Hong Sangsoo : récits de vie, contes de cinéma
Par Charles TESSON
Critique et historien du cinéma


Soutenu par le festival de Cannes qui a présenté au cours de ses précédentes éditions la plupart de ses films, Hong Sangsoo s’est imposé en France ces dix dernières années, élu par un noyau de fidèles séduits par la simplicité de sa mise en scène, la complexité aérienne de ses constructions narratives et la richesse de son observation du comportement humain, d’une drôlerie souvent pathétique. Tout à fait à part dans le cinéma coréen (rien à voir en effet avec Park Chan-wook, Kim Ki-duk, Bong Joon-ho), au sein duquel il trace son chemin en solitaire, à l’écart d’une certaine forme de violence qui fait la réputation de cette cinématographie à l’étranger, Hong Sangsoo, inlassable observateur d’un petit milieu (son entourage), touche au plus profond de la nature humaine et de ce qui fonde la relation à l’autre, tant amicale qu’amoureuse.

Le premier film de Hong Sangsoo, Le jour où le cochon est tombé dans le puits, a d’abord été sélectionné au festival de Vancouver (octobre 1996),organisé par Tony Rayns, où il obtient un prix (Dragons and Tigers Award) puis au festival de Rotterdam (janvier 1997), toujours à l’affût du nouveau cinéma coréen, où il reçoit la plus grande récompense, le Tiger Awards. Etant membre du jury pour le prix Georges et Ruta Sadoul en 1997, j’ai vu ce film étonnant, qui a séduit et intrigué plusieurs jurés, mais sans obtenir le prix du meilleur film étranger, qu’il aurait pourtant mérité. Le second film de Hong Sangsoo, Le pouvoir de la province de Kangwon est sélectionné au festival de Cannes en mai 1998, dans la section Un Certain Regard. Il retient l’attention de Jacques Mandelbaum, du Monde, qui écrit à son sujet un texte fort inspiré (« Du désamour en villégiature »), repris dans la revue de presse du Monde dans les premières pages d’un guide touristique (Le Petit Futé) pour la Corée !
En mars 1999, alors depuis peu rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, je me rends en Corée du Sud, à Séoul, après être passé par Shanghai et Pékin, où mon séjour est organisé par l’équipe du festival de Pusan, et en particulier Hong Hyosook, qui m’accompagne dans mes déplacements. C’est dans la salle de projection du Kofic que je vois seul Le pouvoir de la province de Kangwon, film admirable, à tel point que, de retour à Séoul en été 1999 pour le festival de Puchon, je passerai quelques jours de vacances dans cette région. Peu de temps après la projection du Pouvoir de la province de Kangwon, j’ai l’opportunité de rencontrer Hong Sangsoo dans un bar d’Insa-dong, tout comme Lee Chang-dong lors de ce même séjour, alors réalisateur de Green Fish, et je fais un entretien avec lui qui sera publié dans les Cahiers du cinéma en juillet-août 1999 (« Le désir au quotidien », n° 537). En effet, le 9 juin 1999, sont présentés à Paris, à l’Arlequin, six films coréens (Funérailles de Park Cheol-soo, Noël en août de Hur Jin-ho, Girl’s Night Out d’Im Sang-soo, etc.), dont Le jour où le cochon est tombé dans le puits, sur lequel j’ai l’opportunité d’écrire (« Les impasses de l’amour », Cahiers du cinéma, n° 537). A cette époque, les Cahiers du cinéma sont responsables de la programmation cinéma du Festival d’Automne et c’est tout naturellement, à l’issue de ces quelques jours passés à Séoul en mars, qu’une programmation autour du cinéma coréen est décidée (plus d’une trentaine de films), que je prends en charge, avec la précieuse collaboration du Centre Culturel Coréen. Plusieurs cinéastes et actrices sont invités, dont Shin Sang-ok et son épouse, la comédienne Choi Eun-hee, Kang Soo-youn, égérie de quelques films majeurs d’Im Kwon-taek, Lee Kwangmo, réalisateur de Spring in my Hometown (1998), distributeur de films et actuel directeur du festival Cindi (Cine Digital) à Séoul, et Hong Sangsoo, dont le Pouvoir de la province de Kangwon est présenté en ouverture. Dans la salle, un couple présent à la plupart des projections, Yun Jung-hee, célèbre comédienne coréenne résidant à Paris, future interprète de Poetry de Lee Chang-dong, et son mari, le fameux pianiste Paik Kun-woo. Nos amis coréens, partenaires de l’opération, nous font part de leur étonnement devant le choix du Pouvoir de la province de Kangwon en ouverture, estimant qu’il y a de meilleurs films pour représenter la Corée, d’autant que celui- ci donne une image peu reluisante des mœurs du pays (alcool, sexe, amour dépressif ), comme si, d’un point de vue promotionnel, il portait atteinte à l’image d’une nation, sans se soucier du fait que la qualité artistique du film pourrait au contraire servir la cinématographie de ce pays, alors peu connue et reconnue en France. De même, lors du dîner d’ouverture, à l’issue de la projection, l’ambassadeur de Corée en France me fait part de son étonnement devant un tel choix, ne trouvant aucune qualité à ce film et d’autant plus étonné que nous puissions lui en trouver. Nombreux à cette époque sont les amis coréens, en Corée ou en France (étudiantes en cinéma à l’université notamment) qui me posent cette question : pourquoi vous, les Français, aimez autant les films de Hong Sangsoo ? Visiblement, le cinéaste divise en Corée, entre ceux qui aiment ses films ou les rejettent, quelque peu choqués par leur univers plus que par leur style.

En 2000, le festival de Cannes, toujours à Un Certain Regard, montre La vierge mise à nu par ses prétendants, en noir et blanc. Deux années se passent avant que Hong Sangsoo ne réalise son film suivant, On the Occasion of Remembering the Turning Gate (titre original voulu par le cinéaste) qui connaît un autre circuit de festivals, passant par Toronto (septembre 2002), Chicago (octobre) puis Rotterdam (janvier 2003). La connaissance de Hong Sangsoo en France franchit un nouveau palier au moment de la sortie conjointe par un distributeur indépendant en février 2003 de deux de ses films, Le pouvoir de la province de Kangwon (1998) et La vierge mise à nu par ses prétendants (2000). Les films sont bien accueillis par la critique et se constitue alors autour du cinéaste un noyau de fidèles, peu nombreux certes, mais très attachés à son œuvre, si singulière au sein du cinéma coréen et contemporain, entre modernité (la construction de ses films, les vertiges du temps et du hasard) et profond attachement à la description de la nature humaine dans les relations entre hommes et femmes, à la complexité infinie, cultivée chez lui à travers un sens du détail, particulièrement remarquable, sans aucune emphase dramaturgique. Turning Gate (2002) est distribué fin janvier 2004 par MK2 tandis que La femme est l’avenir de l’homme, coproduit et distribué par MK2, est en compétition officielle au festival de Cannes et sort au même moment (17 mai 2004).
Cette association de production et de distribution avec MK2 donnera une nouvelle assise à la réception de son œuvre, et elle se poursuivra avec Conte de cinéma, en sélection officielle au festival de Cannes, distribué en novembre 2005. Désormais produit uniquement par la Corée (tournages rapides, en 5 semaines, avec équipe légère et acteurs en participation), Hong Sangsoo enchaîne film sur film, peintures désabusées d’un monde qui lui est proche, celui du cinéma, avec des héros masculins, professeurs, réalisateurs ou acteurs, en proie au vide avant la concrétisation d’un projet, ou désabusés suite à l’échec de sa réception. Cette rencontre entre des personnages en roue libre, en vacances, et la vacuité de leur désir en proie à un certain vague à l’âme, est la marque de son univers, objet de multiples variations, de film en film, comme si l’œuvre constituait ouvert et infini. Cette récente boulimie de tournage fait désormais que la distribution de ses films a du mal à suivre, ou alors avec un décalage. C’est ainsi que Hong Sangsoo, en l’espace d’une année, a vu ses trois derniers films sélectionnés dans des festivals internationaux. Tout d’abord, Ha ha ha, qui a remporté le prix Un Certain Regard (Cannes 2010), puis Oki’s movie, présenté au festival de Venise en septembre 2010 et pour finir The Day He Arrives (Cannes 2011). Sur ces trois films, seul Ha ha ha a bénéficié d’une sortie en salles, en mars 2011, au moment où la Cinémathèque française organisait une rétrospective complète de son œuvre.
On aime comparer en France Hong Sangsoo et Eric Rohmer, ce qui est à la fois vrai et inexact. Vrai car Hong Sangsoo, comme Rohmer, a su trouver un mode de production qui lui donne une autonomie sur le plan économique et artistique (distribution en Corée, ventes à l’étranger), en marge du marché commercial traditionnel dont il évite la pression. De même, comme certains films de Rohmer, ceux de Hong Sangsoo sont l’extension d’un univers qui lui est proche (des intellectuels citadins), sans oublier Night and Day (2008), tourné à Paris, ville où il a séjourné dans sa jeunesse, tandis que l’orchestration narrative de ses films laisse la part belle au hasard des rencontres, aux conséquences décisives, élément clé du cinéma de Rohmer. Pour le reste, les films d’Hong Sangsoo, dont le cinéma est marqué du sceau de l’anthropologie et de l’ethnographie (autre point commun avec Rohmer), demeurent profondément coréens (reçus dit-on avec beaucoup d’humour et d’autodérision en Corée, ce qui ici nous échappe), car le cinéaste vit comme il filme, à moins que ça ne soit l’inverse. Mais, il faut croire que la désespérance propre à son cinéma (parler, boire, le réveil de la sexualité dans les périodes d’abandon de toute activité artistique, à l’opposé du monde rohmérien, sexué différemment et peu alcoolisé) a quelque chose d’universel pour nous toucher profondément, car l’attachement à l’oeuvre ne saurait se limiter au seul amour d’un style pour le moins singulier, épousant au plus près les aléas de l’existence humaine. Ce qui en fait un cinéaste profondément original, au-delà de la seule sphère du cinéma coréen.
Cet article est extrait du numéro 82 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


