INTERVIEW : Kim Un-su, un écrivain tranquille
Propos recueillis par Jeong Eun Jin, Maître de conférences à l’INALCO

OVNI dans le monde de la littérature coréenne de par les différents genres dans lesquels il investit son réel talent (domaine fantastique avec Le Placard, thriller avec Les Planificateurs, roman noir avec Le Sang chaud…), Kim Un-su assume son originalité avec humour et sérénité. Culture Coréenne l’a rencontré pendant son séjour en France motivé par la parution de son recueil de nouvelles Jab ! (Serge Safran Editeur) et l’invitation de la Foire du livre de Brive (10 et 11 novembre) qui fut suivie par une soirée-rencontre à Paris, au Centre culturel coréen (12 novembre).
- Culture Coréenne : Pouvez-vous nous dire comment tout a commencé. Qu’est-ce qui vous a donné la vocation d’écrivain ?
Kim Un-su : Il y a deux choses dans ma vie que j’ai comprises assez vite de manière tout à fait naturelle. La première, c’était lors de la rencontre de celle qui allait devenir ma femme. C’était à l’université, en 1999. J’ai su en trente secondes que j’allais l’épouser. Le sentiment que j’ai éprouvé en la voyant ressemble à celui qu’on éprouve face à une œuvre d’art. Quant au deuxième déclic, il s’est produit quand j’étais adolescent. J’étais une sorte d’hyperactif. Membre du club littéraire au lycée, j’essayais un jour d’écrire un poème dans une salle de classe où régnait un vacarme pas possible. Cela a dû durer dix minutes, pas plus. Une sorte de paix est descendue en moi pour m’isoler de ce qui m’entourait. J’ai adoré cette tranquillité. Depuis, en pratiquant la méditation, j’ai découvert la notion de ipjeong, « entrer en tranquillité ». Il s’agit d’un des plus grands plaisirs qu’on puisse éprouver. Après cette expérience, j’ai dit au camarade qui se trouvait à côté de moi : « Je serai écrivain. » Il m’a répondu : « Espèce de taré ! Allez, on va manger ! » Depuis ce jour, je n’ai jamais voulu être autre chose qu’un écrivain. Ma vie a été un tourbillon, mais j’ai réussi à garder ma femme, l’écriture… et la tranquillité !

Jab ! de Kim Un-su, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Serge Safran éditeur, 224 pages, 17, 90 €.
- C.C. : Le périple marin que vous venez d’accomplir était-il aussi lié à ce besoin de tranquillité ?
Kim : Je suis monté sur un bateau qui partait en haute mer parce que j’avais besoin de me documenter pour écrire un livre (Bigeye). Ce n’est pas dans mes habitudes de me documenter pour écrire, mais c’est un monde qu’on ne peut pas connaître sans l’avoir fréquenté. Il me faut juste des odeurs, la condition humaine étant à peu près partout la même. Le bateau est essentiellement resté dans le Pacifique. Les vagues pouvaient atteindre sous mes yeux la hauteur d’un grand immeuble. Ce qui n’empêchait pas les pêcheurs de remonter des poissons. Tranquillement. Le bateau sur lequel j’ai embarqué n’était pas très différent de ceux qu’on utilisait dans les années 1950 et 60. Une très grande place était réservée aux congélateurs et au carburant. Dans un espace dont la largeur faisait sept pas et la longueur vingt pas se trouvaient deux rangées de couchettes séparées par un couloir. Vingt-quatre pêcheurs y passent deux ans ensemble. Moi, je suis resté là six mois.
- C.C. : Il serait incontestablement passionnant de s’attarder sur l’expérience unique d’un écrivain coréen spécialiste de la pêche au thon, mais revenons à votre œuvre.
Kim : Mes romans reflètent toutes ces expériences. La vie est la principale source d’énergie pour la littérature. Pour moi, il y a deux catégories d’écrivains : d’un côté ceux qui écrivent avec leur cerveau, de l’autre ceux qui le font avec leur corps. L’élite et les bêtes, dans notre jargon – ceux qui essaient de comprendre le monde grâce à la logique et ceux qui le font à l’aide de leurs sens. Je fais plutôt partie de la seconde.
- C.C. : Pensez-vous que les écrivains coréens de votre génération ont en général une vision pessimiste de leur pays ? Est-ce votre cas ?
Kim : Je suis un incorrigible optimiste. La vision des écrivains coréens me paraît dans l’ensemble assez objective. Si elle vous paraît pessimiste, c’est qu’elle reflète la réalité coréenne. En Corée, la modernisation a commencé avec la colonisation. Elle a duré un siècle, pour simplifier, alors que le processus s’est déroulé sur quatre siècles en Occident.
La génération de mon père crevait de faim. La mienne n’a pas connu ça. Ce que la société coréenne a réussi à améliorer, c’est surtout son économie. Les autres problèmes restent en suspens. La description de cet embrouillement donne sans doute l’impression qu’il s’agit d’une vision pessimiste. Mais le fait est que notre société est pleine de confusion.
- C.C. : Vous avez récemment signé aux Etats-Unis un très beau contrat pour Les Planificateurs. La presse occidentale vous compare à Henning Mankell. Que pensez-vous de cette appréciation ? Vous considérez-vous comme un auteur de thriller ?
Kim : Quand j’ai débarqué début décembre l’an dernier, j’ai découvert les articles de presse dont vous parlez. Celui de The Guardian m’a appris que j’étais un auteur de thriller, un autre que j’avais « révolutionné le genre » … Dans le champ littéraire coréen, la littérature de genre est méprisée par les défenseurs de la littérature dite « pure » qui ne daignent d’ailleurs pas mentionner d’autres écrivains que ceux qui ont fait leurs débuts de manière classique, à travers un concours littéraire ou des revues littéraires de renom. Je suis allé en Suède récemment où on m’a demandé quels auteurs de thriller j’aimais et je me suis rendu compte que j’en avais lu très peu à part Stephen King. Dans mon enfance, j’avais lu Kafka, Dostoïevski, etc. On connaissait mal les auteurs de thriller. On m’a alors demandé pourquoi j’avais écrit des thrillers et j’ai répondu que je ne savais même pas que j’avais fait ça. Quand je rencontre des écrivains coréens plus âgés, ils me disent : « Pourquoi écris-tu des romans comme ça ? Tu as pourtant étudié la littérature à l’université ! Un écrivain doit être sérieux. »
- C.C. : Etes-vous donc un auteur inclassable ?
Kim : Seulement selon des critères qui n’existent qu’en Corée. Toute littérature qui ne se passionne pas pour l’essence de l’être humain est considérée comme légère. J’ai réalisé vers l’âge de 32 ans que, comparées à celles des grands écrivains de la littérature coréenne moderne, des œuvres classiques comme Le Comte de Monte-Cristo, Le Petit Prince ou Crime et Châtiment étaient loin d’être aussi ennuyeuses et contenaient même des éléments de la littérature de genre. Les histoires racontées dans La Métamorphose ou L’Etranger sont fascinantes. C’est ça, la littérature. J’ai gaspillé trop de temps à creuser l’intériorité… Je me suis dit que je ne pouvais plus me permettre d’être ennuyeux. L’ennui est criminel. Il y a seulement des histoires, des bonnes et des mauvaises.

La soirée-rencontre avec Kim Un-su, qui a eu lieu le 12 novembre 2018 au Centre Culturel Coréen, a donné lieu à plusieurs lectures d’extraits de Jab ! présentés par la comédienne Violette Erhart (à droite).
- C.C. : Comme la plupart des romanciers coréens, vous écrivez à la fois des nouvelles et des romans. Néanmoins, vous semblez privilégier les récits longs.
Kim : En Corée, les nouvelles occupent une place excessivement importante. Si on n’écrit pas de nouvelles, il est très difficile de vivre de sa plume. On peut gagner beaucoup d’argent avec ce genre grâce aux prix littéraires, aux rééditions, aux subventions, etc., beaucoup plus qu’avec des romans. Tout le système privilégie les nouvelles. Mais un roman fait grandir l’écrivain qui s’immerge dans un univers pendant trois ou quatre ans et quand il en sort, il est différent. J’ai eu de grands noms de la littérature coréenne comme maîtres. Mais ils n’enseignaient pas comment écrire, ils se contentaient de nous faire boire ! Quand je leur montrais mon texte, ils corrigeaient des erreurs de forme, puis me le balançaient à la figure pour exprimer leur mépris, parce qu’un écrivain doit être humble, ne faisant que ce qui lui plaît, par vanité, alors que les paysans ou les mineurs travaillent pour vivre et faire vivre leurs proches. Un écrivain parle de ce qu’il ne connaît pas. Il ne participe pas vraiment à la vie. Personnellement, je pense qu’un écrivain est certes un observateur extérieur, mais peut essayer de s’approcher le plus possible de la vérité. C’est le holding, c’est-à-dire une étreinte.
- C.C. : Quelle approche de la nature humaine nourrit votre œuvre ?
Kim : A Séoul, les gens sont entraînés pour lancer des jab [coup de poing direct, bras tendu], ce qui leur permet de maintenir la distance souhaitée dans les relations humaines. Dans ce genre d’environnement, j’apparais comme un plouc ou du moins un arriéré. Mais la sociabilité permet-elle de mieux comprendre les gens ? Je ne le pense pas. Dans ma jeunesse, je pensais qu’il fallait rencontrer un maximum de personnes pour mieux saisir l’essence humaine, mais à présent je préfère voir et revoir les mêmes potes et aller picoler aux mêmes bars. Une étreinte donc. Pour les mêmes raisons, je ne suis pas adepte des réseaux sociaux. Mon maître de Tai-chi me dit de ne rien regretter, de ne rien promettre et de me contenter de profiter du moment qu’on passe en compagnie d’une personne pour bien rire et bien manger. C’est sans doute la meilleure façon de la comprendre.
Cet article est extrait du numéro 97 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


