Han Mook : Il était une fois un jeune Coréen qui rêvait de Paris...

Han Mook : Il était une fois un jeune Coréen qui rêvait de Paris...

En ce temps où plusieurs événements célèbrent son centenaire et l’œuvre qu’il a accomplie, Han Mook a accepté de raconter son parcours à « Culture Coréenne ». L’homme qui a vécu tant de choses, nous accueille avec un sourire qui exprime la joie la plus sincère et la plus innocente...

Culture Coréenne : M. han mook, comment vous situez-vous dans le courant artistique coréen ?

Han Mook : On me classe généralement en Corée comme un avant-gardiste. C’est un qualificatif qui remonte aux débuts de ma carrière, largement dû à toutes les connaissances que j’avais pu acquérir durant mon séjour au Japon. Mon œuvre a par ailleurs évolué au l des événements qu’a connus mon pays, comme la Libération – c’est-à-dire la fin de l’occupation japonaise en 1945 –, la guerre de Corée bien sûr, qui a déchiré la péninsule de 1950 à 1953, le soulèvement contre la dictature en 1960, le coup d’Etat de Park Chung-hee en 1961, et bien d’autres choses encore. à chaque fois, je me suis senti atteint au plus profond de moi-même. à la sortie d’une exposition qui s’est tenue à Séoul en 2003, le peintre Lee Ufan a déclaré que mon œuvre re était un demi-siècle de l’histoire contemporaine de la Corée.

C.C. : Vous êtes né en 1914, dans une Corée qui n’était pas encore divisée, mais qui était occupée par les Japonais depuis 1910. c’était une époque où les jeunes intellectuels coréens étaient souvent en contradiction avec eux-mêmes, luttant contre l’impérialisme du Japon tout en admirant les progrès accomplis par ce pays.

H.M. : Mon environnement familial était imprégné à la fois par la culture de l’Orient et par celle de l’Occident. C’est sans doute en ces termes que l’on peut le mieux caractériser mon enfance. Ma mère était chrétienne – ce qui m’a valu d’être baptisé très tôt. Quant à mon père, c’ était un enseignant qui avait reçu une éducation confucéenne axée sur l’étude des grands classiques chinois, mais il pratiquait aussi l’anglais, les mathématiques, la géométrie, voire la géologie. Cette ouverture d’esprit a joué un rôle décisif dans la suite de ma vie.

C.C. : Comment êtes-vous venu à la peinture ?

H.M. : J’ai commencé très jeune auprès de mon père qui peignait lui aussi, mais il s’agissait bien sûr d’une peinture traditionnelle. Par ailleurs, le jeune écolier que j’étais était fasciné par un magazine nippon intitulé Kinggeu, déformation du mot anglais king (roi), qui avait comme particularité d’avoir en ouverture de chacun de ses numéros une étude sur un tableau qui se trouvait au Louvre. Je me rendais alors à pied de chez moi, à Chongno, jusqu’à Myeongdong, quartier de Séoul très prospère où vivait la communauté japonaise – ce qui représentait une belle trotte ! Avec l’argent des tickets de tramway ainsi économisé, j’achetais de vieux numéros de cette revue. Quand j’y trouvais des textes intéressants, je les traduisais en coréen pour mes camarades. C’est à cette époque que j’ai commencé à rêver de Paris. Vous pouvez intituler cette interview : « Paris, le rêve d’un jeune Coréen » !

C.C. : Suiviez-vous des cours de dessin à l’époque ?

H.M. : Pas du tout. J’ai fait la connaissance par hasard d’un jeune peintre venu du Japon, qui s’installait en pleine rue pour dessiner. Le matériel qu’il utilisait et que je n’avais jamais vu, comme le chevalet et la palette, m’intriguait. Je retournais le voir tous les jours et je lui rendais de menus services, comme par exemple nettoyer ses pinceaux. Quand il est reparti pour le Japon, ce peintre m’a fait cadeau de sa palette. C’est vraiment très tôt que je me suis lancé dans la peinture, mais aussi dans la calligraphie. Ce que je faisais ne devait pas être trop mauvais, car mes travaux étaient régulièrement exposés dans une école japonaise, alors que les élèves japonais et coréens ne fréquentaient pas les mêmes établissements.

C.C. : Est-ce pour approfondir vos connaissances en matière d’art que vous êtes parti en mandchourie à l’âge de dix-huit ans ?

H.M. : à l’époque, tous les jeunes Coréens de bonne famille rêvaient d’aller voir le pays moderne qu’était le Japon. Mais ma famille était pauvre, car après avoir participé à la grande manifestation du 1er mars 1919 contre la colonisation japonaise, mon père avait dû quitter la capitale en y laissant les siens, a n de fuir la répression. Il a parcouru le pays au gré des opportunités d’enseigner. Je me suis donc contenté, après avoir mis au clou mon unique costume, d’un voyage en Mandchourie, laquelle était alors également occupée par les Japonais. Dalian était une ville moderne, avec des routes et des buildings, où les Japonais avaient installé une succursale de la Société des chemins de fer, avec des vues expansionnistes sur le reste du continent. J’y ai rencontré des artistes japonais qui ont apprécié ce que je faisais en tant que peintre et calligraphe. C’est ainsi que j’ai obtenu une lettre de recommandation pour la maison- mère de la Société des chemins de fer et que je me suis donc rendu au Japon. J’ai été engagé comme calligraphe par cette compagnie, ce qui m’a permis d’étudier à l’école des Beaux-arts Kawabata, très célèbre à l’époque, dont je devais sortir en 1940. à cette époque, j’ai par ailleurs lu énormément de livres occidentaux.

C.C. : Comment s’est passé votre retour en Corée ?

H.M. : Ce fut une a aire compliquée. Le con it mondial s’intensifiait et les bombardements américains risquaient d’interrompre à tout moment les liaisons maritimes entre le Japon et la Corée. La ville de Tokyo était aussi souvent bombardée. Par ailleurs, les B-29 survolaient également Séoul et on avait conseillé à sa population de fuir dans d’autres parties du pays. Ce n’est qu’en 1944 que j’ai pu retourner en Corée. J’ai retrouvé ma famille à Onjeongri, près du mont Kumgang, dans l’actuelle Corée du Nord donc, où elle s’était réfugiée. Ce n’est qu’en janvier 1951, suite à la contre- offensive menée par les Nord-Coréens et les Chinois contre les troupes de l’ONU qui avaient atteint la frontière de la Chine, que j’ai pu embarquer sur un bateau de troupes sudistes qui battaient en retraite, avec ma sœur et son mari qui était médecin et dont la présence avait été jugée utile.

C.C. : Ainsi, vous avez peut-être de la famille au nord ?

H.M. : Oui. Quand j’ai quitté mes proches, je n’ai pas pensé un seul instant que je ne les reverrais plus. Je pense encore beaucoup à ma mère...

C.C. : Vous avez dû séjourner longtemps près du mont Kumgang. Faut-il attribuer à ce fait l’allure de sage taoïste qui est la vôtre ?

H.M. : Les sept années durant lesquelles j’ai parcouru le mont Kumgang ont joué un rôle essentiel dans mon travail, notamment pour ma conception de l’espace, le choix de couleurs plutôt crues. Il y avait sur cette montagne des temples et des grottes. Je m’y rendais avec des vivres et j’y passais plusieurs jours. J’aimais particulièrement dessiner les lignes de crête sur de longues bandes de papier que j’enroulais ensuite, mais toutes mes œuvres de cette période sont perdues.

C.C. : Par bonheur, votre activité ne s’est pas ralentie après votre retour au sud.

H.M. : J’ai d’abord atteint Busan... où j’ai failli mourir de la fièvre typhoïde ! La ville grouillait de réfugiés et il y régnait une agitation incroyable. à l’époque, ma peinture était figurative et témoignait de ce quotidien et de l’atrocité de la guerre. Je suis revenu à Séoul en 1954. C’est à cette époque-là que je me suis lié d’amitié avec le peintre Lee Jung-seop, déjà très malade, que j’ai hébergé dans ma chambre et à qui j’achetais des médicaments avec ce que me rapportaient des articles sur l’art que j’écrivais pour la presse. En 1956, j’ai créé l’Association de l’art moderne. En 1957, J’ai organisé avec quelques amis une contre-exposition pour contester le choix de l’exposition nationale et j’ai écrit à cette occasion un manifeste.

C.C. : Etait-ce là, par ailleurs, une manière de se révolter contre la société en général ? Quelle a été l’influence sur votre peinture des événements qui ont marqué la Corée dans les années 1960 ?

H.M. : Cette période a marqué un tournant dans mon univers artistique, car ma peinture est devenue abstraite. Je me suis alors livré à une quête obsessionnelle des formes les plus épurées, tout en étant désespéré devant le spectacle d’une réalité marquée par l’absurdité des structures sociales, les violations des droits de l’homme et la répression exercée sur les médias. En avril 1960, alors que j’étais professeur à l’Université Hongik, j’ai participé aux manifestations anti-gouvernementales. La détermination des manifestants m’a impressionné. C’est à cette époque qu’apparaissent dans mes toiles les diagonales et les thèmes de la croix et du chardon.

C.C. : Vous êtes au bout du compte resté fidèle à votre rêve de jeunesse, la France ?

H.M. : Ce vieux rêve s’est en n réalisé. Mon œuvre avait été remarquée par un spécialiste allemand qui voulait me faire venir en Allemagne, mais je n’ai pas trahi ce vieil amour et j’ai choisi la France.

C.C. : Vous êtes un artiste, mais aussi un intellectuel qui conceptualise son travail. Vous avez d’ailleurs beaucoup écrit sur la peinture. Mais vous exposez relativement peu vos œuvres.

H.M. : J’écris aussi des poèmes, ce qui est moins connu. En fait, en toutes choses, je me sens un peu dans l’état d’esprit du chercheur, qui a besoin de laisser mûrir ses réflexions avant de les concrétiser et de les rendre publiques. Dans n’importe quel domaine artistique, il y a des artistes qui recherchent l’essence. Sans doute suis-je de ceux-là.

Propos recueillis par JEONG Eun-Jin

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