Jesa ou comment honorer ses ancêtres en Corée
Par Pierre-Emmanuel Roux
Maître de conférences à l’Université Paris Diderot

Toute personne un peu curieuse des choses de la Corée a nécessairement croisé un jour ou l’autre le terme jesa au gré de ses rencontres ou de ses lectures – peut-être même dans les pages de cette revue. Ce rite habituellement traduit par « culte des ancêtres » ou « sacrifice aux ancêtres » s’est profondément ancré dans la culture péninsulaire au point d’en devenir emblématique. L’auteur de ces lignes vous invite donc à une petite excursion dans le monde du jesa à travers son expérience personnelle et ses recherches historiques.

Jesa, kézako ?
Jesa désigne littéralement un « sacrifice ». Il s’agit à l’origine d’un culte à caractère religieux qui était rendu, dans la Chine antique, aux défunts ainsi qu’à d’autres esprits et divinités. Les ancêtres assuraient une médiation avec les puissances surnaturelles et maintenaient un lien organique avec leur descendance vivante. Il va sans dire que ce rite a profondément évolué depuis deux millénaires au cours desquels il s’est acculturé dans le reste de l’Asie orientale, à commencer par la Corée.
Au fil des siècles, le jesa a davantage pris la forme d’un hommage que celui d’un culte à proprement parler. Il consiste à se réunir en famille pour offrir un repas à un ou plusieurs défunts en signe de piété filiale, une vertu cardinale de la pensée confucéenne. Son bon accomplissement, avec un certain faste, contribue également au rayonnement de la lignée.
Il faut préciser ici que jesa est un terme générique servant à qualifier plusieurs types de rites. C’est un giilje (ou gije) lorsqu’il se déroule le jour anniversaire de la mort d’un parent (giil). Au moment des grandes fêtes traditionnelles comme le nouvel an (seollal) et la fête des moissons (chuseok), il devient un charye ou « cérémonie du thé », même si la coréanisation du rite a fait disparaître toute trace du breuvage. Le jerye, « rite sacrificiel », est notamment associé, de nos jours, à la cérémonie dédiée aux anciens rois de la dynastie du Joseon*. Quant au sihyang, « sacrifices offerts aux quatre saisons », il n’est plus rendu aujourd’hui qu’au 10e mois lunaire et s’adresse uniquement aux lointains ancêtres. La complexité terminologique de cette liste non exhaustive – espérons qu’elle n’a pas fait fuir nos lecteurs ! – rappelle que le confucianisme insiste sur l’adéquation entre les noms et les réalités, une condition sine qua non à l’harmonie du monde.
* Voir par exemple le numéro 90 de Culture Coréenne (printemps/été 2015), p. 20-22.

Une cérémonie dite jerye est célébrée au Temple des ancêtres royaux (Jongmyo), à Séoul, en l’honneur des rois de la dynastie du Joseon (1392-1897).
À la table des ancêtres
Le confucianisme recommande une pratique correcte et sincère des rites. Rien n’est donc laissé au hasard dans la préparation du repas servi à l’ancêtre. En Corée, mets et aliments sont disposés sur une longue table basse et se répartissent en principe sur cinq rangées. La première est occupée par le sucré (fruits et confiseries traditionnelles), la seconde par des légumes assaisonnés (namul), la troisième par des soupes de nouilles, la suivante par des plats de viande, poisson et galettes (jeon). Quant au dernier rang, il est réservé à la tablette – une pièce en bois indiquant le nom de l’ancêtre – qui est entourée par des bols de riz et de soupes (guk), ainsi que de deux bougies. Un paravent en arrière-fond cache le mur lorsque le jesa se déroule au sein d’une habitation. Une seconde table, plus petite, avec un encensoir, se dresse par ailleurs devant ce généreux ensemble. Cette description théorique connaît toutefois des disparités régionales plus ou moins importantes auxquelles s’ajoutent des variations parfois considérables au sein de chaque famille, en fonction de l’attachement aux traditions.
La cérémonie suit également des règles bien définies dont voici quelques traits essentiels. La date n’est pas négociable, tout comme le moment de la journée : si l’hommage rendu au jour anniversaire de la mort d’un proche ancêtre doit toujours avoir lieu à la nuit tombée, les autres jesa se déroulent en revanche le matin. Par ailleurs, les « jeunes » défunts sont honorés au sein du foyer familial pendant cinq générations, tandis que les anciens sont vénérés sur leur tombe, du moins quand ils ne sont pas oubliés.
Le rituel est présidé par un officiant, généralement l’homme le plus âgé qui brûle de l’encens et appelle l’esprit du trépassé à travers une invocation. S’ensuivent plusieurs prosternations alternées avec des offrandes de cheongju – un alcool de riz clair ressemblant au saké japonais – qui sont en principe réservées aux hommes. Après que l’officiant eut planté une cuillère dans un bol de riz et posé une paire de baguettes sur un bol de soupe, tous les participants se retirent pendant quelques minutes afin de laisser l’ancêtre « savourer » son repas, puis ils reviennent se prosterner une dernière fois pour mieux raccompagner l’esprit. C’est au terme de ce cérémonial que les vivants peuvent à leur tour se sustenter.

La cuillère plantée dans un bol de riz marque la dernière étape du jesa avant que l’ancêtre ne vienne « déguster » son repas.

Plusieurs formes de jesa sont célébrées sur les tombes des ancêtres. C’est notamment le cas du sihyang, dédié aux lointains ascendants de la lignée.
Le « royaume oriental des rites »
Dans l’Asie orientale classique, le jesa formait le dernier et le plus important des « quatre rites » ponctuant la vie des hommes confucéens, après le port de la coiffe virile (symbole du passage à l’âge adulte), le mariage et les funérailles. Il n’y a guère de doute sur le fait qu’il était connu en Corée dès les premiers siècles de notre ère, mais sa pratique ne se généralisa que bien plus tard, à l’époque du Joseon (1392-1897).
Les premiers souverains de cette dynastie avaient cherché à créer une véritable société néo-confucéenne pour asseoir leur autorité et réduire l’influence du bouddhisme, religion d’État du royaume de Goryeo (918-1392). Ce processus de confucianisation était passé par une sorte de révolution rituelle qui consistait à faire disparaître les rites bouddhiques ou impropres dans toutes les couches de la société, et à imposer des cultes officiels et familiaux bien définis. Le jesa occupait ici une place centrale. Dès les premières années de la dynastie, les fonctionnaires avaient reçu l’obligation d’ériger un temple domestique à leurs ancêtres, et même les gens du commun étaient tenus de rendre chez eux un culte à leurs défunts. Ce renouveau ritualiste fut long à se mettre en place et il fallut attendre le XVIe siècle pour que le rite ancestral soit très largement pratiqué et les temples domestiques érigés partout dans les différentes provinces.
Le jesa joua pendant plusieurs siècles le rôle d’un ciment social, renforçant l’idée que les hommes n’étaient pas des individus isolés mais les membres d’une famille et d’une communauté. Mais il ne fut pas seulement un élément clé dans l’effort de confucianisation de la péninsule. Après l’établissement d’une dynastie mandchoue – donc « barbare » – en Chine au XVIIe siècle, la pratique rigoureuse du jesa servit à justifier l’idée que la Corée était devenue le dernier bastion de la civilisation confucéenne. Ce n’est pas un hasard si le Joseon était alors connu à travers toute l’Asie orientale comme le digne « royaume oriental des rites ». Cette situation favorisa en définitive la construction d’une identité proto-nationale à la fin de la dynastie et explique en partie les prétentions des Coréens actuels à être les véritables gardiens du Temple du confucianisme.

Une table typique d’un jesa célébré dans une maison traditionnelle, avec cinq rangées d’aliments ou de mets préparés pour l’occasion. Le nom de l’ancêtre est soigneusement indiqué en sinogrammes sur une feuille de papier collée sur la tablette qui est elle-même déposée au fond de la table. Cette feuille est toujours décollée, puis brûlée après la n de la cérémonie.
Épreuves
Le jesa et d’autres rituels confucéens ne manquèrent pas de rencontrer une résistance au niveau local tout au long de la dynastie du Joseon. Le gouvernement était régulièrement en lutte contre les cultes rendus à des divinités locales ou aux esprits. Des incidents liés à la destruction des tablettes ancestrales ou des temples domestiques pouvaient également résulter de disputes familiales ou encore s’expliquer par le degré limité de la confucianisation dans certaines régions marginalisées. Des inspecteurs royaux étaient régulièrement envoyés sur place pour s’enquérir des individus prêchant avec trop de zèle des enseignements hétérodoxes à même de susciter des désordres dans la société.
La situation économique parfois difficile du pays, comme ce fut le cas au tournant du XVIIe siècle et à la fin du XVIIIe, suscita en parallèle une entrave involontaire à l’accomplissement du jesa. De nombreux sujets, même au sein de l’aristocratie, étaient incapables pour des raisons financières de rendre un culte à leurs ancêtres, puisque ce rite relativement coûteux occasionnait l’achat et la préparation de nombreux mets.
L’introduction du christianisme à la fin du Joseon constitua une autre difficulté, même si les premiers missionnaires s’accordaient à dire que la pratique du jesa était inversement le principal obstacle au progrès des conversions.
L’interdiction par le Vatican de ce rite confucéen déboucha sur le premier grand incident anti-catholique de Corée : deux lettrés convertis, Paul Yun et son cousin Jacques Gwon, furent décapités en 1791 parce qu’ils avaient refusé de rendre un culte à la mère défunte du premier. Cet événement alimenta pendant un siècle le sentiment que la religion catholique était capable d’ébranler les fondements mêmes de la société avec ses principes immoraux. Il fallut attendre 1939 pour que la papauté cesse de considérer ce rite comme une idolâtrie et autorise les catholiques coréens, et plus généralement est-asiatiques, à le pratiquer.
La position des protestants n’a en revanche guère évolué depuis le XIXe siècle. Ces derniers continuent à y voir un culte de nature religieuse – il y a en effet de quoi être troublé lorsqu’on assiste à son premier jesa – et ils ne se résignent toujours pas à l’autoriser au niveau doctrinal. D’où certaines frictions qui n’empêchent pas des formes d’accommodement dans les familles plurireligieuses. Combien de fois avons-nous vu des protestants affermis participer discrètement au rite défendu ! Par ailleurs, certaines branches du protestantisme ont très tôt eu l’ingéniosité de lui substituer un « rite chrétien de deuil » (chudo yebae) en vue de faciliter les conversions qui se sont encore accélérées avec l’élan de modernisation du pays.

Cette cérémonie d’un charye du XXIe siècle est à la fois empreinte de modernité et de tradition. Elle se tient dans un appartement urbain où la table richement garnie associe mets classiques et aliments moins traditionnels comme les bananes. Les jeunes Coréens se plient toujours au rituel mais en portant des vêtements décontractés. Enfin, le tapis chauffant typiquement coréen, sous la natte, nous rappelle que ce charye a lieu au moment du nouvel an lunaire, entre janvier et début février.
Modernité
L’évolution des mœurs et des structures familiales, l’urbanisation et l’exode rural, les critiques à l’égard du confucianisme qui aurait entravé l’entrée dans la modernité, sans oublier le poids croissant du protestantisme (presque 20% de la population sud-coréenne actuelle) sont autant de raisons qui auraient dû mettre à mal le jesa au cours du XXe siècle. Mais loin de se voir relégué à l’oubli, notre rite a su s’adapter aux changements sociétaux. Plusieurs sondages récents indiquent même qu’environ 75% des Sud-Coréens continueraient à le pratiquer, quoique dans des formes souvent simplifiées.
À quoi ressemble donc un jesa aujourd’hui ? Moins solennel que par le passé, il tend aussi à laisser une place aux femmes qui ne sont plus seulement cantonnées aux fourneaux. Et si les familles les plus traditionnalistes continuent à garnir abondamment la table des ancêtres, les autres se bornent volontiers à quelques mets, voire à des friandises ou autres cochonneries industrielles agrémentées de vin rouge qui remplace le conventionnel cheongju sur une table haute ! Mais le jesa moderne est aussi un business. Les femmes actives n’hésitent pas à commander des plats au marché du coin ou sur internet pour mieux échapper à deux jours en cuisine. D’aucuns se tournent encore vers les temples bouddhiques ou certaines entreprises spécialisées en vue de célébrer le rite à leur place et entretenir les tombes de leurs aïeux.
Et n’oublions pas l’existence de solutions numériques à l’attention des plus connectés. Blogs et applications pour smartphones rivalisent d’inventivité dans la description du cérémonial. Quant aux internautes fainéants, ils se contentent désormais de quelques prosternations devant leur ordinateur avec une table ancestrale digitalisée en fond d’écran.
On peut dire en guise de conclusion que le jesa sert de nos jours à promouvoir une certaine fierté culturelle coréenne. C’est grâce à lui que la Corée du Sud peut continuer à s’affirmer comme plus confucéenne que la Chine. Faut-il donc s’étonner que des Chinois aient traversé la mer Jaune après l’ère maoïste pour y réapprendre à honorer leurs ancêtres ? Il reste à se demander si les prochaines générations de Coréens auront le désir et la volonté de perpétuer une tradition en pleine mutation. L’avenir nous le dira. Réponse donc d’ici une trentaine d’années, si Culture Coréenne veut bien nous réserver dès à présent quelques pages dans un numéro de 2050 !
Cet article est extrait du numéro 98 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


