Interview de Seong-Jin Cho
Propos recueillis par Elsa FOTTORINO
Rédactrice en chef du magazine Pianiste


Au téléphone, depuis Berlin où il vit, le pianiste coréen de 27 ans s’exprime dans un français impeccable. Ce natif de Séoul nous assure qu’il n’a pas parlé la langue de Molière depuis trois ans. On peine à le croire tant il s’exprime de façon claire et l’emploi des mots est choisi, raffiné. Il fait preuve aussi d’une certaine discrétion, d’une certaine pudeur, qu’on lui connaissait déjà lors de notre première rencontre en 2015. Une discrétion à l’image de son jeu, toujours sur le fil de l’émotion. Sa façon d’aborder Chopin, notamment, s’inscrit toujours dans la recherche du juste équilibre. Il interprète cette musique avec majesté, ce que confirme son nouvel album (à paraître en août) avec le London Symphony Orchestra et Giandandrea Noseda : dans le deuxième concerto, il fait montre d’un art parfaitement maîtrisé du bel canto. La beauté de son chant nous saisit. Quant aux Scherzos, ils sont tour à tour dramatiques, lyriques, épiques.
Son enseignement auprès de Michel Béroff au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris de 2012 à 2016, lorsqu’il était adolescent, a laissé des traces. Assez rapidement, le jeune interprète a su assimiler de nombreuses références stylistiques. Et en 2015, il s’illustrait au célèbre Concours Chopin de Varsovie – dont il rêvait depuis ses onze ans – inscrivant ainsi son nom dans la légende, aux côtés des plus illustres interprètes : Martha Argerich, Krystian Zimerman ou encore Maurizio Pollini.
Avant cette consécration, Seong-Jin Cho avait déjà un beau palmarès à son actif : 1er prix du Concours international Frédéric-Chopin pour jeunes pianistes de Moscou en 2008, 1er prix du concours d’Hamamatsu en 2009 au Japon… il était vraiment taillé pour le succès.
Sa victoire fracassante au concours Chopin a changé sa vie. Contrat d’exclusivité avec Deutsche Grammophon, invitation sur les plus grandes scènes du monde… Il se produit depuis avec des formations d’exception : Orchestre Philharmonique de Berlin, Orchestre de chambre d’Europe, Orchestre philharmonique de Radio France… Et il ne cache pas son attachement
à Paris, toujours intact malgré son départ pour l’Allemagne. Avant la pandémie, il revenait souvent dans la capitale où il a conservé de nombreuses attaches. Il a même enregistré dans la foulée de son premier disque Chopin, un album dédié à Debussy. Il me confiait à l’époque avoir puisé son inspiration dans les rues de Montmartre. Sous ses doigts, rien n’est laissé au hasard.
Libre avant tout, il trace son sillon au gré des envies, de ses rencontres. On retient aussi dans sa discographie le Concerto n°20 de Mozart aux côtés de Yannick Nézet Séguin et l’Orchestre de chambre d’Europe. Ou encore son disque « Wanderer » paru en 2020, avec lequel il signe un retour au répertoire romantique. Schubert et Liszt y sont à l’honneur, ainsi que Berg, déjà tourné vers le 20e siècle. Pianiste de la modernité, Seong-Jin Cho a exploré tout récemment cette période à travers un nouvel enregistrement inattendu, crépusculaire, avec le baryton Matthias Goerne, dans un programme Mahler, Strauss, Pfitzner. Un pianiste qui n’a donc pas fini de nous surprendre.
Culture Coréenne : Quel souvenir gardez-vous de vos quatre années passées à Paris ?
Seong-Jin Cho : J’y suis resté jusqu’à mes dix-huit ans. J’ai gardé un lien avec Michel Béroff qui a été mon professeur au Conservatoire de Paris pendant ces quatre années très importantes pour moi. C’est lui qui m’a préparé au concours Chopin en 2015. J’ai aussi travaillé avec Bertrand Chamayou et Laurent Cabasso. Après ma victoire à Varsovie, je ne pouvais plus poursuivre mes études car j’étais très sollicité ! J’ai alors quitté Paris pour Berlin. Mais les années que j’ai passées à Paris ont été décisives pour moi. J’ai appris beaucoup de choses au CNSM. Pas seulement le piano. Mais aussi la musique de chambre, l’histoire de la musique, l’analyse…toutes ces disciplines que je n’avais pas apprises quand j’étais en Corée. Ces cours étaient très intéressants pour moi. Et rencontrer les musiciens français aussi ! Ils sont très différents des musiciens coréens…
De quel point de vue ?
Ils sont plus libres. Les Coréens travaillent plus que les musiciens français qui profitent plus de la vie. Personnellement, je suis un peu entre les deux… Je travaille un peu plus qu’un musicien français mais moins qu’un musicien coréen.
Comment vous êtes-vous adapté à la vie parisienne ?
Ma vie a changé très vite de façon radicale quand je me suis installé à Paris. Avant, je vivais à Séoul et je ne parlais pas français. La culture coréenne est très différente. J’ai déménagé en France parce que l’industrie de la musique classique est plus développée en Europe et que c’est un bon point de départ pour voyager. La première fois que j’ai rencontré Michel Béroff, c’est lors du concours Tchaïkovski. Il faisait partie du jury. J’étais alors au lycée en Corée. Plus tard, il m’a reçu dans sa classe. Le CNSM est le premier conservatoire où je suis allé dans ma vie. Mais mon professeur en Corée était une femme très ouverte, qui était liée à l’Europe.
Qu’est-ce qui vous a séduit à Paris ?
J’ai tout de suite été ébloui par la scène musicale foisonnante. De grands concerts sont programmés en permanence, on peut écouter Martha Argerich, Radu Lupu… J’étais toutes les semaines à la salle Pleyel pour écouter les grands récitals, mais aussi les concerts symphoniques, en particulier l’Orchestre de Paris. Même si aujourd’hui je vis à Berlin, je suis toujours très attaché à la France. Avant la pandémie, j’allais régulièrement à Paris pour mes concerts ou voir mes amis. J’adore la culture, la façon de vivre à la française, plus libre. Et aussi, cette passion avec laquelle les gens aiment discuter, débattre… j’adore ça ! Ainsi que la cuisine… La France me manque.

Vous avez conclu ces années en France par un très beau disque Debussy (Images, Children’s Corner, Suite Bergamasque, l’Isle Joyeuse)…
J’ai approfondi la musique de Debussy au cours de mes études avec Michel Béroff. C’est un répertoire dans lequel je me sens en confiance, assuré. Ce qui me séduit, ce sont avant tout les couleurs. Je peux imaginer les sonorités, des sons de cloches, l’eau…C’est une musique très imagée.
Cinq ans après votre premier disque consacré à Chopin, vous revenez à ce compositeur. Votre regard sur sa musique a t-il évolué ?
J’ai enregistré Chopin pour la première fois en 2016 - le 1er concerto et les Ballades - juste après avoir remporté le concours. Avec ce nouvel enregistrement, je voulais clore le cycle avec le même chef d’orchestre, Gianandrea Noseda, et le même orchestre, le London Symphony Orchestra. Cinq ans plus tard, ma façon de jouer cette musique n’a pas changé. Si ce n’est que je me sens plus libre. Je n’aime pas quand Chopin est interprété de façon trop extrême. C’est une musique très noble et poétique. Il ne faut pas tomber dans le mauvais goût. Trouver le bon équilibre dans le chant, le rubato. J’imagine des chanteurs, sopranos, barytons. Et j’imite la voix.
La voix, c’est votre guide ?
Surtout chez Chopin. Chez Beethoven, c’est l’orchestre. Le 2e mouvement du 2e concerto de Chopin, c’est la voix humaine. Cela fait partie des plus belles musiques jamais écrites ! J’ai travaillé plusieurs fois avec Gianandrea Noseda qui connaît parfaitement l’opéra. C’est très confortable pour moi de jouer Chopin avec lui car cette musique est justement très lyrique.
Vous avez associé le 2e concerto aux Scherzos. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces pages ?
J’ai joué le 2e et le 4e quand j’avais quinze ans et j’ai appris le 1er et le 3e l’année dernière. Le 1er est très effrayant, nerveux, en même temps léger, rapide, dramatique. Il y a un très beau moment dans la 2e partie, en majeur, une magnifique mélodie. Le 2e Scherzo est le plus dramatique des quatre. Le 3e est plus violent dans les émotions, les sonorités. Chopin écrit cette pièce à Majorque, alors qu’il est malade et qu’il fait très mauvais temps. Il est très nerveux à ce moment-là. On peut l’entendre… Le 4e est léger. C’est le seul Scherzo en majeur. C’est une partition très brillante comme peuvent l’être ses œuvres de jeunesse.
Pourquoi avoir laissé passer toutes ces années entre ces deux enregistrements ?
Je voulais explorer plus de répertoire et je ne voulais pas, après ma victoire au concours Chopin être associé uniquement à ce compositeur. Il y a trop de bonnes musiques ! J’ai exploré d’autres compositeurs, Mozart, Debussy... En 2019, j’ai même intentionnellement passé une année entière sans jouer Chopin. Mais je l’aime toujours autant. Je me sens très proche de lui. Je l’admire en tant que compositeur, et pour le fait qu’il ait dédié sa vie au piano.
Vous évoquiez la voix, le lyrisme de Chopin…Vous avez récemment signé un disque avec le baryton allemand Matthias Goerne…
Il habite à Berlin, c’est facile de répéter. C’était la première fois pour moi que je jouais avec un chanteur. J’ai appris beaucoup de choses avec lui. C’était complètement différent de mon expérience avec les cordes. Nous avons sélectionné des œuvres qui incarnent une rupture avec le romantisme. Le climat est très sombre. Matthias m’a proposé ce répertoire. J’adore la musique de Richard Strauss, de Wagner mais ils n’ont quasiment pas écrit pour le piano. Ils ont surtout composé de l’opéra ou de la musique symphonique. Pour les pianistes, c’est rare de jouer ce type de répertoire. C’est une chance car j’adore ces compositeurs. Même s’il y a beaucoup de notes et qu’ils sont très difficiles à jouer.
Comment avez-vous vécu cette longue période de pandémie que nous venons de traverser ?
Je suis passé de 90 ou 100 concerts par an à beaucoup moins.... L’année dernière, j’ai eu seulement 20 ou 30 concerts. L’avantage, c’est que j’ai pu apprendre beaucoup de musique, écouter des symphonies de Mahler dans ma chambre, avoir du temps libre, trop de temps libre… Mais j’en ai profité pour me plonger dans la musique et pour apprendre de nouveaux répertoires. J’ai travaillé beaucoup de Szymanowski et de Janacek. J’ai aussi appris le 3e concerto de Bartok ou le concerto de Schumann. à présent, j’espère que les choses vont reprendre d’une façon plus normale très rapidement. En juin, j’ai prévu quatre concerts en ligne. Je n‘ai pas joué en public depuis des mois, à l’exception d’un concert en Russie à jauge réduite.
Quels sont vos prochains rendez-vous avec la scène française ?
En France, je serai en concert au mois de décembre avec l’Orchestre National de France.


