents à table pour le dîner. S’installer tranquillement, attendre d’être servi et savourer une entrée, un plat et un dessert sans aller et venir à tout moment, cela existe en France, pas en Corée (où on sert et on mange tout en même temps). Obliger un enfant à finir un plat qu’il n’aime pas, lui demander de débarrasser les couverts, de faire son lit ou de ranger sa chambre, cela ne fait pas non plus partie des habitudes des familles. La mère ne cherche pas à éduquer son enfant par le biais du partage des tâches ménagères. Elle ne lui demande pas d’aide par crainte de lui faire perdre du temps. Pour elle, la priorité n’est pas là ; elle est à l’étude. Parce que sans réussite scolaire, il n’y a pas de réussite sociale possible, et, sans réussite sociale, pas de bonheur sur cette terre.


Ainsi l’espace familial ne remplit pas le rôle régulateur qu’il a dans certaines autres cultures. Il n’offre pas de complémentarité avec le milieu scolaire et ne fait que renforcer la frénésie générale. Qui plus est, les familles n’étant plus des daegajok (famille élargie, regroupant 3, 4 générations sous le même toit), les mamans n’ont plus une grand-mère ou un grand-père « à portée de main » pour s’occuper des petits-enfants. Elles paient donc de leur personne les frais de cette course à la réussite, en plus de la charge financière qui en résulte (au minimum 1/3 du budget familial va à l’éducation). D’autre part, les couples n’ayant plus qu’un seul enfant compte tenu du coût très élevé des études, les moments de défoulement que représentaient les disputes entre frères et sœurs se sont envolés. L’enfant se retrouve seul face à lui-même ou face à son galaxy dernière génération. Dans les milieux les plus fortunés, les enfants côtoient plus de monde mais, comme les relations sont extrêmement codifiées et laissent peu de place à la spontanéité, le nombre de personnes à qui se confier ou sur qui déverser sa frustration est là encore très limité. Ces enfants ont, en plus de leurs chauffeurs, des « secrétaires » et des « manageurs d’éducation », rémunérés par les parents avec une grande largesse afin de garantir à leur progéniture un encadrement à la hauteur de leur statut social. Ils sont souvent polyglottes dès leur plus jeune âge (anglais, français, chinois, espagnol...) et, s’ils ne sont pas envoyés dès le collège faire leurs études à l’étranger (USA, Angleterre, Canada, France, etc.), ils suivent, pour certains, des vidéoconférences hebdomadaires avec des professeurs natifs qui les plongent dans des situations équivalentes à celles de leurs petits amis partis se former en Occident. A quoi s’ajoutent bien évidemment un ou deux professeurs par matière importante, triés sur le volet et venant les faire travailler à domicile.
Les avantages de ce type d’éducation, au niveau du fonctionnement de la société, sont indéniables. Habitués à étudier sans relâche, contraints à se lever tôt et à se coucher tard (pas avant minuit pour les collégiens et lycéens) et n’ayant pas de vacances (on étudie même quand il n’y a pas d’école), les Coréens sont capables, à l’âge adulte, de s’adapter à des conditions de travail nettement plus contraignantes que les nôtres. L’éducation qu’ils ont reçue fait que, une fois dans la vie active, ils ne rechigneront pas à la tâche. Ils feront ce qui leur est demandé avec une détermination souvent exemplaire parce qu’ils ont appris coûte que coûte à aller jusqu’au bout d’eux-mêmes et qu’ils n’ont pas eu l’occasion - sauf s’ils ont vécu à l’étranger - d’être confrontés à d’autres schémas de vie possibles. Ils peuvent, bien sûr, revendiquer leurs droits et quitter, par exemple, le travail juste à l’heure mais ils savent qu’ils prennent des risques en ne respectant pas les normes du groupe. La Corée est, en effet, un pays où le groupe compte plus que l’individu, où les liens noués à l’école puis à l’université sont déterminants et où les relations professionnelles gouvernent la vie de tous.
Dans leurs existences, les Coréens ne connaissent qu’une courte trêve à l’université. Dès qu’ils entrent dans la vie active, plus de liberté, ou si peu ! La vie est un sacrifice presque du début à la fin. Et si les Coréens rient beaucoup, ils souffrent aussi beaucoup. Le taux de suicides est un des plus élevés du monde et l’indice relatif de bonheur (IRB) un des plus faibles des pays de l’OCDE. Doit-on rendre l’éducation responsable de ce triste constat ? Peut-être serait-ce aller trop loin mais il est sûr qu’elle génère des tensions considérables à tous les niveaux, individuel, familial et social.
Mais les Coréens ont, pour eux, qu’ils affrontent la réalité avec détermination et optimisme. Cet instinct à regarder le versant éclairé de la montagne est d’autant plus fort aujourd’hui qu’ils sont conscients d’être devenus un modèle de développement et de réussite. Ils savent que c’est l’éducation qui se trouve à la base de cette réussite et que c’est elle qui façonne la société et définit les schèmes comportementaux qui seront validés et promus par la collectivité. Ils savent aussi que leur avenir dépend de leur pouvoir d’innovation et de créativité ainsi que de leur acceptation de l’autre, au sens large, et, en particulier, de l’intégration des communautés étrangères de plus en plus présentes en Corée du Sud (damunhwa).
Ces schémas évoluent avec le temps et la Corée d’aujourd’hui n’est plus celle d’il y a dix ans. Il suffit de lire la presse pour le constater. Un article paru récemment dans un des grands quotidiens coréens annonçait, par exemple, que les achats/ventes d’appartements grandes surfaces (plus de 200 mètres carrés, ce qui n’est pas très grand pour les Coréens !) avaient considérablement diminué. Parmi les raisons évoquées pour expliquer ce phénomène, étaient citées la large disparition des daegajok (familles élargies), l’augmentation du nombre des personnes non mariées vivant seules, l’existence de nombreux gireogiappa (pères isolés de leurs familles) et l’apparition de foyers monoparentaux liés aux divorces de plus en plus fréquents.
Comment, de là, ne pas penser qu’un état de fait nouveau s’est installé en Corée, à savoir l’acceptation sociale du droit à un pluralisme de comportements ou, tout au moins, de l’existence dans la société d’une diversité comportementale qui n’était pas admise autrefois ? Comment ne pas penser que le rôle de la famille, même s’il se perpétue de nos jours sous des formes souvent très respectueuses de la tradition - par exemple dans l’importance qui est accordée au respect des aînés, ou dans la réticence au concubinage constatable chez les jeunes - a changé avec le temps et du fait de l’influence de la mondialisation qui s’est imposée en Corée peut-être plus encore qu’ailleurs en Asie ?
*Martine Prost est l’auteur d’un très intéressant livre intitulé "Scènes de vie en Corée", paru en 2011 aux éditions L’Asiathèque. Elle vit, depuis l’année dernière, à Séoul.
Cet article est extrait du numéro 84 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


