Interview : Chérif Khaznadar
Propos recueillis par Georges ARSENIJEVIC


Metteur en scène et poète né en Syrie, auteur de nombreux ouvrages sur le théâtre et les cultures du monde et membre de l’Académie européenne des sciences, des arts et des lettres, Chérif Khaznadar* est sans nul doute l’une des plus éminentes personnalités de la vie culturelle française de ces dernières décennies. Grand découvreur des cultures d’ailleurs et présent depuis les années 1970 sur tous les fronts, dans le domaine de la musique, de la danse et du théâtre, il fut, de 1974 à 1982, directeur de la Maison de la Culture de Rennes et à l’origine de la création du Festival des arts traditionnels, premier grand festival du genre dans l’Hexagone. C’est dans le cadre de ce festival, pionnier en matière d’« expérience du divers » et de dialogue interculturel, qu’il présentera pendant une dizaine d’années, de nombreux spectacles de haut niveau témoignant de la richesse et de la diversité des cultures du monde. Dans le cadre de cette expérience, à l’époque novatrice et qui marquera incontestablement le paysage culturel français et européen, Chérif Khaznadar sera le premier en France à proposer au public, dès 1978, un grand spectacle de musiques et danses coréennes présentant, entre autres artistes de renom, le grand spécialiste de la danse bouddhique seungmu Yi Mae-bang, Trésor national vivant. D’autres spectacles coréens de haut niveau seront également présentés à Rennes au cours des années qui suivront à la Maison de la culture ou à l’Opéra de Rennes – également co-dirigé par Chérif Khaznadar de 1980 à 1984. Ainsi, c’est grâce à lui que le public breton sera le premier en France à découvrir, dès les années 1980, toute une brochette d’artistes coréens parmi les plus éminents, tels Hwang Byung-ki, grand compositeur et légende vivante du gayageum, Lee Sun-ock, célèbre danseuse zen, ou encore le renommé Théâtre Jayu de Séoul (entre autres).
Puis, à la direction de la Maison des Cultures du Monde, dont il est d’ailleurs toujours président aujourd’hui, Chérif Khaznadar s’attachera à partir de 1982 (année où il invite d’entrée la chanteuse Han Ae-suhn pour une nuit du pansori retransmise sur France Musique, qui fera date), à faire connaître au public français les arts du spectacle coréens. Ainsi, sa Maison programmera de nombreuses représentations coréennes permettant au public français de découvrir les grands maîtres de la musique de Corée, la musique de cour ou la musique chamanique, les musiques et danses bouddhiques, le samul nori (percussions coréennes), le gagok (chant lyrique accompagné par un ensemble d’instruments à vent ou à cordes), le théâtre contemporain coréen, et bien d’autres genres encore. Il est évident que beaucoup de ces représentations, très emblématiques de la culture traditionnelle coréenne et de très haut niveau mais cependant pas assez commerciales, n’auraient sans doute jamais pu être programmées en France sans le concours de la Maison des Cultures du Monde et de son Festival de l’Imaginaire (créé en 1997) qui a très souvent mis à l’affiche des artistes coréens.
Ainsi, on peut dire sans exagérer que Chérif Khaznadar et sa Maison, lieu unique de découvertes et d’échanges, ont largement contribué à la diffusion et à une meilleure connaissance en France des arts du spectacle coréens**. Il va donc de soi que les liens entre ce grand professionnel de la culture et notre établissement, noués vers la fin des années 1980, ont toujours été d’une grande proximité. Quasiment depuis son ouverture, Chérif Khaznadar a été le témoin privilégié de son histoire et de ses diverses activités en France. C’est pourquoi nous avons voulu, à l’occasion du 40e anniversaire de notre Centre, lui poser quelques questions sur sa perception du travail accompli et du chemin parcouru durant ces quarante années durant lesquelles on a pu constater que les Français s’intéressaient de plus en plus à la culture coréenne.

Culture Coréenne : Monsieur Khaznadar, je crois que vous avez été le premier en France à proposer à Rennes, en 1978, un grand spectacle coréen. C’était une période où, dans l’Hexagone, on ne connaissait rien ou presque de la Corée et de sa culture. Il n’y avait en ce temps-là pas un seul film coréen distribué en France et Paris ne comptait que deux ou trois restaurants coréens. Très peu de livres d’auteurs coréens étaient accessibles car les éditeurs français ne s’intéressaient pas à la littérature coréenne. Et les arts traditionnels du spectacle de Corée étaient quasi inconnus… Pour ce qui vous concerne, comment avez-vous découvert la culture coréenne et en êtes arrivé à programmer cette première représentation à Rennes ? On peut dire aujourd’hui qu’elle était à la fois historique et à l’époque très insolite…
Chérif Khaznadar : J’ai créé le Festival des arts traditionnels à Rennes en 1974 à une époque où les formes d’expression spectaculaires du monde étaient très mal connues du public en France. Aucune institution n’avait pris le relais du Théâtre des Nations (1954 – 1968) et seuls les Amis du Musée Guimet programmaient pour un public restreint quelques concerts de musique asiatique. J’étais alors, depuis 1963, membre de l’Institut international du théâtre de l’UNESCO et conseiller pour le théâtre du Tiers-monde ce qui me donnait l’occasion de participer à des colloques et festivals un peu partout dans le monde et de découvrir toute la richesse du patrimoine et de la créativité dans le domaine du spectacle comme de me lier d’amitié avec des créateurs et des spécialistes de ces formes. J’ai été surpris de découvrir la richesse et la variété du patrimoine culturel coréen que je ne pouvais pas soupçonner puisque, à l’époque, les références en matière de spectacles de l’Extrême Orient se limitaient à l’Opéra de Pékin pour la Chine et au Kabuki pour le Japon et, gardons en mémoire que dans ces années soixante-dix du siècle dernier il n’y avait ni internet ni Google ! Je me suis alors mis en tête de faire connaître à mon public la culture coréenne et c’est ainsi que j’ai pu, grâce aux conseils et au soutien de mon ami le professeur Kim Jeong-Ok, présenter les premiers spectacles coréens à Rennes.
C.C. : Quelles ont été les premières réactions du public rennais découvrant la culture coréenne ?
C.K. : La réaction du public a été d’emblée plus qu’enthousiaste car le public découvrait non seulement des artistes de grand talent, des musiques, des danses, des costumes merveilleux mais il avait aussi l’impression de découvrir toute une culture qui lui était inconnue et qu’il ne soupçonnait pas d’un pays lointain dont il ne connaissait que les souvenirs d’une guerre.
C.C. : Je crois savoir que le Festival des arts traditionnels que vous avez mis sur pied à Rennes a été un beau succès. Et vous avez été une sorte de pionnier en la matière. Est-ce que c’est ce premier succès en Bretagne qui vous a donné envie de poursuivre cette « expérience du divers » à Paris et qui vous a en quelque sorte porté à la tête de la Maison des Cultures du Monde ?
C.K. : Absolument ! L’expérience réussie de Rennes m’a incité à proposer en 1981 au ministère de la culture la création, à Paris, d’une institution dont la mission spécifique serait d’accueillir en France les cultures du monde. L’idée a immédiatement séduit Jack Lang le nouveau ministre de la culture qui a décidé de créer cette institution, à l’époque unique au monde, et de m’en confier la direction.
C.C. : Dès votre première saison à la Maison des Cultures du Monde, dont vous devenez directeur en 1982, vous programmez une nuit entière de pansori ! Ce genre traditionnel – dont on dit souvent qu’il est le reflet de l’âme coréenne –, est magnifique mais d’un abord pas facile pour un public parisien complètement novice en matière de culture coréenne. Et vous lui proposez d’emblée une nuit entière de pansori… et sans sous-titrage… C’était à l’époque plutôt osé, non ?
C.K. : C’était en effet un énorme pari mais dans la ligne de toute mes programmations. Je tenais à présenter les formes extra-européennes de spectacle sans concession ; Ce n’est pas parce que le public occidental était habitué à des spectacles d’une heure trente à deux heures que je devais adapter le pansori aux normes européennes.
C.C. : Il faut rendre hommage à la Maison des Cultures du Monde car vous y avez programmé tant de belles choses ! Parfois, c’est votre équipe qui a pris l’initiative au gré de ses découvertes et pérégrinations artistiques. Parfois, nous avons co-organisé des spectacles ensemble. Mais tous les événements présentés avaient en commun un très haut niveau artistique. Votre maison nous a apporté une aide précieuse dans notre mission qui consiste – entre autres – à faire mieux connaître en France les arts du spectacle traditionnels coréens. J’ai compté depuis 1982 plus d’une trentaine de grands événements que vous avez accueillis dans vos murs mais aussi parfois programmés dans d’autres lieux. Il n’existe pas un seul endroit en France ayant accueilli autant de Trésors nationaux, de danseurs et musiciens d’exception coréens !! Tout cela témoigne d’un grand intérêt pour la culture coréenne. Comment l’expliquez-vous ?
C.K. : La seule explication réside dans la diversité et la richesse de la culture coréenne. Une action culturelle ne se fait pas de saupoudrage, d’extraits choisis, il faut offrir au public les facettes multiples d’une culture et comme pendant longtemps nous n’étions pas nombreux à présenter des formes d’expression coréennes nous avons « mis le paquet » jusqu’à ce que le relais soit pris par d’autres programmateurs.
C.C. : En décembre 2019 vous avez invité au théâtre du boulevard Raspail le Donhaean byeolsingut, rituel chamanique coréen des villages de pêcheurs de la côte est. Mais le Festival de l’Imaginaire, qui était une sorte de magnifique et unique kaléidoscope des cultures du monde, semble avoir subi ces dernières années une réduction de voilure notable… Que s’est-il passé exactement ?
C.K. : Depuis 1982 l’accueil des cultures extra-européennes en France s’est fort heureusement développé et comme nous avons décidé de persévérer dans ce qui était notre engagement : « faire découvrir » nous avons réduit la voilure dans le domaine de la programmation de spectacles pour nous attacher plus particulièrement à une action de réflexion, de rencontres, de colloques, de formation. La Maison des cultures du monde labellisée ethnopôle a désormais un local qui lui est propre à Vitré en Ille et Vilaine où elle a installé son centre de documentation, ainsi que le Centre français du patrimoine culturel immatériel.
C.C. : Actuellement, vous êtes toujours président de la Maison des Cultures du Monde. Quel est selon vous l’avenir de cette Maison, unique en son genre et pouvant se prévaloir d’un travail remarquable en faveur du dialogue des cultures ?
C.K. : Il est difficile de prévoir, dans les circonstances actuelles, l’avenir d’une institution qui dépend largement de subventions publiques, mais j’espère qu’elle pourra continuer son action car il reste encore beaucoup à faire pour défendre et illustrer la diversité des cultures à une époque où tout tend à une redoutable homogénéisation. J’ai quitté il y a treize ans la direction de la Maison des cultures du monde et je suis heureux de constater que les deux directrices qui m’ont succédé, Arwad Esber et Séverine Cachat, ont, à tour de rôle, non seulement continué l’action que j’avais engagée mais ont su la renouveler et l’enrichir comme elles ont maintenu et renforcé ses liens avec la culture coréenne.
C.C. : Pouvez-vous nous dire ce que vous a apporté la longue fréquentation des arts du spectacle et des artistes coréens ? Quelle perception avez-vous après tant d’années de la culture coréenne ? Et quel regard portez-vous sur le chemin qu’elle a parcouru dans l’Hexagone au cours de ces quatre dernières décennies ?
C.K. : Beauté ! Beauté est le terme qui me vient le premier à l’esprit. La perfection dans la beauté… calme. Beauté des formes, des couleurs, des sons. Plénitude ! Tout depuis les gestes de la chamane à l’envolée des rythmes des percussions est empreint d’une profondeur que seul un immense travail permet d’acquérir. Rien n’est laissé au hasard, tout est contrôlé, maitrisé. Une grande leçon de patience, de persévérance comme l’illustre si bien le travail de la voix de la chanteuse ou du chanteur de pansori qui s’entraîne jusqu’à la casser pour couvrir le son d’une cascade. Aujourd’hui la culture coréenne séduit de plus en plus le public français grâce, essentiellement, au formidable travail de traduction et d’édition d’œuvres poétiques et romanesques qu’ont mené des passionnés de cette culture et du soutien que leur apporté le Centre Culturel Coréen. Après avoir conquis les théâtre et festivals de France, les spectacles coréens ont été relayés par le formidable engouement du public pour le cinéma coréen et encore plus récemment par les nouvelles musiques coréennes que l’essor des technologies a rendu particulièrement populaires.
C.C. : A l’occasion du 40e anniversaire de notre Centre, j’aimerais vous poser une dernière question. Vous avez connu presque tous nos anciens directeurs et été invité à nombre de spectacles et événements que nous avons organisés. Bien sûr, vous connaissiez aussi nos premiers locaux de l’avenue d’Iéna où vous êtes souvent venu… Après avoir visité notre nouveau Centre qui a ouvert fin novembre 2019 au 20 rue La Boétie, quelles sont vos impressions ? Même si la crise sanitaire en cours ne nous a pas encore permis d’y déployer toutes nos activités, que pensez-vous de ce lieu et de ce nouvel outil au service de la culture coréenne ?
C.K. : J’ai en effet connu tous les directeurs qui se sont succédé à la tête du Centre Culturel Coréen et je reste impressionné par le grand professionnalisme doublé de qualités humaines de ces directeurs qui ont su avec discrétion et modestie apporter chacun sa pierre à la diffusion de la culture coréenne en France. Aujourd’hui le nouveau Centre Culturel Coréen va permettre d’accueillir à longueur d’année non seulement des expositions comme cela était avenue d’Iéna mais aussi des spectacles, des rencontres, des conférences et toutes sortes d’activités culturelles dans un lieu parfaitement équipé au centre de la capitale. Une perspective on ne peut plus réjouissante.
C.C. : Un ultime petit mot aux amis de la Corée à l’occasion de ce 40e anniversaire de notre Centre…
C.K. : Qu’ils puissent persévérer dans la découverte de la culture coréenne qui n’a pas fini de nous séduire et qui, en perpétuelle évolution créative, nous réserve bien d’autres découvertes et émotions.
* Chérif Khaznadar est également expert sur les questions relatives au patrimoine culturel immatériel et a, entre autres, été vice-
président de la commission nationale française pour l’Unesco.
** Pour les efforts déployés en faveur d’une meilleure connaissance en France de la culture coréenne, Chérif Khaznadar s’est d’ailleurs vu attribuer en 2007 le très prestigieux Ordre du Mérite de l’Action diplomatique, décerné par le Président de la République de Corée.


