Hommage à Seund Ja Rhee
Par Henry GALY-CARLES
Écrivain et historien d’art, ancien directeur du Département des Arts plastiques au Ministère des Affaires étrangères

Le dimanche 8 mars 2009, après plus d’un demi-siècle passé en France, nous quittait dans sa quatre-vingt-onzième année la grande artiste peintre coréenne Seund Ja Rhee.

Seund Ja RHEE fut en France l’une des grandes figures de l’art contemporain coréen.
Elle était née le 3 juin 1918 à Gwangyang, chez ses grands-parents, dans le sud de la Corée. Six semaines après, elle rejoignait Hadong où son père était sous-préfet. Après ses études classiques en Corée, elle partit à Tokyo afin d’y faire, à l’université, des études de “Gestion ménagère”, ce qui lui donnera la double culture coréano-japonaise. Puis en 1951, à 33 ans, elle rejoignit Paris. Elle y entra à l’Académie de la Grande Chaumière.
Lentement, alors, sa figuration disparaît au profit d’une abstraction faisant place aux seuls rapports de tons ; la structuration devient de plus en plus géométrisée, sans purisme dans les contours, révélant la force expressive de l’artiste, dont la matière modulée des plans exprime par sa densité une présence psychique évidente, assez dramatique, au souffle comme à la poésie, à l’état pur, et dans lesquels l’espace-couleur n’a d’autre signification que celui de l’espace-infini, entamant une sorte de “retour aux sources” qui consistera pour elle à replacer au premier plan de ses préoccupations la spécificité essentielle du monde extrême-oriental : l’infini espace-temps cosmique. La forme, désormais dans l’espace, est de plus en plus à l’intérieur des plans dont les contours font éclater l’ancienne structure géométrique et cosmique. Mais, si la structuration de ses tableaux est spécifiquement dans l’esprit occidental, celui qui en émane est également extrême-oriental, témoignant de la personnalité hors norme de Seund Ja Rhee.
Lors de cette remise en question de son art personnel, elle éliminera, petit à petit, tout ce qui peut être spécifiquement occidental dans son écriture. Ligne-signe devenant symbole, car s’inscrivant dans l’espace. Ainsi, les formes s’affirmeront dans cet infini, le signe deviendra lui-même autonome et progressivement, à l’intérieur de la forme, la structure se fragmentera encore davantage et des verticales apparaîtront.

L’honneur d’être né, 1964.
Suit alors une série de toiles dans lesquelles l’artiste nuance les formes dans l’espace, en complique les signes qui forment circonférences ou droites parallèles, verticales, horizontales, obliques, créant ainsi un ensemble de variations espace-temps-signes.
En 1963 s’ouvre une nouvelle phase, celle des variations thématiques. Trois apparais- sent et se succèdent. Celle de “L’ÉCRITURE” où Seund Ja Rhee réinvente les idéogrammes de son pays, qui seront encore plus caractérisés après un séjour en Corée, tout en sachant cependant donner une extension graphique au signe préexisant. Il s’agit d’une période durant laquelle se manifestera chez l’artiste une plus grande fluidité de l’espace.
En 1964, suivra la période des “CONSTELLATIONS”. L’espace y est traduit selon la même technique, mais l’ensemble devient comètes et planètes en mouvement, le cercle y trouvant une importance accrue et tout se transformant en éléments célestes dans une circulation cosmique.
Enfin, ces mêmes données se retrouveront aussi dans le dernier thème abordé, celui des “VILLES PLANÉTAIRES”. En effet, la structuration des formes-signes représente des plans de villes comme vues d’un vaisseau spatial, créant une architecture géométrisée, poétique, variée, d’un subtil équilibre stato-dynamique, baignant dans une atmosphère fluide, mais dense.

Mon auberge de dauphins, février 2004
Ainsi, par son travail, Seund Ja Rhee témoigne-t-elle de la qualité rare d’harmoniser les différents éléments techniques, mentaux, sensitifs, nécessaires à la composition en profondeur d’une œuvre originale. Quant à sa poésie, elle est manifestation de sa présence psychique, mais aussi la preuve qu’elle possédait également le pouvoir de transposer et d’exprimer l’univers imaginaire qui vivait au fond d’elle-même dans un équilibre physiologico-intellectuel raffiné. Certes, poésie et vie sont fonction, en peinture, du pouvoir de projection psychique dans le polychromisme, lequel est fait, chez Seund Ja Rhee, de teintes subtiles, fluides, se rapprochant souvent de la délicatesse du pastel.
Aussi, dans notre univers aux divers mondes particularisés, personnalisés, Seund Ja Rhee est-elle parvenue par son équilibre mental et intuitif à établir un pont entre l’Extrême-Orient et l’Occident, ce qui est, en dehors de la valeur purement picturale de son œuvre, la manifestation d’une véritable universalité d’esprit et de sens qui ne saurait avoir de frontières.
Artiste exceptionnelle, son œuvre restera certainement dans l’histoire des arts plastiques et y tiendra une place importante.
En mai dernier, le Prix Culturel France-Corée 2008 a été décerné, exceptionnellement à titre posthume, à Mme Seund Ja Rhee pour sa contribution à une meilleure connaissance en France de l’art contemporain coréen. Ce prix a été remis à son fils par M. l’Ambassadeur de Corée -Voir notre article ci-après, p. 24 -.
Cet article est extrait du numéro 78 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


